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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Pierre Vallières, “EXIT LES CANARDS BOITEUX DE L'ÉTAPISME.” Un article publié dans l’ouvrage sous la direction de Nicole Laurin-Frenette et Jean-François Léonard, L’IMPASSE. Enjeux et perspectives de l’après-référendum, pp. 139-144. Montréal: Les Éditions Nouvelle Optique, 1980, 162 pp. Collection: Matériaux. Avec la collaboration de Andrée Bertrand-Ferretti, Claire Brassard, Yvon Charbonneau, René Lachapelle, Gérald Larose, André Leclerc, Patricia Provencher, Dimitri Roussopoulos, Jean-Robert Sansfaçon, Pierre Vallières. Montréal: Les Éditions Nouvelle Optique, 1980, 162 pp. Collection: Matériaux. Une édition numérique réalisée par Pierre Patenaude, bénévole, professeur de français à la retraite et écrivain, Chambord, Lac—St-Jean. [Autorisation accordée par Madame Laurin-Frenette, sociologue et professeure au département de sociologie de l’Université de Montréal, le 14 janvier 2003, de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[139]

Chapitre III

PERSPECTIVES POLITIQUES

TEXTE 3

EXIT LES CANARDS BOITEUX
DE L'ÉTAPISME
.”

par
Pierre VALLIÈRES

Encore la question nationale ? Et pour combien d'autres années (ou décennies) ?

J'en connais plusieurs qui, ces temps-ci, meublent leur amertume post-référendaire de la vague idée d'une renaissance indépendantiste. [140] Mais sur quoi bâtir le Québec libre de demain ? Avec qui et pour quoi faire ?

Notre majorité silencieuse s'accommode si bien du monde tel qu'il est !

Quant aux nationalistes du Québec français, ils font la sourde oreille aux revendications nouvelles et révolutionnaires issues du ventre des femmes et de la lucidité agressive des minorités (toutes les minorités : des immigrés aux écologistes). On confond la libération des individus de ce pays avec le bon usage grammatical de la langue française. Notre Etat, ils le rêvent à la manière chauvine d'un Lionel Groulx. Notre liberté, ils l'éparpillent dans les mots inoffensifs du discours maurrassien ou gaulliste. Notre avenir, ils le dessinent sur papier : une ligne droite, pas de brisures, et surtout pas de révolution. Bref, ils veulent que « ça change » sans qu'aucun changement réel et profond n'intervienne. La grande épreuve de leur existence est de voir Pierre Trudeau, qui parle si bien notre langue, défendre avec acharnement et ruse la fédération canadienne. Si Trudeau nous avait compris, n'est-ce pas, le référendum nous aurait ouvert toutes grandes les portes de l'O.N.U. Mais Trudeau, le traître, ne veut rien savoir. Et Lévesque se résigne à jouer le jeu de la réforme constitutionnelle, en attendant que Ryan prenne la relève. Un jour, sûrement, Trudeau ne sera plus là et alors...

Alors, grâce à Dieu, le Canada tombera en poussière et le Québec, bien tranquillement et presque malgré lui, ira rejoindre les ex-colonies françaises au temple new-yorkais des débats stériles. Mais Trudeau n'est pas encore mort et au JOUR J, il est fort possible que le monde soit davantage préoccupé par la famine, la guerre et le totalitarisme que par la francisation des petits commerces multi-ethniques de la rue Saint-Laurent et les flottements discrets du fleurdelisé devant la Maison-Blanche !

À ma connaissance, on n'a jamais construit un pays sur la paresse politique et la complaisance intellectuelle.

Où en sommes-nous en cet automne de 1980 ?

Vingt ans après la révolution culturelle qui fit sortir le Québec de sa [141] grande noirceur, le trio Drapeau-Trudeau-Ryan achève cyniquement, et dans l'indifférence générale, à déboulonner le mythe René Lévesque. C'en est fait de l'homme comme de l'image. Le rêve des patriotes endimanchés du salon Duvernay est matraqué sans pitié. Le Parti québécois agonise en silence.

Et pendant ce temps, sous le regard blasé des journalistes, le gouvernement du Québec dialogue avec Ottawa pour passer le temps. Car il a peur de paraître impoli.

Cette fois-ci, nul besoin d'une Loi d'exception sur les mesures de guerre pour ficeler nos dirigeants. Ceux-ci sont redevenus spontanément des moutons bien élevés. Il leur a suffi pour cela du prétexte référendaire.

Il est trop tard pour réagir. Le Parti québécois est battu sur toute la ligne et, ma foi, il a tout fait pour que les nationalistes plient l'échine. Le Québec libre ? Le P.Q. ne sait plus ce que c'est. Les syndicats non plus, d'ailleurs. Et nos intellectuels ? Comme d'habitude, ils s'interrogent sur nos échecs collectifs ; au mieux, ils fabriquent en termes vagues des hypothèses et des exégèses qui entretiennent l'illusion d'une contestation tenace et qui, de fait, valorisent inconsciemment la puissance du statu quo et de ses idoles.

On ne reparlera pas de sitôt de la « révolution québécoise ».

Il est vrai que l'aliénation d'un peuple n'est jamais complète et définitive. La victoire populaire des ouvriers polonais vient de le rappeler au monde entier.

La défaite et la démission du Parti québécois ne sèchent pas tout espoir. L'indépendance et la liberté sont encore à rechercher. On a beau avoir subi, ces dernières années surtout, les travers déprimants, les maladies séniles et infantiles, les égarements coûteux et déshonorants de l'étapisme, l'action est encore permise.

Pour l'instant, hélas, les prochaines élections vont se jouer sur les routes du désenchantement péquiste et du triomphalisme réactionnaire.

René Lévesque a toujours soutenu que les Québécois n'avaient le choix qu'entre le réalisme et le suicide. Or, il a fait de ce réalisme mal [142] défini une couleuvre craintive. Et le suicide tant redouté, c'est son parti – et non le peuple – qui, aujourd'hui, en a le goût.

Le P.Q. a été la victime (consentante) de l'illusion juridique. Il a cru que la liberté se transforme en droit inaliénable chaque fois qu'elle s'affirme démocratiquement. En légalisant ses objectifs politiques dans l'arène électorale, puis dans l'État, et, enfin, dans « le bon gouvernement », le P.Q. leur a fait adopter une langue et une stratégie qui n'étaient pas faites pour eux : celles du droit, du système et, partant, du statu quo. Les fédéralistes ont ainsi eu beau jeu, après novembre 1976, d'enfermer le projet souverainiste dans les règles du jeu centenaire des bons gouvernements de Sa Majesté britannique.

La majorité des intellectuels, respectueux du pouvoir québécois, ont cautionné l'enterrement tranquille du courage et de la dignité. Ils ont laissé désarmer d'en haut la liberté encore hésitante d'un peuple en éveil. Ils se sont agenouillés docilement devant l'étapisme frileux, le bon-ententisme imbécile et les compromis douteux. De Pierre Vadeboncœur à Gérald Godin, ils sont devenus d'exemplaires éteignoirs de révolte. Je ne pense pas qu'éventuellement ils puissent dignement profiter du retour au pouvoir des libéraux de Claude Ryan pour reconquérir ' grâce à l'habileté politique ou par un style littéraire bien calibré, le respect et la confiance de ceux qui, à l'écroulement du règne duplessiste, ont refusé toutes concessions au cercle vicieux de la raison d'État.

Soucieux uniquement de son pouvoir tout neuf, le P.Q. avec l'appui d'idéologues habiles à circonscrire le possible et à l'assassiner en douce a vendu l'idéal de toute une génération pour un plat de lentilles. Cocu content, il fait maintenant ses valises en lorgnant du côté des nostalgies unionistes. Il n'a plus rien d'autre à vendre aux Québécois que les billes usées du jeu constitutionnel.

En livrant cette marchandise-jouet aux électeurs ennuyés ou distraits, les péquistes font salon avec les libéraux. On discute en famille, en se chicanant comme il se doit. Mais de cette chicane ne sort rien de nouveau. Nos papas politiques s'engueulent comme au hockey, pour se donner l'illusion d'une épreuve de force. En réalité, cet opéra comique n'a qu'une fonction : imposer le silence aux masses.

[143]

De Drapeau à Lévesque, de Trudeau à Ryan, le pouvoir se perpétue sans véritable opposition. On dirait une forme de monarchie féodale affublée d'un veston démocratique et d'obsessions américaines.

Existe-t-il une frontière entre l'héritage brouillé et déprimant du duplessisme (ancien et nouveau) et la liberté que d'aucuns souhaitent inventer de génération en génération ? Si oui, quand les Québécois se décideront-ils à la franchir ?

Cette question, discutable à l'infini, apparaît de plus en plus comme un boulet empoisonné. Il me semble que l'échec référendaire marque la fin d'une course stupide à l'intérieur des murs de la peur. À défaut de sauter les murs, d'en finir une fois pour toutes avec la peur de vivre autrement que domestiqués, les Québécois seront condamnés au « cauchemar climatisé » de leur aliénation morose.

Il ne sert à rien de prier Dieu qu'il délivre par miracle un peuple de son confort domestique et de ses leaders myopes. Il ne sert à rien non plus d'attendre le salut de la résurrection du R.I.H. ou de la fondation d'un parti calqué sur les modèles traditionnels. La politique professionnelle n'a jamais libéré personne de l'esclavage. L'histoire encore chaude de la décolonisation le démontre éloquemment.

Aux populations massacrées en Éthiopie, mal résignées à Cuba et en Algérie, impatientes en Pologne ou réduites au silence de Gaspé à Chibougamau, il faut autre chose que des partis politiques avides de pouvoir. Il faut une secousse populaire comme celles qui, de Kronstadt à Gdansk, de Paris 68 au soulèvement de Kaboul, rappellent aux hommes que l'ordre du monde n'est pas figé, que le réveil, même anarchique, est préférable aux chaises longues de la résignation.

On dit l'Amérique du Nord à l'abri des soulèvements populaires. Et si demain, après les intermèdes Reagan et Ryan, les petits-enfants de Duplessis faisaient trembler sur son socle la Place Victoria et secouaient sans pitié toutes ces polices déguisées en serviteurs de l'État ?

Même parmi les aînés, que guette la tentation du désenchantement, ils s'en trouvent qui possèdent encore l'énergie de garder ouvert un horizon que nos « experts » s'acharnent à fermer confortablement, [144] au profit de McDonnell Douglas et des autres géants du crépuscule aéronautique, informatique et nucléaire.

Certes, avec la multitude des sondages à contenu conservateur que publient nos journaux, il n'est pas facile d'être capté par les vents de l'espoir. Mais l'espoir, justement, n'a rien à voir avec l'optimisme immédiat et les études d'opinion.

L'espoir, pour tous les peuples comme pour tous les individus, demeure une réalité vivante tant qu'il n'est pas exclu du discours intérieur de ceux à qui la rue est momentanément interdite.

Non, ce n'est pas l'espoir qui est incroyable, c'est plutôt le fatalisme morbide des idolâtres de la puissance politique, économique et militaire.

La vie et, par conséquent, la liberté procèdent d'un foyer que les pouvoirs – et les désirs de pouvoir – ne peuvent occuper. Et c'est là que loge l'espoir, envers et contre tout.

J'espère que malgré le retour en force de la réaction et l'échec pitoyable du Parti Québécois, nous n'oserons pas jouer notre avenir à la baisse.

Peu importe que les éteignoirs soient empressés de reprendre du service. Que le P.Q. lui-même en embauche tant qu'il voudra ! Quant à moi, je reste disponible pour un nouveau printemps.

[8]

L’IMPASSE.
Enjeux et perspectives de l’après-référendum.

Présentation des auteurs

Pierre VALLIÈRES

Écrivain, journaliste et militant politique. Il est l'auteur des livres suivants : Nègres blancs d’Amérique, 1967, L'urgence de choisir, 1972, Un Québec impossible, 1977 L'exécution de Pierre Laporte, 1977, Les scorpions associés, 1978, La liberté en friche, 1979, La démocratie ingouvernable, 1979.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 30 mai 2013 9:55
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 



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