Avant-propos
Montréal, le 31 août 1987
Certains historiens comme Benjamin Sulte ont dit de Duvernay qu'il était « le personnage le plus notoire, le plus en vue après Louis-Joseph Papineau ». Mais paradoxalement, cette notoriété ne lui a pas jusqu'aujourd'hui mérité une étude biographique approfondie, les historiens préférant plutôt s'intéresser aux hommes politiques qu'aux intellectuels diffuseurs d'idéologie.
Tout mouvement politique comporte trois composantes essentielles : les penseurs, les publicistes et les politiciens. Ces derniers, occupant l'avant-scène de l'histoire, retiennent plus facilement l'attention d'autant plus que leur activité étant publique, ils laissent dans leur sillage une multitude de traces qui permettent de reconstituer leur cheminement. De même, les penseurs qui systématisent les courants idéologiques et leur donnent une forme rationnelle défraient aussi la chronique historique, leurs écrits constituant un matériau privilégié pour comprendre l'évolution d'une société. Curieusement, les laissés pour-compte sont ceux qui assurent la circulation des idées, la liaison entre les producteurs de sens, les hommes publics et le peuple. À une époque où les communications étaient peu développées, où la presse et l'édition faisaient leurs premières armes, quelques hommes ont joué un rôle capital en établissant un réseau de diffusion des idées. Imprimeurs, éditeurs, libraires et journalistes ont permis à l'idéologie patriote de mobiliser le soutien populaire.
Duvernay a certes été immortalisé à titre de fondateur de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, mais on connaît encore mal sa vie et l'ensemble de son œuvre patriotique.
Hormis quelques plaquettes hagiographiques, il n'a fait l'objet d'aucune recherche systématique. Cette lacune s'explique en partie par l'absence de sources directes car jusqu'à présent nous n'avons retrouvé que très peu de traces manuscrites. Il y a certes une collection Duvernay aux Archives nationales du Québec, mais celle-ci ne contient que quelques lettres de sa main. Nulle trace significative de sa correspondance dans les archives personnelles de ses contemporains ce qui est pour le moins mystérieux pour un homme qui a été au centre du mouvement patriotique. Il faut croire qu'il y a eu beaucoup de lettres brûlées en 1837-1838. Duvernay n'a probablement gardé que les écrits les moins compromettants qui sont pourtant les seuls témoignages de cette période agitée de sa vie.
Le biographe est donc forcé de s'en remettre à des sources indirectes comme les journaux de l'époque pour situer son personnage. Il doit se montrer prudent dans l'interprétation du caractère et de la vie privée de l'homme. Il doit se référer au contexte et procéder par déduction. Pour cette raison, nous ne pouvons pas considérer cette biographie comme définitive, car il est toujours possible que des documents aujourd'hui inconnus remontent à la surface. Conscient de ces limites, nous avons surtout cherché à mettre en relief la participation de Duvernay à la révolution intellectuelle qui marqua la société canadienne dans la première moitié du XIXe siècle. À travers cette biographie intellectuelle, nous avons voulu illustrer le développement de la conscience nationale et la pénétration de l'idéologie libérale au Bas-Canada. C'est par l'ensemble de son œuvre éditoriale que nous avons reconstitué la trajectoire de cet éveilleur de consciences qui pourra ainsi prendre place au panthéon du patriotisme.
Montréal, le 31 août 1987
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