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Le village immobile.
Sennely-en-Sologne au XVIIIe siècle
Avant-propos
Sur l’historiographie
de la communauté paysanne.
Incontestablement l’historiographie, à l’image de la société qu’elle étudie, n’échappe pas au changement. Liée de trop près aux angoisses du présent, elle en subit le contrecoup sous la forme d’une inconstance tant dans la définition de ses règles, modèles et concepts que dans le choix et la délimitation de ses champs d’opération. Il suffit, pour s’en convaincre, de la voir hésiter au cours du siècle dernier seulement entre l’histoire des grands hommes et la fresque collective, entre un mode narratif ou explicatif, entre une histoire nationale ou européenne, voire universelle. Des Lavallée, Anquetil et autres Barante, à Michelet, à Gabriel Monod et à Lucien Febvre, combien de volte-faces, de redressements, de remises à jour qui sont autant d’acquis : mais combien aussi d’hésitations, de mésententes, de résistances dont l’héritage actuel est encore lourd ! Aussi bien, interrogations et remaniements n’ont pas tout emporté. Il est à se demander, notamment, si le recours de plus en plus ample à de nouvelles techniques de compilation ne va pas redonner vie aux vieux soucis encyclopédiques d’un certain positivisme. La survie de vieux genres historiques non amendés témoignerait dans le même sens ; la biographie-panégyrique poursuit une belle carrière et il ne paraît pas encore que la faveur du public menace de lui faire défaut : [12] de même pour la monographie communale nul ne s’est jamais avisé d’en dresser le répertoire bibliographique pour la France mais, à coup sûr, l’entreprise donnerait des résultats étonnants et sans doute plus étonnants que vraiment utiles. D’où vient cet attachement à l’étude du terroir ? En premier lieu de son âge, bien sûr, et des nombreux vestiges qui en témoignent : ici les inlassables rêveries sur l’ancien temps trouvent leur plus solide support. En deuxième lieu et surtout, pour qui veut appréhender la société française d’Ancien Régime, la communauté rurale, isolée géographiquement, dotée d’une large autonomie et partiellement homogène, se donne aisément comme une cellule de base et, à ce titre, constitue une prise privilégiée.
Considérées sous l’angle de la méthode, ces monographies peuvent être rangées en deux types. Les unes le plus grand nombre en fait dues à des érudits locaux, sont des livres bavards, toujours accueillants, où s’entassent, au fil de la généalogie ou plus simplement au fil des ans, les données les plus hétéroclites. Relevant de la chronique davantage que de l’histoire, elles répondent en général à de menues curiosités : petite histoire de seigneurs locaux ou du bien familial, quête du pittoresque, du fait divers qu’alimentent à souhait de rapides incursions dans les greffes ou les registres de l’état civil interrogés aux « bonnes années » : 1693, 1709... Les autres n’encourent assurément pas ces reproches ; de tradition plus récente, la monographie spécialisée a connu ces dernières années, et connaît toujours, une vogue assez étonnante : folklore, histoire paroissiale, criminalité, histoire agraire, économie paysanne, démographie historique, géographie humaine, telles en sont pour le moment les grandes rubriques. Les enquêtes sérieuses effectuées dans chacun de ces secteurs, en même temps qu’elles ajoutaient aux connaissances du passé, favorisaient l’ouverture de nouveaux chantiers et l’introduction dans le champ historique de concepts et de techniques nouvelles.
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Cette floraison des monographies de village suscite néanmoins certaines difficultés d’ordre méthodologique. Écartons tout de suite les monographies du premier type, l’empirisme du procédé, le caractère irréfléchi, arbitraire de la construction en faisant un genre non scientifique. Seule la monographie spécialisée retiendra notre attention. Le découpage dont elle est le produit nous parait suspect à divers titres. Sur le plan des concepts d’abord, et en dépit du privilège dont l’histoire, à bon droit, entend ici se prévaloir, un certain nombre de brouillages, nés des emprunts, des échanges entre disciplines, invitent à un effort de définition et de mise au point. Par exemple, nous savons depuis longtemps, par les discussions dont ils ont fait l’objet, qu’il est difficile, voire impossible de réconcilier le concept de système agraire et ceux d’écologie et de morphologie, issus respectivement de la géographie humaine et de la sociologie [1]. Le concept de classe sociale a lui aussi fait l’objet de pareille mise en question chez les historiens [2]. De tels examens sont toujours fructueux en ce qu’ils permettent de reconnaître avec précision des perspectives théoriques opposées, des points de rupture entre disciplines. Trop souvent, le secteur imparti à chacune définit en même temps l’aire d’opération et d’imagination. L’historien démographe s’estimera satisfait lorsqu’il aura aligné, dans l’ordre convenu, les taux et indices de natalité, de mortalité, de fécondité... ; l’historien de la criminalité, lorsqu’il aura répertorié des types de crimes et, peut-être, de criminels ; le folkloriste, lorsqu’il aura repéré et décrit un ensemble de rites, de coutumes, etc. Mais qui ne voit que ces taux, indices, types, répertoires et descriptions ne valent que dans la mesure où la réflexion les intègre à de larges [14] problématiques. Car, les conditions matérielles et affectives de la vie des groupes sociaux, les rapports institués ou spontanés entre les personnes, les comportements collectifs économiques ou religieux, c’est bien là en définitive le gibier de l’historien. L’isolement dans des problématiques restreintes, le plus souvent victimes d’une façon ou d’une autre de leurs frontières, ne laisse pas de chance d’aborder des interrogations de cet ordre et encore moins d’y apporter réponse. On le voit clairement chez les folkloristes, ceux du moins pour qui les coutumes, croyances et symboles impliqués dans la vie paysanne vivraient en quelque sorte d’une vie autonome, entretenant avec les infrastructures des rapports tout à fait privilégiés ; ici donc, un postulat commode (les structures se succèdent, mais les coutumes subsistent) évite le difficile problème du changement culturel. Autre exemple de mise en place, en guise d’entrée en matière, puisé chez un géographe : « ... le xixe siècle a vu, en quelque sorte, l’apogée du système rural traditionnel. D’autre part, la lecture des textes d’archives et la fréquentation des historiens nous montrent qu’il n’y a pas de différences profondes depuis le XIIe siècle... On a l’impression d’un long équilibre et d’une vie rurale assez stable et uniforme [3] »
Et bien en deçà de ces considérations d’ensemble, à qui voudrait se convaincre de la nécessité d’interrogations amplement définies à défaut de véritables démarches interdisciplinaires , il suffirait de relever sommairement parmi les enquêtes récentes les divers critères utilisés dans le repérage et la définition des groupes sociaux : exercice moins scolaire qu’il n’y paraît, et qui dans tous les cas ne manquerait pas de révéler le privilège assez gratuitement octroyé aux facteurs d’ordre économique, au détriment de réalités moins apparentes [15] certains modèles culturels, notamment, par quoi les groupes eux-mêmes entendent se définir.
À ces réserves, il pourrait être objecté que la spécialisation est devenue une nécessité et que, du reste, toutes les sciences de l’homme s’y adonnent aujourd’hui bon gré mal gré. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet ; par exemple, l’on peut n’être pas convaincu que l’étude de la société paysanne sous l’Ancien Régime impose les mêmes contraintes, les mêmes compromis méthodologiques que l’étude de la société contemporaine, démesurée, changeante, diverse et comme éclatée elle-même en de multiples univers sociaux. D’autre part, moins que ses voisines la sociologie notamment assujettie aux pouvoirs sociaux, l’historiographie jouit d’une relative autonomie, qui la délivre des soucis utilitaires et des contraintes trop bien connues, internes et externes à la fois, du travail sur commande. Mais il ne tient qu’aux historiens eux-mêmes de faire valoir ces privilèges. L’histoire est l’une des rares sciences de l’homme encore capables aujourd’hui de se consacrer tout entières à une libre réflexion d’ensemble sur l’homme et la société : à cette condition seulement, elle peut exercer à l’égard des pouvoirs la fonction éminemment critique par laquelle elle se définit profondément.
Ces remarques préliminaires éclairent notre conception de la perspective totale sur laquelle il convient de faire quelques mises au point. Qu’on le veuille ou non, à moins de revenir aux schémas positivistes du début du siècle, il faut bien reconnaître que toute analyse et toute interprétation d’un phénomène social sont tributaires d’un choix et, partant, d’une perspective ou d’un point de vue [4]. La prolifération de la théorie sociologique et anthropologique aussi bien que l’inconstance de l’historiographie, évoquée plus haut, illustrent assez cette vérité. Lucien [16] Febvre la reconnaissait pleinement, qui plaidait jadis en faveur de l’hypothèse et de la théorie contre une prétendue autonomie du fait historique. Mais dès lors que l’historien intervient activement dans la construction de son objet, il est bien évident que le produit final portera de quelque façon la marque de sa personnalité. Et si la participation créatrice de l’esprit est une règle commune, une condition nécessaire de la connaissance historique, pourquoi ces points de vue, non avoués, seraient-ils inavouables ? On a tort de se réfugier plus longtemps sous une attitude soi-disant empirique, dénuée de tout a priori : c’est pour nous la marque d’un parti pris qui s’ignore ou qui, de toute façon, refuse de s’avouer.
Notre démarche sera la suivante. Nous inspirant de la méthode fonctionnelle, nous tenterons de décrire les diverses parties de l’objet social, non pas en elles-mêmes ni d’une façon linéaire, mais en tant qu’elles sont liées entre elles, en tant qu’elles se compénètrent, s’influencent et finalement se définissent mutuellement. Recherche des équilibres provisoires donc, mais aussi des fissures et clivages. L’analyse s’emploiera d’abord à repérer toutes espèces de rapports plus ou moins durables, de coopérations ou d’opposition, subis ou volontaires, dont la somme combinée constitue la totalité sociale [5]. Nous proposant d’étudier l’homme physique, nous tenterons de fixer les grands traits du régime démographique les constantes, les équilibres partiels, les facteurs d’éclatement mais aussi de bien marquer son enracinement social et toutes formes d’entraînement qu’il peut à son tour exercer ; de même pour le régime agraire, dont nous retrouverons les antécédents dans la structure sociale, et encore pour la culture dont il nous faudra éclairer le mode d’insertion dans la vie collective. Enfin, s’agissant [17] de la vie d’une communauté villageoise, certes la part sera faite, et largement, à la description matérielle, aux infrastructures, mais nous nous réservons de mettre l’accent sur les hommes, individus ou groupes, afin qu’au terme de cette étude émerge un visage : celui du paysan solognot dans sa communauté d’Ancien Régime.
Une telle démarche n’institue, selon nous, aucun monopole, aucune prépondérance de la théorie sur l’observation. La méfiance qu’il convient de nourrir sur ce plan ne doit pas conduire à exclure tout recours à la réflexion théorique ; d’autant qu’il ne s’agit même pas ici de théorie générale, mais d’une recherche conceptuelle nécessairement impliquée dans tout effort de construction de l’objet social s’il est vrai qu’interpréter un phénomène social, c’est en quelque sorte déjà en faire la théorie. À cet égard, deux attitudes sont également à rejeter, consistant, l’une à instaurer un environnement de la réflexion théorique où elle trouverait une quelconque suffisance, l’autre à la tenir pour futile, quitte à s’en remettre, au gré de stratégies apparemment non pensées, à un empirisme ouvert à tous les gros bons sens.
Cette étude porte principalement sur le village de Sennely en Sologne sur lequel nous avons finalement arrêté notre choix, pour diverses raisons. D’ordre méthodologique d’abord ; il nous fallait trouver une commune qui présente une image présumée représentative de la civilisation rurale d’Ancien Régime. Or, partie de l’élection, généralité et diocèse d’Orléans, Sennely était au dernier siècle de l’Ancien Régime un village de population moyenne minimum et maximum : de 500 à 700 habitants vivant principalement d’élevage et d’agriculture. D’autre part, sa position au centre de la Sologne [6] [18] lui faisait éviter l’emprise immédiate d’Orléans ; de plus, la poste ne le visitait pas et plusieurs kilomètres le séparaient des grandes voies de passage comme la route Paris-Toulouse. En troisième lieu, si la Sologne a connu l’agitation protestante de la fin du XVIIe siècle, Sennely en a été épargné et la vie du village n’en a donc pas été bouleversée. Raison d’ordre documentaire ensuite : on a conservé les mémoires de Christophle Sauvageon qui fui prieur de la paroisse de à 1710 ; ce document très riche, notamment au chapitre des comportements religieux, a largement motivé notre décision.
D’autre part, Sennely demeurant le premier sujet de notre étude, nous avons été amené à l’encadrer dans son environnement immédiat. D’abord l’existence de rapports de communauté à communauté en même temps qu’un souci de comparaison nous y invitaient ; c’était pour nous l’occasion, à tout moment, d’élargir et d’éprouver nos conclusions. Mais aussi, la perte de la plupart des documents judiciaires concernant ces communes (on sait qu’une part importante des archives du Loiret fut détruite en 1940) jointe à l’impossibilité de consulter une partie des minutes notariales celles qui sont actuellement déposées chez M. Piédon, notaire à La Ferté-Saint-Aubin, et qui se rapportent à la première moitié du XVIIIe siècle nous ont vite contraint à élargir l’horizon initial.
[2] Par R. Mandrou, notamment, cf. Classes et luttes de classes en France au début du XVIIe siècle, Florence, 1965 ; et plus récemment encore, par R. Robin, La Société française en 1789 : Semur-en-Auxois, Paris, Plon, 1970, p. 15-58.
[3] Cf. P. Bozon, la Vie rurale en Vivarais. Valence, 1961, thèse de doctorat ès lettres, avant-propos.
[4] Aussi bien, par totalité, nous n’entendons pas la possibilité d’épuiser en une seule appréhension la réalité du phénomène social.
[5] Encore une fois, ce faisant, nous sommes parfaitement conscients de n’épuiser qu'un point de vue sur la totalité : d’une analyse de la fonction, on peut toujours passer à une analyse de la signification. Cf. Evans-Pritchard, Anthropologie sociale, Payot, 1969, et C. Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, chap. I.
[6] La délimitation de cette région est aujourd’hui un sujet de désaccord (cf. le commentaire de Bernard Edeine, La Sologne, I p. 1-10) ; nous nous en remettons quant à nous au témoignage du prieur de Sennely en 1700, pour qui la Sologne s’étendait, du nord au sud, d’Orléans à Vierzon et, de l’est à l’ouest, de Gien à Blois. (BMO, ms. 586 (449), ffos 201 et 229), voir les cartes placées.
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