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Les idéologies au Québec.
Présentation
Depuis 1960, au Québec, les sciences sociales ont connu un essor sans cesse croissant qui s'est traduit par l'augmentation du nombre des départements, des professeurs, des chercheurs, des étudiants, des revues et publications spécialisées, des colloques et aussi par l'amélioration qualitative des analyses. La connaissance des diverses dimensions de la formation sociale québécoise s'accumule. Les cadres théoriques et les appareils conceptuels et méthodologiques utilisés pour ces recherches se renouvellent constamment et diversifient l'interprétation des données empiriques.
Mais cette vitalité n'a pas réussi à surmonter toutes les difficultés : les recherches se font souvent de façon isolée, les circuits de communication entre chercheurs sont aléatoires, la diffusion des travaux demeure restreinte. Même si nous disposons maintenant d'une somme considérable d'informations sur la réalité québécoise, il faut reconnaître que les efforts de systématisation et de synthèse sont rares. La profusion des monographies cache souvent un vide : l'absence d'analyses globales et d'interprétations d'ensemble. L'on reconnaît mal ce qui a été accompli et les tâches qui demeurent entières. Il est aussi nécessaire de rationaliser les efforts afin d'éviter les répétitions et l'engorgement dans certains secteurs. Et il faut orienter mieux les recherches vers les r zones d'ombre.
Il devient indispensable de regrouper d'abord tous les travaux accomplis afin d'éviter les pertes de temps et de ressources, et faciliter ainsi le développement de nos connaissances sur la réalité québécoise. Ce travail de mise à jour et de structuration de la production intellectuelle sur la société québécoise vient à peine d'être entamé.
A cet égard, les recherches de Jean-Charles Bonenfant ("Inventaire des sources : matériaux pour une sociologie politique du Canada français". Recherches sociographiques, vol. II, nos 3-4, 1961), de Philippe Garigue (Bibliographie du Québec, 1955-1965, Montréal, P.U.M. 1967), de Robert Boily (Québec 1940-1969 : Bibliographie, Montréal, P.U.M. 1971), de René Durocher et Paul André Linteau (Histoire du Québec, bibliographie sélective 1867-1970, Trois-Rivières, Boréal Express, 1970), etc. constituent des apports considérables. Mais ces bibliographies sont générales, globales et sélectives.
On ne peut en rester là, car il y a un urgent besoin d'instruments bibliographiques pour ceux qui entreprennent des recherches spécialisées sur le développement idéologique au Québec. Il est évident, par exemple, que le travail de Robert Boily, malgré sa richesse, est insuffisant en ce qui concerne l'étude des idéologies. Car son recensement est limité dans le temps, n'est pas systématique mais électrique. Parmi les deux cents titres regroupés sous la rubrique [12] idéologie, on retrouve aussi bien des sources premières que des sources secondes. [1] Pour leur part, Durocher et Linteau ne retiennent que quarante-quatre titres dans la catégorie idéologie. Il n'y a pour l'instant, à notre connaissance, qu'André Beaulieu et Jean Hamelin ("Orientations bibliographiques", Recherches sociographiques, vol. 10, no 2-3, mai-décembre 1969, pp. 449-463) qui ont tenté de construire un répertoire des analyses scientifiques des idéologies où ils nous présentent environ deux cents titres qui ne sont classés que par ordre alphabétique.
Il semble donc y avoir là une lacune. La bibliographie analytique qui suit se présente modestement comme une tentative de combler cette déficience. Pour poursuivre cette fin, elle vise d'abord à établir l'inventaire des études sur les idéologies au Québec, ce qui implique que le matériel analytique est privilégié aux dépens des sources idéologiques. [2] Cet inventaire permet ensuite une ébauche de classification du contenu des analyses des idéologies à partir d'une grille analytique. Ceci fait immédiatement apparaître les secteurs des études idéologiques qui ont été privilégiés et trace les voies à explorer pour de nouvelles recherches.
Cette bibliographie se veut donc analytique mais aussi synthétique. Comme telle, elle se présente comme une étape préliminaire à un effort de synthèse du développement des idéologies au Québec. Elle s'adresse à tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin à l'évolution de la société québécoise et plus particulièrement aux étudiants et professeurs des niveaux collégial et universitaire qui consacrent leurs recherches et enseignements aux phénomènes idéologiques.
L'usager de cette bibliographie trouvera en premier lieu un répertoire général des titres classés alphabétiquement. Nous avons tenté par un dépouillement systématique des livres, des revues, des thèses de maîtrise et de doctorat de regrouper la majeure partie de la littérature portant sur les idéologies au Québec. Nos sources de documentation sont par conséquent très diverses.
Nous avons surtout concentré nos recherches sur les textes publiés après 1945. Mais non d'une façon exclusive : à l'occasion nous avons introduit des études pertinentes publiées bien avant cette date. Nous avons arrêté notre relevé bibliographique en juin 1977. Nous avons aussi tenté dans la mesure du possible d étendre nos recherches aux publications canadiennes, américaines, britanniques et françaises. Notre critère de sélection tenait au contenu analytique. Il était impossible de tenir compte de la valeur de l'analyse elle-même de telle sorte que l'on retrouvera côte à côte des thèses de maîtrise de doctorat et des articles de vulgarisation. Il ne faut donc pas s'attendre à une homogénéité qualitative des références bibliographiques présentées.
Ce recensement a été fait en consultant les sources bibliographiques disponibles : fichiers des bibliothèques, bibliographies existantes, index de revues, répertoires de thèses, etc. [3] Cet inventaire a été effectué à l'aide du répertoire de la Bibliothèque nationale du Canada. Pour compléter cette source d'information, nous avons aussi consulté les fichiers des bibliothèques des universités Laval, Montréal, McGill, du Québec à Montréal et d'Ottawa.
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Nous avons accordé une attention spéciale aux thèses parce que leur diffusion est déficiente. Mais nous nous en sommes tenus à celles présentées dans les départements de sciences humaines (anthropologie, économie, histoire, journalisme, littérature, philosophie, relations industrielles, science politique, science religieuse, sociologie, etc.).
À partir de la documentation accumulée, une grille de classification s'est imposée. Elle est axée sur six grandes catégories nous permettant d'organiser et d'interpréter la masse du matériel retenu. Nous avons donc réparti nos données selon les catégories suivantes qui recouvrent en fait le champ de l'analyse idéologique : 1) les généralités où sont regroupés les titres portant sur le contexte général des idéologies au Québec, sur l'historiographie, sur la méthode, etc., 2) les périodes idéologiques ou la chronologie, 3) les "définisseurs'' de situations (journalistes, écrivains, politiciens, etc.), 4) les mouvements (groupes de pression, associations volontaires, partis politiques, etc.), 5) les journaux et revues, 6) les thèmes idéologiques les plus fréquents.
À l'aide de cette grille, nous avons analysé chaque texte retenu afin d'en dégager les principaux descripteurs du contenu. Il va de soi que toutes les références répertoriées n'ont pas la même richesse de sorte que pour certains textes nous n'avons utilisé qu'un ou deux descripteurs, alors que pour d'autres nous en avons retenu une dizaine. Ceci explique pourquoi certains titres se retrouvent dans plusieurs catégories. Cette démarche est évidemment moins précise qu'une bibliographie commentée mais elle fournit les éléments essentiels qui donnent à l'usager une connaissance analytique du contenu des ouvrages répertoriés. Elle a l'avantage de structurer l'information sur une base pluridimensionnelle et permet de situer le matériel en fonction des intérêts immédiats de la recherche.
Enfin cette classification est complétée par un index analytique structuré en fonction des six catégories de classification décrites précédemment. Pour des raisons d'économie d'espace, nous avons utilisé un système de renvois numériques qui permet de retrouver facilement les textes pertinents aux descripteurs. De plus, pour plus de précision, nous avons tenté d'ébaucher une analyse combinatoire qui permet de repérer les textes qui contiennent l'analyse de deux thèmes (exemple : indépendance et socialisme), un thème et un homme (exemple : Henri Bourassa et l'impérialisme), un thème et un mouvement (exemple : socialisme et CSN), etc. Mais parmi toutes les combinaisons possibles, seules celles qui sont apparues significatives ont été retenues.
Perspectives de recherche
Cette bibliographie permet d'esquisser un tableau de l'état de la recherche sur les idéologies au Québec, d'en mettre en relief les principales orientations et d'en dégager les régions peu ou pas explorées.
Une première constatation générale s'impose : l'étude de l'idéologie des élites professionnelles et cléricales a été surprivilégiée tandis qu'a été presque complètement ignorée l'analyse de l'idéologie de la bourgeoisie d'affaire anglo-canadienne. [4] Déjà Jean-Paul Bernard avait remarqué cette situation qui se trouve ainsi confirmée même pour le 20e siècle.
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- On ne connaît pas de façon systématique l'idéologie de la bourgeoisie capitaliste du 19e siècle, comme si le fait que cette bourgeoisie ait été largement de langue anglaise l'excluait de l'histoire du Québec. [5]
L'on peut se demander si l'analyse idéologique n'a pas été déviée par l'écart entre la représentation et le vécu qui caractérise l'expression idéologique au Québec. Même au niveau de la stratégie de l'étude des idéologies, la société canadienne francise semble avoir été perçu comme suffisante et totale comme si la fraction anglophone n'était pas une composante essentielle de cette société.
L'analyse s'en trouve tronquée, car il y manque une dimension essentielle pour comprendre le développement même des idéologies au Québec. On ne peut en ce domaine adopter le postulat d'une coupure entre les composantes de la société québécoise sans s'empêcher de saisir les interactions constituantes des configurations idéologiques.
De même pour la période contemporaine, l'on semble avoir négligé la pénétration de la culture américaine consécutive au développement du capitalisme monopoliste. On a trop tendance à considérer la société québécoise comme étant en retrait de l'évolution des courants idéologiques à l'échelle mondiale. Poser à priori la spécificité n'est plus satisfaisant, car la compréhension même des spécificités exige une approche qui tienne compte des rapports de forces inter - et intra - formations sociales. Dans le même ordre d'idées, il faut souligner l'urgence de saisir certains phénomènes idéologiques dans leur processus de formation et à cet égard l'étude de la renaissance du mysticisme dans les sociétés capitalistes avancées, la résurgence de l'anti-intellectualisme et de nouvelles formes d'irrationalisme pourraient constituer des pistes de recherches intéressantes qui demeurent encore inexplorées.
L'orientation des études idéologiques au Québec est caractérisée par une seconde tendance. La dimension abstraite dans la définition même de l'idéologie est privilégiée au détriment de la dimension concrète ; d'une part, parce que, traditionnellement on a étudié les idéologies pour elles-mêmes, dans leur cohérence interne sans les lier au mode de production de la vie matérielle et sans les rattacher à la structure de classes, et d'autre part parce qu'on s'est surtout intéressé à la forme idéelle des idéologies, à son apparence empirique immédiate, à ce qui était plus facilement saisissable : le discours supporté par le texte, ce qui a donné un foisonnement d'analyses de contenu des journaux, revues, manifestes, etc. Il est bien évident que dans une telle perspective, il était assez difficile, sinon impossible, d'atteindre le discours des classes populaires qui ne dispose pas d'un tel support, ce qui ne veut pas dire pour autant que leurs discours soient dépourvus de support matériel - il est peut-être ailleurs, la culture populaire par exemple.
De plus, privilégiant le discours, on a négligé les autres formes de l'idéologie. On a donc ignoré le contenu idéologique des appareils juridiques et politique, l'idéologie des institutions, de l'architecture, de l'urbanisme, de la sexualité, etc., l'idéologie des formes concrètes et quotidiennes de la vie. Il faut souligner que cette lacune ne pourra être comblée que sur une base interdisciplinaire où [15] seront utilisées des recherches effectuées dans d'autres domaines et à partir de problématiques souvent éloignées du champ idéologique proprement dit. Signalons à cet égard que des recherches préliminaires à une telle démarche existent, entre autres, les travaux de Robert-Lionel Séguin sur les jouets, les meubles, les ustensiles, les outils, etc., de même que les études sur l'habitat des Québécois.
Enfin il faut signaler une troisième constatation : l'analyse des idéologies au Québec est soumis à un biais élitiste, c'est-à-dire que le choix de l'objet d'étude semble être balisé par la structure sociale en place. L'objet des recherches en pensée politique et sociale est la plupart du temps limité aux "définisseurs" de situations. Autrement dit, à l'inégalité réelle dans les rapports sociaux, correspond une inégalité dans la distribution des efforts de connaissance et des intérêts de recherche des disciplines académiques qui privilégient les forces sociales dominantes au niveau de l'objet scientifique lui-même.
Dès lors, il n'est pas étonnant de constater que parmi les thèmes analysés, on ait privilégié les préoccupations de la classe dominante, par exemple, le nationalisme dans ses diverses variantes. Cela ne veut pas dire bien sûr qu'on se soit limité à l'étude de la pensée politique et sociale de ceux qui sont aux postes de commande, l'élite du pouvoir. On a aussi analysé la pensée des opposants, de ceux qui contestent la structure sociale existante. Mais ces études, toutes pertinentes qu'elles soient, n'en contiennent pas moins, aussi, dans la délimitation de leur champ d'analyse un biais élitiste. Car, en dernière analyse, leur objet est aussi un groupe privilégié, tout radical et opposant qu'il soit, c'est-à-dire un groupe actualisé dans des structures, ayant accès au discours, disposant des capacités intellectuelles et surtout matérielles pour l'articuler et le diffuser. Que ce soient les leaders syndicaux, les intellectuels de gauche ou les représentants des mouvements populaires, ils font partie de ce qu'on pourrait appeler la minorité agissante qu'elle soit dominante ou oppositionnelle, et se caractérisent par la possession des moyens de production et de diffusion (plus ou moins grand, selon le cas) du discours.
Il semble donc y avoir une absence significative dans cette collection d'études produites par les sciences humaines et sociales. Peu de recherches ont été consacrées à la pensée du "monde ordinaire", des classes dominées, de ceux qui sont dépourvus de pouvoir, qui n'ont pas la possibilité de se faire entendre même s'ils disposent du droit formel à la parole. Ceux-là, les intellectuels les ont laissés à leur solitude, comme si l'on avait postulé que ces gens n'avaient rien de nouveau, d'intéressant ou de particulier à dire parce que leur univers idéologique n'était que le reflet de celui de la classe dominante et de ses appareils idéologiques et qu'il était par conséquent inutile de gaspiller temps et efforts à essayer de repérer l'idéologie des classes dominées rurales et urbaines.
De plus, dans ce domaine, on s'est très peu intéressé aux régions périphériques, préférant concentrer l'attention sur les lieux de production de la culture élitiste, la ville. On connaît très peu l'idéologie du peuple des campagnes ; journalistes, avocats, hommes de lettres, membres de la haute hiérarchie cléricale, politiciens, ont accaparé l'attention des politicologues, sociologues et historiens. D'après [16] notre recensement, il n'y a que quelques études qui échappent à ce biais, entre autres, l'analyse de Marie Letellier et celle de l'équipe dirigée par Lamarche, Rioux et Sévigny. Il faut aussi souligner la tentative de pénétrer l'univers idéologique des milieux ouvriers par l'intermédiaire des archives judiciaires. [6]
On le constate facilement : malgré la richesse des connaissances déjà accumulées sur les idéologies au Québec, beaucoup de travail demeure en plan et de nombreuses voies sont à explorer. Espérons que cette bibliographie saura susciter des intérêts nouveaux, favorisera l'élaboration de synthèses et la prospection en profondeur des domaines oubliés ou restés dans l'ombre en raison de lacunes théoriques, méthodologiques et de positions idéologiques.
II va de soi que cette distinction est souvent difficile à établir pour certains textes.
Ceci ne signifie pas que nous adhérons à la démarche épistémologique positiviste qui postule une coupure entre science et idéologie. Nous ne maintenons cette dichotomie que pour distinguer les formes du discours idéologiques et nous concentrer sur la forme analytique.
[1] Il va de soi que cette distinction est souvent difficile à établir pour certains textes.
[2] Ceci ne signifie pas que nous adhérons à la démarche épistémologique positiviste qui posture une coupure entre science et idéologie. Nous ne maintenons cette dichotomie que pour distinguer les formes du discours idéologique et nous concentrer sur la forme analytique.
[3] Voir l’"Inventaire des principales sources bibliographiques utilisées".
[4] Il faut cependant souligner la publication récente d'un essai qui va dans cette direction : Michael Bliss, A Living Profit : Studies in the Social History of Canadian Business 1883-1911, Toronto, McClelland and Stewart, 1974. L'auteur base son analyse des milieux d'affaires montréalais et torontois sur une étude du contenu de divers journaux financiers : Monetary Times, Canadian Journal of Commerce, Canadian Manufacturer, Canadian Grocer, Shareholder, Canadian Trade Review, Le Moniteur du commerce, Le Prix courant, etc.
[5] Jean-Paul Bernard, Les Idéologies québécoises au 19e siècle, Montréal, Boréal Express, 1973, p. 32. URL.
[6] Voir H. Espesset, J.P. Hardy et T. Riddell, "Le monde du travail au Québec au XVIIIe et XIXe siècles : historiographie et état de la question". Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 25, mars 1972.
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