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[139]
Première partie.
Culture et critique
“Note sur l’utilisation
du concept de mentalité
en histoire.”
(À propos de l’ouvrage de Gilles Bourque,
Classes sociales et question nationale au Québec, 1760-1840) [1]
Robert NADEAU

1. Liminaire
1.1. L’ouvrage de Gilles Bourque se présente d’emblée comme relecture et réécriture : relecture des historiens qui ont tenté déjà d’écrire l’histoire de cette période (Fernand Ouellet et Jean Hamelin ; Michel Brunet, Guy Frégault et Maurice Séguin ; Alfred Dubuc ; Jacques Dofny et Marcel Rioux), réécriture de cette histoire à l’aide d’une grille épistémologique nouvelle (en référence aux travaux de Marx et Lénine, Althusser et Balibar, Lukács, Macherey et Goldmann). Cette relecture/réécriture n’est donc pas innocente, comme elle l’avoue d’elle-même : d’une part parce qu’elle met en œuvre un réseau conceptuel qui se veut d’autant plus rigoureux et cohérent qu’il veut s’inscrire en faux contre d’autres réseaux conceptuels identifiables dans notre historiographie québécoise, et d’autre part parce que ce réseau conceptuel avoué tient souvent son efficace d’un tout autre réseau de concepts, non thématisés ceux-là, qu’il importerait de déconstruire [2]. Nous n’allons nous intéresser ici qu’au premier de ces réseaux, le réseau manifeste.
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1.2. II est possible de distinguer dans ce réseau manifeste deux ordres de concepts en vertu du type de fonctionnement de ces concepts dans le texte : un ordre méta-discursif, qui est constitué par l’ensemble de tous les énoncés réflexifs [3] de Bourque sur son travail d’écriture ; et un ordre proprement discursif où les concepts thématisés dans le méta-discours sont censés jouer leur rôle théorique. Cette distinction faite, nous pouvons nous demander si le discours rencontre bien les exigences énoncées dans le méta-discours (et c’est la question de l’écart possible entre le « cadre théorique » et l’analyse historique effective qu’il nous faut formuler) ; advenant qu’un écart important soit aperçu, il conviendrait alors de s’interroger sur les raisons précises de cette entorse.
1.3. Une fois posé que le réseau manifeste connaît deux ordres ou deux régimes conceptuels, il nous faut aussi avouer la complexité d’un tel réseau : c’est pourquoi nous avons cru bon de ne fixer notre attention que sur un seul de ses nombreux constituants le concept de mentalité. Nous rencontrons tout de suite un problème majeur : comment identifier dans le texte de Bourque le concept de mentalité ? Et d’abord, n’y trouve-t-on qu’un seul et même concept de mentalité ? Le concept est-il à l’œuvre là où le mot se trouve dit ? Pour résoudre, ne serait-ce que temporairement, ce problème de l’identification d’un constituant du réseau manifeste des concepts, nous avons mis en marche une machine de lecture à la fois de fonctionnement très simple et, croyons-nous, très efficace. Nous avons d’abord opéré la distinction mot/concept : nous avons ensuite procédé à un relevé d’occurrences exhaustif, qui nous a permis de circonscrire l’aire sémantique du concept en question ; nous avons enfin identifié dans cette aire sémantique deux concepts de mentalité, l’un que nous dirons périmé, l’autre sanctionné [4], de manière à vérifier si le concept périmé (et thématisé comme tel dans le méta-discours) est à l’œuvre dans l’analyse historique de Bourque, et s’il en va également de même pour le concept sanctionné.
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1.4. La distinction mot/concept a pris récemment une importance toute nouvelle, surtout depuis que l’on songe à appliquer au texte philosophique ou scientifique les méthodes d’analyse élaborées en informatique. Cette distinction a une triple incidence : on postule qu’un même mot pris dans divers textes, à des époques différentes, n’est pas nécessairement l’indicatif d’un seul et même concept ; que pris chez plusieurs auteurs à une même époque, il ne l’est pas non plus [5] ; et que, pris chez un même auteur, dans un même texte ou dans une gamme de textes, il ne l’est pas automatiquement.
1.5. Et justement, dans le texte que nous nous proposons d’analyser, il y a une pluralité de concepts de mentalité que nous voudrons identifier. Un concept se définit ici par sa fonction et sa valeur explicatives : de ce point de vue, nous avons pu isoler deux systèmes d’oppositions conceptuelles, donc deux grandes figures, toutes deux cependant tributaires d’une équation fondamentale {mentalité = idéologie}, équation que nous analyserons ci-après. Il y a, dans le texte de Bourque, une figure mineure du concept de mentalité ou d’idéologie, prise dans l’opposition science/idéologie [6], où le fonctionnement de l’idéologique est conceptualisé comme voile. Comme cet énoncé implique une théorie forte de l’opposition science/idéologie et que Bourque ne fournit aucun élément pertinent pour l’élaboration d’une telle théorie, nous considérons que ce concept d’idéologie (où l’équation {mentalité idéologie} n’est peut-être plus soutenable) pris dans l’ordre méta-discursif du réseau manifeste, constitue un élément de moindre importance. Mais on trouve aussi dans le texte de Bourque une figure majeure du concept de mentalité, où le concept est celui d’une instance ou d’une structure distincte, l’instance idéologique, par opposition aux deux autres instances fondamentales, l’instance économique et l’instance socio-politique. C’est à ce concept [142] précis que nous entendons consacrer les pages qui vont suivre [7], et c’est à ce concept que notre analyse voudra reconnaître deux caractères opposés, l’un périmé, l’autre sanctionné et cela, dans le texte même de Bourque.
2. L’équation
Nous envisagerons d’abord l’ensemble des énoncés méta-discursifs du réseau manifeste où le concept de mentalité se trouve spécifié. Il s’agit donc d’analyser tous les énoncés thétiques, ceux qui ont une fonction thématique et qui, en l’occurrence, portent inscription d’un concept épistémologiquement fondé. Les énoncés thétiques ne sont donc pas exclusivement ceux que l’auteur loge dans un « cadre théorique » en tête de son ouvrage, mais tous les énoncés qui, au cours de l’analyse, prennent leur distance à l’égard du processus même de l’analyse pour en diriger le cheminement et en évaluer les résultats : les énoncés réflexifs qui jouent ce rôle sont dispersés dans l’ouvrage et il suffit d’être attentif pour les repérer. Cette gamme d’énoncés réflexifs produit l’identification du concept de mentalité, d’abord en stipulant théoriquement la différenciation de trois instances (économique, politique, idéologique), puis en posant l’équation {mentalité = idéologie}.
La théorie des instances prend chez Bourque l’allure d’une grille de lecture (de relecture et de réécriture, devrions-nous dire pour être plus précis) : une grille qui sert à déterminer des paliers de signification [8], détermination qui rend possible un nouveau déchiffrement [9]. Bourque recherche pour une période donnée « les principaux facteurs de structuration de la totalité et de la situation globale ». (p. 13). L’analyse devrait servir en partie à mettre au jour les rapports existant entre ces niveaux de structuration (les relations [143] interstructurelles) ; elle devrait servir aussi à démontrer que l’instance économique a plus de pouvoir structurant que les deux autres instances (détermination en dernière instance) ; elle prétend troisièmement nous faire apercevoir une efficace de la totalité structurée sur chacune de ses instances structurantes (« réflexion du tout articulé sur chacune de ses structures », p. 14). Dans cette grille théorique, le concept de mentalité vient occuper une surface circonscrite : les mentalités vont devoir jouer ici le rôle de l’instance idéologique, avec toutes les conséquences théoriques que cela comporte. Première conséquence : comme les autres instances, celle-ci a « une certaine autonomie de développement » (p. 13). Deuxième conséquence : cette autonomie est relative, car la formation sociale est constituée par le jeu des relations interstructurelles [10] ; on peut et on doit décrire ces interrelations [11]. Troisième conséquence : la mentalité, en tant qu’instance idéologique, n’est pas primordiale sur le plan de l’explication des faits historiques [12]. Tel est, sur le plan méta-discursif, le concept sanctionné de mentalité.
Ce concept sanctionné se présente incidemment par opposition à un concept que nous pouvons qualifier de périmé : le concept périmé et battu en brèche pourrait se définir par un fonctionnement explicatif contraire au premier. Le concept périmé est le concept qui, par fonctionnement dans l’analyse historique, supporte la prétention que la mentalité est purement et simplement causée par le politique et, ultimement, l’économique (la théorie structurale des instances s’inscrit en faux contre la théorie du reflet mécanique) ; c’est aussi le concept qui fait de la mentalité le niveau fondamental de l’explication [144] historique, sans rapport de conditionnement avec l’ordre économique et l’ordre politique. Ainsi donc, le concept de mentalité qui est dénoncé par Bourque est théoriquement homogène, puisqu’il s’oppose fonctionnellement à un autre, mais il n’est pas historiquement uniforme, puisqu’il fait référence à des pratiques théoriques opposées (un certain marxisme, un certain mentalisme culturaliste). On pourrait résumer notre analyse dans le tableau suivant :
Tableau I : Opposition des concepts sanctionné
et périmé de mentalité dans les énoncés méta-discursifs.

Ce qu’il y a de plus important dans ce tableau, c’est son manque de parallélisme : autonomie s’oppose à subordination absolue, non primauté à primauté mais alors que le concept sanctionné admet une relativité (donc une théorie fondamentale des interrelations structurelles), le concept périmé est celui qui absolutise, négativement ou positivement, la mentalité : celui qui en fait le tout de l’explication et celui qui peut en faire aussi le rien. On voit dès lors la difficulté qui se présente à Gilles Bourque : faire jouer à la mentalité un rôle spécifique et irréductible au rôle rempli par une autre instance, mais ne jamais donner à penser que ce rôle est primordial. C’est pourquoi tout va se jouer au niveau de l’analyse des interrelations structurelles : car ici, ou bien la mentalité sera réduite à quelque chose d’autre, ou encore elle sera déclarée inopérante et sans effet et nous retomberons [145] du concept sanctionné au concept périmé ; ou bien nous aurons réussi à penser véritablement l’efficace propre de la mentalité, distincte des autres efficaces quoique relative à elles. C’est là l’enjeu. Comment cette efficace sera-t-elle pensée ? Par opposition : s’opposant à la perspective théorique qui fait de la mentalité ou de l’instance idéologique une structure causée, Bourque en fera un pouvoir structurant, une structure causale. Restera alors pour nous la question de savoir si Bourque a pu vraiment conceptualiser l’efficace de l’instance idéologique en termes de mentalité : si, en psychologisant l’idéologique, Bourque lui a fait justice. Notre intention ici n’est pas de critiquer l’analyse de Gilles Bourque en fonction des recherches postérieures à la sienne qui ont amené les théoriciens à préciser le concept d’idéologie : nous entendons pratiquer une lecture purement interne du texte de manière à en déceler aussi bien les lignes de force que les lignes de faille. Il arrive souvent qu’une analyse se révèle déficiente lorsque confrontée avec les exigences théoriques qu’elle prétend rencontrer : nous pensons, quant à nous, qu’entre les énoncés méta-discursifs et les énoncés discursifs de l’ouvrage de Bourque existe un écart réel que nous nous efforcerons d’expliquer.
II ne faut pas perdre de vue que l’analyse de Bourque vise à donner un statut à la question nationale (opposition de sociétés) dans le cadre d’une histoire marxiste du Québec où le rôle moteur est l’antagonisme des classes sociales : elle vise à démontrer que la Conquête n’a joué sur le plan national que parce qu’elle a joué primordialement sur le plan de la lutte des classes. Notre propos est distinct : faire voir quel est le statut théorique de la mentalité dans cette analyse, dont nous ne mettrons jamais en cause l’optique fondamentale. Bourque tente de faire voir que l’histoire du Québec, à la suite de la cession, est une histoire complexe de lutte de classes et de superposition nationale. On pourrait représenter schématiquement cette analyse, en refaisant le schéma pour chaque époque, par un double triangle (deux hiérarchies sociales) dont les sommets supérieurs coïncideraient (la Conquête amenant au Canada la domination de la bourgeoisie marchande britannique) [13].
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Tableau II. Double pyramide sociale-nationale
formée à la suite de la Conquête.
Par suite, (A) participant de deux pyramides sociales, on peut voir comment vont s’imbriquer progressivement les deux questions, celle de l’opposition des nations ou ethnies ou sociétés, celle de l’opposition des classes à l’intérieur d’une société. Le rapport A/(b+c) est un rapport de domination nationale (phénomène de superposition de deux sociétés), alors que le rapport (A + B)/C est un rapport de domination de classes. Il faut cependant être extrêmement prudent avec cette procédure de formalisation : elle permet de voir quels sont les rapports qui sont possibles et plausibles, quels sont les rapports effectifs et quels sont les rapports sélectionnés par l’analyste, mais s’il faut être prudent, c’est aussi pour ne pas fausser l’analyse ; le rapport A/(B+C) devrait plutôt s’écrire A/B/C, pour que l’on voie bien que le fait de la superposition nationale ne neutralise jamais le fait de la lutte des classes. Les oppositions de classe marquées sont aussi bien (B/C) que (A/B), (A/C) ; les solidarités de classe pourraient être écrites de la façon suivante : (A + A’), où (A’) serait, s’il y en avait une ou quand il y en aurait une dans notre histoire, la bourgeoisie marchande canadienne-française ; (B + B’), (C + C’), où (B’) serait éventuellement la petite-bourgeoisie professionnelle britannique et [147] (C) le peuple canadien-anglais. Peu importe ici que ces oppositions existent ou non, la chose est indifférente à notre analyse. Ce qu’il nous faut, par contre, retenir, c’est que pour chacun des rapports pertinents, on peut ou on devrait pouvoir voir jouer les trois instances retenues par la théorie préalable : l’idéologie n’est pas la même si nous considérons le rapport (A+B)/C ou le rapport A/(B/C) ; et nous pouvons comprendre que l’idéologie nationaliste des Canadiens français sera relative, selon Bourque, au rapport A/(B/C), la fonction de cette idéologie étant de permettre la pensée d’un rapport réel d’opposition (B/C) comme un rapport imaginaire d’association (B + C). C’est dans cette grille que vont s’opposer le concept périmé et le concept sanctionné de mentalité. Voyons-y de plus près.
3. La conception
3.1. Nous n’allons plus envisager le texte que comme procès de conception, indépendamment de son propos scientifique : encore une fois, notre but n’est pas de confirmer ou d’infirmer l’hypothèse de Bourque, mais d’interroger le fonctionnement d’un concept dans son analyse. Il nous faut maintenant reconstituer dans sa cohérence propre l’ensemble des énoncés où le concept de mentalité se trouve expliquer quelque chose. Dans le but de reconstituer cet ensemble, nous avons procédé à un relevé systématique d’occurrences, suivant les règles suivantes :
A. Enregistrement de tous les constituants de l’aire sémantique du concept : nous avons retenu tous les termes qui se donnent pour équivalents dans l’analyse.
B. Enregistrement des opérations : non pas des opérations syntaxiques reliant les constituants entre eux, mais les opérations logiques d’explication.
C. Nous avons classé les constituants et les opérations en deux ensembles distincts, selon que Bourque lui-même les jugeait recevables ou non. L’ensemble des opérations et l’ensemble des constituants où l’on distingue déjà le périmé du sanctionné, se subdivise en deux sous-ensembles, selon qu’il s’agit d’opérations ou de constituants de l’ordre du discours ou de l’ordre du méta-discours. Ce qui donne les quatre tableaux suivants.
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constituants du concept périmé
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constituants du concept sanctionné
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1. être plus ou moins dynamique : 52.
2. habitudes : 21.
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1. vision du monde de classe : 17-54-90-99-143-216-2382-252-307-308-314-327-330-331-333-340; vision du développement et de la vie économique: 51-103/4-195-196-216-258/9-250-311; intelligence économique: 51; vision militariste: 104-112-308; point de vue: 196; vision individuelle: 246;
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2. aristocratisme : 57-151-89 ; monarchisme : 89-100; antidémocratisme, antiparlementarisme, anticapitalisme: 91-142/3-202; démocratisme (conception): 104-112-182-183-209-215-237; nationalisme, libéralisme: 166/7-177-196-237/8-326;
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3. communauté d’intérêts: 96-99/100-183;
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4. esprit d’entreprise : 103/4 ;
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5. supériorité des mentalités: 108; aptitude: 109; psychologie collective: 142/3; individualisme: 245;
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6. idéaux : 164 ;
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7. système d’éducation : 235 ;
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8. lois et coutumes : 63-73/4 ;
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9. le journal (comme arme politique): 208-233-238-240-255-257-271-300-311 ;
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10. l’édition : 238 ;
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11. lettre : 182.
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Tableau III : Constituants du concept périmé et du concept
sanctionné de mentalité appartenant à l’ordre discursif.
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Les constituants d’ordre discursif sont l’ensemble des traits non thématiques qualifiant ou disqualifiant, selon le cas, le concept de mentalité.
Les traits du concept périmé d’ordre discursif sont en petit nombre, ce qui sera également le cas pour les opérations du concept périmé d’ordre discursif : cela montre que la disqualification d’un certain concept de mentalité se passe surtout dans l’ordre du méta-discours. L’élément important ici c’est que pour Bourque, le plus ou moins grand dynamisme ethnique (celui des Britanniques, par exemple, en comparaison de celui des Français) prouve rien de plus (mais rien de moins) que « le rythme plus rapide de l’économie de la nouvelle métropole au seuil de la révolution industrielle », (p. 52) Ce qui semble constitutif du concept périmé, c’est le type de relation causale qu’il institue entre, disons, la psychologie d’un peuple et son économie, relation que l’on peut écrire {dynamisme ethnique ------» dynamisme économique} : par contre, il semble que ce qui vient requalifier le concept de mentalité pour Bourque, c’est l’interversion des termes de ce rapport de causalité fondamentale {dynamisme économique ------» dynamisme ethnique}.
3.22. Laissons de côté pour l’instant l’analyse de cette interversion et décrivons l’ensemble des traits du concept sanctionné. Ce concept est caractéristique en ce qu’il présente la mentalité comme une façon de voir propre à une classe donnée de gens, une vision aussi bien du monde économique que du monde politique. La relativité de la mentalité à l’économie et à la politique semble totale puisque la mentalité, au départ, est un ensemble d'opinions économico-politiques. À un niveau un peu plus articulé, la mentalité fonctionne comme doctrine politique ou économique, élaborée par un ensemble d’individus partageant les mêmes intérêts économiques et politiques. La troisième couche constituante du concept sanctionné est une couche psychologique irréductible : c’est-à-dire que Bourque accepte de parler d’« esprit d’entreprise » sans spécifier de quoi il s’agit vraiment, tout comme il accepte de considérer que la « supériorité des mentalités », qui n’est pas expliquée, puisse expliquer quelque chose en histoire. Le quatrième niveau des constituants, le plus intéressant peut-être, niveau que Bourque ne thématise pas dans son méta-discours comme nous le verrons, c’est le niveau de l’institution (éducation, lois, coutumes) et de la production de l’écriture (journalisme, édition, sermons en chaire, lettres).
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constituants du concept périmé
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constituants du concept sanctionné
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1. aptitudes (au capitalisme) : 21
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1. œuvres culturelles et idéologiques : 16, 20, 21, 234/5.
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2. projection psychologique : 31 ; 317
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2. la structure idéologique : 17, 45, 337, 339, 335.
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3. mentalité (au sens de Weber) : 38
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3. le niveau idéologique : 331.
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4. esprit (du capitalisme) : 38 ; 40
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4. pratique idéologique : 53, 220.
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5. puissance intellectuelle des individus : 44
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5. l’instance idéologique : 219.
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6. mentalités économiques (faiblesse des) : 44
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6. zone (socio-économique et) politico-idéologique de sous-développement : 334.
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7. infériorité des mentalités françaises : 53
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Tableau IV : Constituants du concept périmé
et du concept sanctionné de mentalité appartenant à l’ordre méta-discursif.
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3.3. Les constituants d’ordre méta-discursif sont aussi très éclairants : nous avons relevé ces constituants dans les énoncés où Bourque thématisait pour lui-même le concept périmé en tant que périmé et le concept sanctionné en tant que sanctionné.
3.31. Nous avons déjà souligné que c’est presqu’exclusivement le méta-discours, fonctionnant comme l’instance réflexive du discours historien, qui disqualifie un certain concept de mentalité. Il est aisé d’apercevoir la cohérence de ce corpus d’énoncés. Le concept périmé est d’emblée psychologique : la mentalité se comprend comme aptitude, une aptitude inférieure entraînant une mentalité inférieure et réciproquement ; tout comme la situation économique, la situation politique se laisse comprendre comme projection. [14] Ce que le méta-discours rejette, ce n’est cependant pas la nature psychologique du concept, mais l’usage qui en est fait : Bourque ne met pas en cause la scientificité du concept de « mentalité capitaliste », d’« esprit du capitalisme ». Ce qui explique que l’on retrouve la même terminologie du côté du concept sanctionné d’ordre discursif ; ce qui est refusé, c’est que la mentalité, l’armature mentale d’une classe, puisse expliquer des événements économiques (ex : p. 44). Il faut aussitôt ajouter que ce n’est pas toute explication par la mentalité qui est refusée ici, mais uniquement un type d’explication : l’explication fondamentale explication qui relève de l’économique, non de l’idéologique (p. 45). La seule façon que nous ayions de conceptualiser ici l’efficace de la mentalité, c’est de la concevoir sur le modèle de la structure économique en y ajoutant une clause restrictive, clause qui prévoit une explication plus fondamentale. En supposant, comme nous l’avons fait, que la thèse à démontrer porte sur l’autonomie relative de la structure idéologique (ou mentalités), nous pouvons ajouter que le concept périmé ne fait que dénoncer le manque de relativité du concept de mentalité dans certaines explications d’historiens connus ce qui laisse entière la question de l’autonomie réelle de cette structure, c’est-à-dire la question de l’efficace propre de l’idéologie.
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constituants du concept périmé
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constituants du concept sanctionné
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1. opérations psychologiques: aversion (48) ; régression (51); repli de la conscience (142-143; 154; 328; 339-40); perte d’habileté créatrice (142-3); réduction de la vision (142-143) ; prise de conscience (196; 199); volonté (251); épouser (34; 308);
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2. opérations intellectuelles : pensée (91) ; justifier (85 ; 91) ; développer (91, 140) ; être le gardien de, faire respecter (84) ; voiler (96) ; sacraliser (134) ; propager (164) ; réhabiliter (167) ; adopter (327) ; accord (338) ;
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3. opérations politiques : stratégie (73-74; 177; 303; 326); collaboration (81); domination (235; 337); action (250); imposer (250; 332; 17; 53; 333; 238); conservation (304; 316-7); soumission 81-91); s’opposer à (91; 256; 103-104) ; conciliation (96); tendre à la prise du pouvoir (166-167); contrecarrer (311); prendre le contrôle (331).
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Tableau V. Opérations du concept périmé
et du concept sanctionné de mentalité relevant de l’ordre discursif.
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3.32. Cette question devrait trouver réponse grâce au relevé des constituants du concept sanctionné d’ordre méta-discursif. Faisant porter l’attention non plus sur la relativité mais sur l’autonomie, le corpus que nous avons reconstitué thématise l’idéologie comme niveau, instance, structure, pratique, zone. Il suffit cependant de passer en revue cet ensemble d’énoncés pour voir que si l’autonomie de l’idéologie, comme pouvoir de structuration sociale ayant ses déterminations propres, est bien postulée, nous n’en savons pas davantage sur son fonctionnement réel. Nous pensons que si ce fonctionnement de l’idéologie était réellement conceptualisé, la structure idéologique serait pensée non plus comme ensemble de mentalités (comme si l’idéologie était quelque chose qui se passe dans la tête des gens) mais comme réseau d’institutions ; ce qui fait l’ambiguïté de l’analyse de Bourque, c’est justement l’ambivalence de son concept.
3.4. Si, au niveau des constituants du concept, la différence entre le périmé et le sanctionné n’est ni suffisamment thématisée, ni explicitement mise en œuvre, la chose est encore plus claire au niveau des opérations que Bourque fait effectuer au concept. Les opérations d’ordre discursif concernent précisément l’efficace spécifique des mentalités ou de la structure idéologique : il y a cependant risque d’indifférenciation entre le concept périmé et le concept sanctionné car Bourque ne compare jamais (ce n’est d’ailleurs pas à lui de le faire) les opérations sanctionnées avec les opérations considérées comme caduques. Seule une analyse comparative du texte de Bourque avec celui des autres historiens pourrait faire voir, à ce niveau, une différence importante (la différence devant précisément être constitutive du travail de l’historien marxiste par opposition au travail des historiens non marxistes.)
3.4.1. L’efficace spécifique de la mentalité a lieu à trois niveaux différents dans l’analyse de Bourque. La mentalité fonctionne d’abord selon un schéma proprement psychologique : mais la psychologie dont il s’agit ici est une psychologie des sentiments (aversion), une psychologie de la conscience (repli), une psychologie de la volonté (perte) donc une psychologie classique des facultés qui n’a plus rien de scientifique aujourd’hui. La mentalité fonctionne aussi comme un ensemble d’opérations que nous avons qualifiées d’intellectuelles : ce qui, selon Bourque, fonctionne comme structure idéologique, c’est la pensée, donc le développement des idées, pensée que l’on [154] propage et qui sert à justifier une situation, à la sacraliser, à la voiler, etc. Pourraient entrer dans la rubrique « idéologie » toutes les opérations discursives. Au troisième niveau, nous avons regroupé toutes les opérations de type politique, l’idéologie fonctionnant comme arme, stratégie, l’idéologie englobant un ensemble d’opinions et de comportements dont l’effet est politique (domination, collaboration, conservation, conciliation, etc.)
3.42. Sur le plan méta-discursif, la seule opération refusée est celle qui fait de l’idéologie la « puissance intellectuelle » rendant compte de la plus ou moins grande puissance économique : Bourque refuse que l’on transpose les faits d’un niveau structural à un autre niveau c’est-à-dire, en clair, qu’il refuse qu’on explique des effets économiques par des causes idéologiques. La réciproque, par contre, est jugée recevable, et la question est de savoir si le mental (r= l’idéologique) peut effectivement être causé par l’économique. Tout semble se passer dans le texte de Bourque comme si l’instance idéologique était aménagée dans une perspective structuraliste d’abord par l’interversion des termes d’un rapport de causalité, ensuite, et c’est la conséquence inaperçue, par la conservation de l’équation {instance idéologique rr les mentalités}. Autrement dit, pour Bourque, ce qui fait la différence entre la théorie marxiste de l’histoire et les théories non marxistes, c’est que les premiers font de l’idéologie une instance qui n’a pas de répercussions (fondamentales) sur l’économique et le politique, alors que les seconds en font souvent l’instance qui explique le fond des choses. Mis à part le fait que de la sorte, Bourque revient (comme par glissements inaperçus) à la théorie qui fait de l’idéologique un pur reflet de l’économique, le fait majeur est que, selon Bourque, l’idéologique est, pour les marxistes et les non marxistes, de l’ordre du mental.
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constituants du concept périmé
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constituants du concept sanctionné
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1. Transposer (les faiblesses structurelles à la puissance intellectuelle des individus) : 44.
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1. effets propres de détermination : 17 ; facteur secondaire : 108-109.
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2. réfléchir : 15.
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3. traduire : 245 ; 216 ; 179.
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4. accompagner, servir d’instrument de revendications : 246.
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5. guider : 96 ; 250.
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6. s’ajuster : 96.
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7. s’articuler : 99-100.
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8. exige l’existence de : 99-100.
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9. ne pas contredire : 99-100.
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10. adaptation : 99-100 ; 202.
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11. se répercuter : 142-3.
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12. s’exprimer : 331.
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13. ne pas s’ajuster mécaniquement : 336.
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14. ne pas répondre à des principes moraux : 337.
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15. être régie par : 340.
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16. être fonction de : 340.
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17. correspondre à : 90.
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Tableau VI : Opérations du concept périmé et du concept
sanctionné de mentalité relevant de l’ordre méta-discursif.
[156]
On note donc le divorce entre les énoncés du méta-discours qui font de l’idéologie une structure relativement autonome et les énoncés du même méta-discours qui, tentant de rejeter un certain concept de l’idéologie, lui refusent tout pouvoir explicatif. La chose est évidente dans le tableau VI : d’une part, Bourque refuse que l’on attribue « les faiblesses structurelles de l’économie de la colonie à la mentalité et à la puissance intellectuelle des individus qui la pratiquent » (p. 44) ; d’autre part, cherchant à concevoir les effets propres de détermination de la structure idéologique, Bourque ne parvient jamais à concevoir ces effets autrement que comme reflet [15], traduction [16], expression de ce qui a lieu ailleurs, c’est-à-dire fondamentalement sur le plan économique. La structure idéologique n’est pas pensée dans son autonomie relative puisque la seule existence qu’on lui reconnaît en est une de dépendance totale : elle accompagne et sert d’instrument, elle guide, elle s’ajuste à la situation (p. 96), elle s’articule « à partir d’une économie » (p. 99), elle exige « l’existence d’une structure politique » (p. 99), donc elle ne peut contredire « fondamentalement les besoins de l’économie » (p. 100). Malgré que Bourque affirme que cette structure idéologique ne s’ajuste pas mécaniquement à l’économie (p. 336), dans la mesure où cette structure est conçue comme le plan des mentalités ou des visions du monde qui s’affrontent, elle est totalement régie par le politico-économique parce que totalement fonction du politico-économique. La structure idéologique ne répond de rien, elle correspond à quelque chose qui a cours ailleurs.
3.5. Que conclure de cette analyse des constituants et des opérations ? D’abord que pour Bourque, la structure idéologique fonctionne, en perspective marxiste comme en perspective non marxiste, à titre [157] de réseau des mentalités ; ensuite que ces mentalités ou bien n’expliquent rien de fondamental, ou bien n’expliquent rien du tout, ou bien expliquent quelque chose de tout à fait relatif et accessoire qui, de toute manière, exige en dernière instance une explication économique. Nous pourrions conclure que si la structure idéologique a si peu de pouvoir structurant, c’est probablement que Bourque la psychologise indûment. Ensuite, si l’idéologie explique assez peu de choses, elle s’explique par contre très bien par le jeu des autres instances, et ultimement l’économique : dans la mesure où le texte de Bourque n’aménage pas réellement de place spécifique à l’idéologie comme pouvoir structurant, son analyse porte surtout contre ceux qui en font un pouvoir causal important (fondamental chez certains), et dans cette perspective critique (méta-discursive) l’idéologie n’apparaît plus que comme l’effet d’autre chose. Ainsi, il nous est possible de tirer une seconde conclusion d’importance : le seul travail conceptuel effectif de l’analyse de Bourque est de relativiser l’idéologie à titre de facteur secondaire, ce qu’il fait en intervertissant les termes d’un rapport de causalité où l’idéologie, comme mentalité, ne cause plus rien mais est au contraire causée par autre chose. Mais alors, faut-il soutenir que ce psychologisme et ce causalisme sont les marques nécessaires de la théorie structuraliste de la formation sociale ?
4. L’aporie
L’analyse conceptuelle que nous avons menée montre que Bourque ne fait pas sa véritable place à l’instance idéologique : incapable de penser l’autonomie de cette instance, c’est-à-dire son efficace propre, il se contente d’en penser la relativité aux deux autres instances, de manière à être en mesure de réaffirmer la thèse de la détermination en dernière instance par l’économique. Ce n’est pourtant là qu’une seule des trois thèses fondamentales caractérisant spécifiquement la théorie structuraliste de la formation sociale : l’analyse de Bourque ne nous apprend rien concernant la fameuse « réflexion du tout articulé sur chacune de ses structures » (p. 14) de même qu’elle ne nous livre pas de description précise des trois instances qui structurent, pour la période choisie, la formation sociale québécoise. La difficulté apparemment insurmontable que nous rencontrons dans le texte de Bourque concernant l’instance idéologique pourrait se définir ainsi : ou bien certains énoncés assignent à l’idéologie un [158] pouvoir structurant mais le lui retirent aussitôt (au nom de la thèse sur la détermination en dernière instance par l’économique) de peur de tomber dans le piège du mentalisme culturaliste ; ou bien d’autres énoncés font directement de l’idéologie le signifié d’un signifiant fondamental et retombent, bien malgré eux, dans le causalisme mécaniste. Ce qu’a d’inconfortable cette position théorique, c’est qu’elle laisse croire que le concept structuraliste d’idéologie, dans la théorie de la formation sociale, est un compromis entre le mentalisme et l’économisme. Il nous faut donc faire voir d’abord que ce qui rend ce compromis possible chez Bourque, c’est le processus par lequel l’instance idéologique est malencontreusement psychologisée ; par suite, il nous faut dire pourquoi cela ne saurait être. Deuxièmement, ce compromis est rendu possible par l’existence d’une certaine confusion conceptuelle entre la perspective structuraliste et la perspective causaliste : l’idéologie n’a pas à être conçue comme une instance causée mais bien comme une pratique comportant un pouvoir propre de structuration en entendant par pratique toute autre chose que la gamme des opinions et des comportements des sujets. Nous formulerons enfin quelques propositions concernant le concept de pratique idéologique.
4.2. Que Bourque puisse être taxé de psychologisme, la chose est évidente si l’on comprend que, posant l’équation {instance idéologique = les mentalités}, Bourque sera amené à penser l’idéologie comme l’instance de l'opinion économique et politique des individus et des classes sociales. Se demander, selon Bourque, si l’instance idéologique a une efficace quelconque, c’est s’interroger sur l’influence que l’opinion d’une classe, concernant la vie économique, sociale, politique, peut avoir dans l’histoire de la société. Ainsi donc, à y regarder de plus près, malgré que la théorie articule trois instances, Bourque fonctionne dans une logique binaire : d’un côté il y a l’économique et le politique (appelant une théorie des moyens de production et des forces productives ainsi qu’une théorie des rapports sociaux de production), de l’autre il y a ce que l’on pense et dit de l’économique et du politique. Il n’est pas étonnant que dans cette perspective, l’idéologie soit conceptualisée comme réflexion, traduction, expression de ce qui se passe ailleurs : comment en serait-il autrement ? Le psychologisme, en l’occurrence, est la conséquence de la réduction de l’instance idéologique à la sphère du comportement économique et politique des individus, tout spécialement du comportement [159] verbal. Pour démontrer que le véritable rapport dialectique interstructural n’est jamais vraiment conceptualisé ici, il suffit de voir que toutes les séquences de l’analyse où intervient la prétendue instance idéologique se transcrit (Bourque dirait : se traduit) dans les termes d’une des deux autres instances. Ce qui fait que l’idéologie n’a pas vraiment de lieu propre thématisé comme tel : elle n’est assignée dans l’analyse que sous les traits d’une figure d’emprunt comportement ou opinion politique et économique.
4.3. Nous aurions cependant tort de considérer qu’entre ce psychologisme et le mentalisme culturaliste, il n’y a pas de différence à faire : s’il est vrai que l’analyse de Bourque demeure dans le circuit de la psychologie collective, il se tient néanmoins à l’un des pôles extrêmes, face au pôle identifié par lui dans le travail de Fernand Ouellet en particulier. Il faut savoir gré à Bourque de refuser d’expliquer par un recours à la psychologie des personnes en cause un événement comme l’insurrection de 1837 ; il faut lui savoir gré de substituer la plupart du temps à l’idée d’une mentalité ethnique inférieure en soi l’idée d’un processus historique produisant l’infériorisation socio-économique des Canadiens français. Mais on pourrait dire que Bourque n’évite le mentalisme culturaliste que pour mieux retomber dans l’économisme mécaniste : en effet, son analyse ne fait que substituer au schéma causal {mentalité inférieure -----» infériorité économique} un autre schéma causal {processus socio-politico-économique d’infériorisation ------» mentalité infériorisée}. Sur le plan sémantique, la seule nouveauté de l’analyse de Bourque, et nous concédons l’importance de cet apport, c’est de substituer à l’idée d’infériorité le concept d’infériorisation : c’est de substituer à la pensée d’un état de fait présenté comme un état de droit la pensée d’un processus historique. Ce qui est cependant inadmissible dans cette perspective c’est que, croyant bon d’intervertir les termes d’un rapport de causalité, Bourque a fait des mentalités, donc de l’instance idéologique, un effet de structure causé par le jeu des autres instances, et primordialement de l’instance économique. Cette interversion ne nous fait pas sortir du causalisme mécaniste elle ne peut donc nous faire accéder au concept structural de l’instance idéologique.
Dans ce schéma d’interversion, nous comprenons que l’idéologie puisse être présentée comme un effet : qu’il s’agisse d’un « repli de conscience », d’une « perte d’habileté créatrice » ou d’une « réduction de la vision du monde ». Il est cependant inacceptable que ce qui [160] est présenté ici comme l’idéologie ne soit rien d’autre que la répercussion sur la conscience des individus de mutations affectant les structures objectives (économique, sociale, politique) de leur condition matérielle historique. Dans le texte de Bourque, l’idéologie est amenée à son concept par la transposition métaphorique sur le plan psychique d’événements affectant les structures politique et économique : malgré la reconnaissance d’une tripartition fonctionnelle des structures de la formation sociale, l’idéologie semble conçue dans le rapport infrastructure/superstructure, la seconde reflétant, exprimant, traduisant la première. Or si l’idéologie n’est que la métaphore de l’économie, elle n’est rien en théorie. Rien d’étonnant, dès lors, que ce soit le même réseau sémantique qui permette de penser le fonctionnement de la structure économique (ex : repli dans l’agriculture) et celui de la structure idéologique (ex : repli idéologique, repli de conscience) : non seulement peut-on dire que le jeu d’une instance se traduit dans les termes d’une autre, mais on pourrait aller jusqu’à dire que ces instances parlent le même idiome, celui de l’économie.
4.41. Bourque dira, par exemple, que la réduction de l’espace économique entraîne une vision restreinte de la vie économique : une mutation structurelle sur le plan économique conditionne, occasionne, cause la régression de l’intelligence économique d’une classe, et par suite une mutation dans la structure sociale globale [17]. Dans une perspective purement causaliste, Bourque démontre l’antériorité de l’économique sur le social et sur le mental (= l’idéologique). Alors que dans la perspective marxiste structuraliste, la formation sociale est dite structurée, déstructurée puis restructurée à nouveau par un ensemble d’événements [18] aussi bien économiques (événements primordiaux) [161] que politiques et idéologiques (événements secondaires), dans l’analyse de Bourque l’idéologie n’est aperçue qu’à titre d’effet occasionné et causé par l’économique. Ce n’est donc pas parce que l’on s’oppose à une théorie qui prétend que l’idéologie cause ou occasionne des mutations économiques que l’on défend d’emblée une théorie prenant en compte la totalité des instances structurant une formation sociale (théorie qui vise à faire voir la priorité des mutations économiques sur les autres, et qui vise à démontrer en plus la thèse de la surdétermination du tout sur ses parties). Entre la position mentaliste et la position structuraliste (impliquant les trois plans d’analyse mentionnés), il y a place pour l’économisme mécaniste, niveau que Bourque ne nous semble pas quitter.
Le mentalisme culturaliste et l’économisme mécaniste ont beau se présenter comme des positions théoriques antagoniques, elles n’en apparaissent pas moins corrélatives, complémentaires même, lorsqu’on les oppose toutes deux à une troisième position qui les conteste radicalement. La théorie structuraliste de la formation sociale ne nous semble conserver ni le mentalisme (elle s’insurge contre l’équation {idéologie les mentalités}) ni le causalisme (elle refuse de subordonner l’idéologie à l’économie comme l’effet l’est à sa cause). Cela dit, nous ne rabattons pas le concept sanctionné, tel qu’il se présente dans l’ouvrage de Bourque, sur le concept périmé de l’idéologie : le concept périmé, imputé à Hamelin, Ouellet, etc., est le concept d’une « génialité » en vertu de laquelle un groupe d’individus s’imposerait socialement comme classe. Cependant, avec le concept sanctionné, ce n’est jamais l’aspect psychologisant de l’idéologie qui est refusé mais tout simplement le rapport d’antécédent à conséquent institué entre une mentalité (esprit d’entreprise capitaliste) et une situation économique de dominance (la bourgeoisie marchande anglo-saxonne). Toute la question est alors de savoir si, pour accéder au concept structuraliste de l’instance idéologique, il suffit d’intervertir les termes d’un tel rapport. Si nous répondons à cette question par la négative, c’est que nous croyons que cette interversion empêche par avance la reconnaissance de l’efficace propre à l’instance idéologique. Comment favoriser cette reconnaissance théorique ?
5. Les propositions
qui suivent prétendent y mener
5.1. La théorie de l’histoire, si elle doit comporter dans un de ses secteurs une théorie de l’idéologie, doit apprendre à se passer des [162] concepts psychologisants comme mentalité, vision du monde, esprit, conscience, etc. Parce qu’à plus d’un titre ces concepts forment obstacle épistémologique. Ils véhiculent une préoccupation métaphysique : ils sont marqués au coin du substantialisme et de l’essentialisme, que l’on retrouve aussi bien chez les historiens nationalistes (apologie de l’être québécois) que chez les historiens fonctionnalistes (les conquis, par nature, dans leur être intime, sont inférieurs de mentalité). Ils appuient la plupart du temps une perspective globaliste que la théorie marxiste de la lutte des classes vise à déconstruire (la mentalité canadienne-française, qu’elle soit dite inférieure, égale ou supérieure aux autres). Et qui plus est, ils situent dans la tête des individus le processus idéologique, au lieu de voir dans la structure idéologique un ensemble de fonctions sociales ayant leur matérialité propre. Si Bourque esquive les deux premières difficultés, il cède devant la troisième.
5.2. Dans la perspective structuraliste de la théorie marxiste de l’histoire, il faut admettre qu’aucune des trois instances ne saurait être comprise comme si elle reflétait, exprimait ou traduisait le fonctionnement d’une autre et primordialement l’économique. L’hypothèse qui envisage l’idéologie comme un processus de traduction dans le discours des événements économiques et politiques ne fait, somme toute, que réitérer la théorie de la causalité mécanique : c’est un économisme qui s’ignore. Il faut plutôt concevoir que chaque instance (économique, politique, idéologique) concourt à la structuration d’une formation sociale sans pour autant être la réplique d’une autre. C’est une chose que de dire que les instances se coordonnent entre elles et se conditionnent mutuellement pour structurer une société ç’en est une autre que de prétendre que, dans le fond, c’est toujours l’économique qui parle au niveau politique et idéologique. Que dans une formation sociale donnée, la coordination des instances fonctionne comme une subordination hiérarchique où l’économique a primauté, cela ne veut pas dire que l’instance idéologique est à comprendre purement et simplement en termes économiques.
5.3. La meilleure façon de dépsychologiser définitivement l’instance idéologique et d’y voir un fonctionnement autonome et spécifique, c’est-à-dire sui generis, coordonné, certes, au jeu des autres instances, c’est de décrire la pratique idéologique en termes de structures institutionnelles. On trouve chez Bourque une amorce de ce mouvement théorique : plusieurs énoncés laissent entendre que l’idéologie [163] est de l’ordre du discours. La structure idéologique pourrait donc être conceptualisée comme pratique discursive, au sens que Foucault donne à ce terme dans son Archéologie du savoir.
II ne faut pas concevoir la pratique idéologique, ce que Bourque incline parfois à faire, comme le fait des sujets psychologiques mais plutôt comme « système de rapports hiérarchisés produisant un effet d’assujettissement sur les « sujets » et le mode de production (au sens strict), c’est-à-dire le système constitué des rapports de production et des forces productives. » [19] Pour ce faire, il faut répertorier les diverses institutions fonctionnant comme structure idéologique et décrire leurs règles d’activité : penser la structure idéologique plutôt que le réseau des mentalités, c’est assigner aux moyens de production idéologique une matérialité irréductible et descriptible comme telle.
II faut donc concevoir la pratique idéologique comme un certain type de pratique discursive : nous circonscrivons de la sorte sa matérialité d’institution. L’instance idéologique est donc un réseau d’institutions qui fonctionnent comme moyens de production idéologique : l’Eglise, l’Ecole, l’Université, certes, mais aussi, suivant les propres indications de Bourque, le livre, le journal, etc. S’il faut penser le réseau des institutions dans leur fonction sociale plutôt que de s’en remettre aux idées, aux pensées, aux opinions des sujets, c’est que tous ces discours ne fonctionnent comme idéologie que dans tel réseau d’institutions spécifiques : un énoncé journalistique, tiré de l’éditorial par exemple, ne fonctionne assurément pas de la même manière que le même énoncé (identique du point de vue de son contenu d’information) formulé dans un projet de loi ou dans un jugement de la Cour, et cela en vertu même de l’institutionnalité de l’énoncé. Les tribunes, effectivement, y sont pour quelque chose : le journal n’est ni la chaire ni la salle de cours, l’éditorialiste ne tient ni le rôle du curé ni celui de l’enseignant. Ils pourront dire la même chose en leur lieu propre, et justement, pour nous, ils ne diront pas tout à fait la même chose de la même manière. Il est donc possible de décrire, pour une formation sociale donnée, les institutions qui forment la structure idéologique. S’il est vrai que l’on peut déconstruire, [164] pièce à pièce, les éléments de la mécanique structurale qui produit un effet de société, on devrait pouvoir démontrer dans ce cadre qu’à chaque niveau ou instance correspond un effet spécifique : l’effet idéologique fait partie de cet effet de société, à la condition qu’on en conceptualise la nature propre, ce qui implique qu’on ne le ramène pas à un effet politique ou économique. Il resterait à voir, enfin, si l’effet d’idéologie se distingue, et en quoi, de l'effet de science, ce qui est une tout autre affaire.
[1] Montréal, Editions Parti Pris, 1970.
[2] Nous pensons particulièrement au concept de normalité : « développement normal » (p. 45), « Structure sociale normale » (p. 52), « situation normale d’indépendance nationale » (p. 332).
[3] cf. Foucault, Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, NRF, 1969 p. 62. Ce que nous appelons ici, pour les besoins de la cause, l’ordre discursif n’équivaut cependant pas à ce que Foucault appelle « relations discursives » : celles-ci apparaîtraient si nous interrogions non le réseau manifeste, mais le réseau non thématique des concepts.
[4] Nous reprenons, mutatis mutandis, la terminologie de Bachelard.
[5] On pourrait éventuellement procéder à une analyse comparative du concept de mentalité dans les textes de Ouellet, de Séguin et de Bourque.
[6] « Si donc il nous semble possible, à la suite de cette étude, de confirmer l’énoncé théorique du caractère de détermination en dernière instance de la structure économique, celui-ci ne doit en aucun cas recouvrir le reste de la réalité d’un voile idéologique qui condamnerait l’analyse marxiste à la partialité et à l’échec ». (p. 339)
[7] Il n’est sans doute pas simple d’articuler le problème des instances structurant une formation sociale, instance parmi lesquelles il faut compter l’idéologie, et le problème de l’idéologie comme facteur déformant de la pensée scientifique : il y a là deux champs conceptuels qui ne paraissent pas communiquer l’un sur l’autre.
[8] « L’existence d’une opposition recouvrant plusieurs paliers de signification ... » (p. 228).
[9] « Il nous est donc possible, à la suite de cette analyse qui prétend déchiffrer la réalité québécoise aux niveaux du colonialisme et des antagonismes de classes et de sociétés... » (p. 329).
[10] « Chaque structure dans un jeu de rapports dialectiques influe sur les autres en même temps qu’elle est influencée par elles. / ... / Il s’agit donc d’un ensemble de relations simples au sein desquelles tous les éléments déterminent chacun des autres et sont déterminés par eux ». (p. 14).
[11] « Notre étude, elle, s’attache à placer les mentalités dans le réseau des interrelations structurelles. Elle cherche à y déceler les déterminations que ces relations réfléchissent et le degré de leur importance relative dans la totalité. Elle considère toutefois qu’aucune d’entre elles ne constitue jamais la variable fondamentale de la dynamique ». (p. 15)
« On sait que la situation d’une société (ou nation) se caractérise par une tendance à la totalisation interstructurelle existant entre les structures politique, économique, sociale et idéologique ». (p. 329).
[12] « Cette analyse refuse donc de considérer l’idéologique (ou les mentalités) à titre de détermination en dernière instance ». (p. 15).
[13] Bourque envisage synchroniquement l’idéologie à trois moments historiques particuliers : pour la période allant de 1760 à 1791, c’est l’opposition [bourgeoisie professionnelle/aristocratie cléricale} qui paraît déterminante ; à partir de 1815, c’est l’opposition {bourgeoisie marchande anglo-saxonne/ administrateurs et militaires coloniaux} qui semble dominer, et le mouvement insurrectionnel de 1837 semble structuré par l’opposition [bourgeoisie marchande anglo-saxonne/petite-bourgeoisie professionnelle et peuple canadiens-français}. Les deux premiers antagonismes rendent compte de l’opposition [idéologie démocratique/monarchisme, aristocratisme, militarisme} ; le troisième de l’opposition [nationalisme/colonialisme].
[14] « N’ayant pas réussi à déceler l’importance des bouleversements structuraux provoqués par la conquête, il (Fernand Ouellet) ne peut rendre compte du projet des patriotes qu’à travers l’explication d’un phénomène de projection psychologique sur l’Anglais. » (31). « Pour ce second groupe, la rébellion est le résultat d’une projection psychologique visant à faire porter injustement aux Canadiens anglais le poids de l’infériorisation des Canadiens français. » (317)
[15] « Notre étude, elle, s’attache à placer les mentalités dans le réseau des interrelations structurelles. Elle cherche à y déceler les déterminations que ces relations réfléchissent et le degré de leur importance relative dans la totalité ». (p. 15)
[16] « C’est alors que l’on voit surgir deux visions du monde complètement opposées ... D’une part, une vision continentale commerciale ... d’autre part, une vision restreinte, locale et agricole qui se traduit sur le plan de la société globale par un projet de réalisation fondé sur une structure politique de type parlementariste. Cet antagonisme se traduira bientôt par la structuration de l’idéologie nationaliste par la petite bourgeoisie ». (216) « Cette idéologie a enfin pour fondement l’individualisme qui se traduit en économie par le libre-échange et la concurrence, et en politique par la proclamation de la liberté individuelle. » (245).
[17] « La Conquête provoque donc la réduction de « l’espace économique » des bourgeois français ». (49) /... / « Ils sont pratiquement exclus du phénomène de concentration qui se reproduit peu après la Conquête. Ils sont ainsi rapidement marginalisés. » (50) /.../ « On peut comprendre alors que, devenus extrêmement vulnérables, les Canadiens français seront exclus du phénomène de concentration dans le domaine des fourrures qui se « remonopolise » comme sous le régime français. Ils acquièrent une vision de plus en plus restreinte du développement et de la vie économique, vision conforme à leurs faibles possibilités. Nous assistons à un véritable phénomène de régression de « l’intelligence économique » au sein de ce groupe, par conséquent au sein de la structure française dans son ensemble ». (51)
[18] Un événement est un « fait qui affecte d’une mutation les rapports structurels existants. » (L. Althusser, Lire le Capital, t. I, p. 127).
[19] Dominique Lecourt, Pour une critique de l’épistémologie, Paris, Maspéro, 1972, p. 127.
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