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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L’unité dans la diversité culturelle. Une geste bantu. (1994)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Pierre MARANDA et Fidèle-Pierre Nze-Nguema, L’unité dans la diversité culturelle. Une geste bantu. Québec: Les Presses de l'Université Laval ; Paris: Agence de coopération culturelle et technique, 1994, 231 pp. [Autorisation formelle accordée le 6 juillet 2005, par M. Pierre Maranda de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]
[3]

L’unité dans la diversité culturelle.
Une geste bantu.

Introduction


1. Objectif de l'ouvrage

L'objectif principal de notre ouvrage vise à décrire, au moyen d'outils informatiques, les traits convergents d'une part et distinctifs de l'autre, de trois grandes ethnies bantu du Gabon. Tâche que nous entreprenons par l'analyse d'épopées constituant des mythes fondateurs. Et, en dernière partie, nous soumettons les résultats obtenus à un test de validation par contextualisation ethnographique.

Il s'agit d'une première étape dans l'explicitation des axes fondamentaux d'un vaste univers culturel. Une première étape qui consiste dans le recensement des « idées-forces » à la base d'une façon de penser et de vivre le monde. Nous espérons pouvoir la faire suivre d'une démarche plus approfondie, plus complexe aussi. celle visant à proposer non plus seulement un répertoire, un inventaire d'« idées‑forces » mais aussi la « grammaire » qui les structure en énoncés de la langue d'un esprit, l'esprit bantu.

Les trois peuples bantu dont notre analyse explore les fondements des représentations collectives sont les Fang, les Eshira et les Mbede. Nous les avons choisis comme fournissant l'échantillon de départ à cause de leur importance démographique et culturelle (v. chapitre 9). Parmi les trésors traditionnels de ces trois peuples, nous avons voulu mettre l'accent sur les grands mythes fondateurs et épiques, Semblables à certains livres de la bible comme le Pentateuque portant sur la geste d'Abraham, de Molise et des autres patriarches de la chrétienté, le Mvet, Mulombi et Olende posent les structures fondamentales des représentations collectives sur lesquelles se greffent les représentations identitaires que les individus se font d'eux-mêmes. Un univers cognitif s'y constitue, qui devient univers constitutif. Tout peuple dispose ainsi d'une « charte sémantique » qui lui donne les « mots », les symboles profonds pour se penser lui-même et pour penser les mondes que les occidentaux distinguent en « naturel » et « surnaturel ». Démarche cognitive par laquelle chaque collectivité saisit son rapport à d'autres, dans un effort sans cesse renouvelé où elle se réfléchit et se déclare.

Notre objectif est donc de retrouver, sous la variété lexicale où il s'exprime dans les peuples fang, eshira et mbede, le sens des symboles qu'ils ont façonnés pour se dire et se reconnaître. Au moyen de l'analyse informatisée, nous avons d'abord établi un inventaire exhaustif des vocables composant les textes [4] des mythes fondateurs faisant l'objet de notre étude. Ces vocables ont été regroupés sous des descripteurs définis par des spécialistes des cultures visées, descripteurs qui constituent les unités du méta-langage ouvrant sur l'univers des symboles majeurs des cultures en cause. L'ensemble de ces descripteurs forme ce que nous appelons le thesaurus informatisé de lexiques culturels bantu. On y repère les vecteurs symboliques qui nantissent les vocables de leur sens.

Trouve-t-on, par delà la diversité lexicale, une unité culturelle qui fonderait la fraternité bantu ? Existe-t-il des vecteurs constitutifs de l'identité bantu dont on peut retracer le caractère opératoire dans des récits apparemment aussi différents que le Mvet, Mulombi et Olende ? Voilà la question de cet essai, dont la réponse constitue l'objectif de notre démarche.

Bien sûr, notre travail reste préliminaire et exploratoire ; il ne saurait dépasser le niveau d'ébauche. En effet, de nombreuses recherches complémentaires s'imposent : d'une part il faudrait élargir le corpus ; de l'autre et surtout, il faudrait des recherches de terrain pour sonder l'actualité et la vitalité contemporaine des grands vecteurs profonds des cultures bantu dans des sociétés auxquelles la modernité et les influences coloniales ont imposé des contraintes et des impératifs idéologiques frappant d'ostracisme les détenteurs des vérités autochtones en les stigmatisant comme porteurs de faussetés.

2. Structure de cet essai

En PREMIERE PARTIE nous commençons par présenter sommairement notre cadre théorique et le cadre opératoire qui en découle. À cette fin, nous traiterons de ce que nous appelons des « symboles lourds », c'est-à-dire ces composantes de l'idéologie qui sous‑tendent dynamiquement la pensée et l'action dans une société. On trouve de tels symboles lourds sous‑jacents à des vocables du langage courant comme « femme », « homme », « Dieu », « sexualité », « maternité », etc. [1]. Les ensembles de « symboles lourds » constituent le lexique [5] culturel d'un peuple. Ils forment des « grappes de sens », des « paquets de relations » au sens de Lévi‑Strauss pour l'analyse des mythes [2].

Nous opérationnalisons le concept de « grappes » en le développant en termes de « structures associatives ». Certaines compatibilités favorisent la formation et la persistance de clichés, de stéréotypes ; par ailleurs, certaines incompatibilités suscitent des interdits, des préjugés. Nous devrons aborder la question des « savoirs informels » et des « idéologies primaires » qui émanent de ces clichés et préjugés en même temps qu'ils les consolident.

En DEUXIÈME PARTIE, nous commençons par présenter succinctement les recherches ayant conduit à la confection de notre échantillon de trois corpus de mythes fondateurs. Nous y décrivons aussi le mode de traitement informatique adopté pour l'analyse de nos données.

Les TROISIÈME et QUATRIÈME PARTIES constituent l'essentiel de cet essai. Nous fournissons en TROISIÈME PARTIE une vue d'ensemble des résultats obtenus. Nous y présentons le thésaurus synthèse qui provient du thésaurus détaillé contenu dans notre rapport de recherche. Ce thésaurus synthèse nous a fourni l'instrument pour les analyses subséquentes et la construction des « grappes de sens » que l'informatique pose comme formant les axes structurants de nos corpus.

Alors que les chapitres 5 et 6 de cette TROISIÈME PARTIE mettent l'accent sur les dynamiques communes aux trois corpus de notre échantillon, le chapitre 7 la conclut par un traitement plus analytique : on y examine de près les différences entre ces corpus.

Enfin, en QUATRIÈME PARTIE, la contextualisation ethnographique sert de test de vérification des résultats obtenus parles analyses informatiques. La lecture ethnographique des mêmes données concorde-t-elle avec leur lecture informatique ?

*

Nous espérons que cet essai s'avérera utile, au moins comme instrument de réflexion sur cette immense richesse culturelle qu'est le monde bantu. Y vit encore un trésor d'humanisme et une source de pensées créatrices sur les rapports entre mondes humains et cosmiques, trésor aux richesses variées : geste dans laquelle des peuples, forts de leurs symboles lourds, se disent à eux‑mêmes et aux autres.

[6]



[1] Le terme composé « symbole lourd » évoque, en contrepartie, celui de « symbole léger ». Par « symboles légers », entendons des vocables désignant des entités plus ou moins substituables les unes aux autres et de moindre « poids sémantique » que celles qu'on ne saurait interchanger. Par exemple, on ne substitue pas facilement « femme » à « homme » dans la plupart des sociétés humaines ; un croyant monothéiste aurait peine à substituer un autre terme à « Dieu » ; on ne remplace pas facilement « mère » même par « nourrice ». Mais des symboles « légers » ont cours dans nombre de domaines, tels l'alimentation (à défaut d'un plat qu'on souhaitait, un autre en prendra aisément la place - à moins de prescriptions ou de tabous), le vêtement, la lecture, telle ou telle activité physique (on ira nager dans une piscine couverte si le temps menace pour faire du jogging, etc.). Considérons donc les symboles lourds comme centraux, essentiels dans un horizon culturel donné, et les symboles « légers » comme moins conséquents, en quelque sorte triviaux.

[2] LÉVI-STRAUSS, Claude, Anthropologie structurale. Paris : Plon, 1958, chapitre XI.


Retour au texte de l'auteur: Michel Seymour, philosophe, Université de Montréal Dernière mise à jour de cette page le mercredi 16 avril 2025 11:05
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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