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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Bruno JEAN, “La dualité de la production agricole en région périphérique. Le cas de l’Est du Québec.” Numéro intitulé: Agro-alimentaire: l’heure des choix. Montréal: Les Éditions coopératives Albert Saint-Martin, automne 1982, 176 pp. [Madame Diane-Gabrielle Tremblay, économiste, et professeure à l'École des sciences de l'administration de la TÉLUQ (UQÀM) nous a autorisé, le 25 septembre 2021, la diffusions en libre accès à tous des numéros 1 à 27 inclusivement le 25 septembre 2021 dans Les Classiques des sciences sociales.]

[131]

Interventions économiques
pour une alternative sociale
No 9
L’AGRO-ALIMENTAIRE : L’HEURE DES CHOIX
DOSSIER

LA DUALITÉ
DE LA PRODUCTION AGRICOLE

EN RÉGION PÉRIPHÉRIQUE.


Le cas de l’Est du Québec.”

Bruno JEAN

La question régionale est traversée par une autre question : la question agraire. La revendication régionaliste se pose lorsque, face au redéploiement spatial des activités productives, certaines couches sociales luttent pour maintenir la continuité de leur expérience dans leur espace vécu. Comme les programmes dits de « développement régional » tentent généralement d’accélérer la pénétration marchande dans la production agricole et proposent une gestion raisonnée de l’exode rural, elle concerne le plus souvent les petits producteurs agricoles autonomes en voie de prolétarisation qui essaient, par diverses modalités de transformation de leur travail agraire, de maintenir leur mode de produire. En France [1], aux États-Unis [2] comme au Québec [3], la question régionale est constitutive de ce dispositif de modernisation de l’agriculture. Dans le cadre d’une étude plus vaste dont nous ne pourrons livrer ici que des fragments [4], nous avons tenté d’analyser le processus de formation d’un espace rural périphérique comme celui de l’Est du Québec et son articulation au processus de développement d’une société québécoise, elle-même en pleine mutation. Il fallait d’abord se donner une théorie de l’agriculture dans les sociétés capitalistes avancées ; or, cette nouvelle économie politique reste encore à construire. Néanmoins, les options théoriques retenues nous apparaissaient efficaces pour comprendre l’histoire agraire de cet espace et surtout les luttes sociales contemporaines des petits producteurs qui, face au relatif échec du modèle dominant de développement agricole à assurer la pérennité des établissements humains, se sont engagés dans de nouvelles pratiques agraires, des formes d’« agricultures périphériques » à la périphérie. Par ailleurs, dans la mesure où la petite production agricole autonome peut s’approprier un travail non-validé dans l’échange marchand et alors que la validation ne sanctionne qu’une partie du travail social agricole, celui qui aboutit à la marchandise, elle apparaît limiter sérieusement [132] les chances d’institution d’une agriculture à contre-courant : celle de ceux qui veulent vivre, travailler et produire autrement à la campagne [5].

Structuration et déstructuration d’un espace rural :
l’Est du Québec de 1900 à nos jours.


Le processus de peuplement de l’Est du Québec [6] n’est pas uniforme. Nous devons distinguer trois modes d’occupation du sol correspondant à des aires bien définies dans la représentation populaire de l’espace régional : 1) l’expansion en continu du peuplement sur les basses terres du St-Laurent : au début du siècle, toutes ces terres sont défrichées et les indicateurs socioéconomiques permettent d’en parler comme d’une agriculture prospère ; 2) l’implantation agro-maritime en Gaspésie : remontant au Régime français, une agriculture entièrement tournée vers l’autoconsommation assure la subsistance des familles engagées dans les activités de pêche entièrement contrôlées par quelques familles de marchands ; 3) la colonisation agro-forestière de l’arrière-pays : cette dynamique de peuplement, bien décrite par Normand SÉGUIN [7], repose aussi sur une agriculture de subsistance destinée à l’entretien et à la reproduction d’une classe de travailleurs semi-prolétarisés par le travail saisonnier en forêt contrôlé par quelques grandes firmes qui entreprennent le pillage systématique de la ressource forestière. Avec l’épuisement de cette ressource naissent les mouvements régionaux les plus vivants, cette population refusant la mobilité imposée par le capital repartant ailleurs dans sa quête de profit.

Jusqu’aux années 1940, nous sommes en pleine phase de structuration d’un espace et d’une société rurale ; le nombre d’exploitation passe de 18 498 (en 1901) à 27 432 ; les superficies défrichées passent de 263 562 ha. à 422 843 ha. ; aussi, les exportations agricoles qui détenaient 15,8% du territoire régional en 1901, en contrôlent 26,3%. Mais de 1941 à 1976, nous assistons à un phénomène inverse, soit une déstructuration rapide de cette agriculture : le nombre d’exploitation baisse à 4184 ; la superficie défrichée se réduit à 228 852 ha. et les fermes n’occupent plus que 11% du territoire. Avant les années 1940-50, cette agriculture est faiblement intégrée aux rapports marchands ; les formes sociales de cette activité se rapprochent plutôt du mode de production domestique. Par exemple, en 1941, la vente des produits agricoles compte pour 67,8% du revenu total de l’exploitation québécoise moyenne, le reste provenant des revenus extérieurs (13%) et de la valeur estimée des produits autoconsommés (19,2%).

Cette compilation manifeste toute l’importance des revenus extérieurs et de l’autoconsommation pour les exploitations des zones agro-maritimes et agro-forestières ; si elle révèle l’état des rapports de production dans l’agriculture québécoise et régionale, elle ne donne pas une image fidèle de la réalité car il s’agit d’une moyenne calculée sur chaque zone. Mais le recensement de 1941 permet une mesure plus précise [133] de la place de la production agricole marchande dans le fonctionnement de chaque exploitation (tableau de la page suivante). Alors que dans la région de Montréal, 79,6% des fermes sont des exploitations intégrées aux rapports marchands, ce type de ferme atteint seulement 21,3% dans l’Est du Québec avec de grandes variations intrarégionales. La présence de la production domestique dans l’agriculture de l’Est du Québec est notable ; 54,6% des exploitants font une production qui est autoconsommée à plus de 50%. L’intégration de la production agricole aux rapports marchands, déjà accomplie dans la région de Montréal, est peu avancée dans l’espace régional sauf pour les basses terres du littoral bas-laurentien.

Alors que le Québec devient une société urbaine, il se développe une société rurale dans l’Est du Québec. Paradoxe qui masque l’articulation de cet espace régional au processus même de mutation de la société plus vaste auquel il est intégré : à titre de réservoir de main-d’oeuvre et de ressources primaires. Grâce à la grande fécondité des familles, cette société rurale pouvait remplir les exigences nécessaires à sa reproduction et a cette articulation ; elle produisait des excédents démographiques structurels qui fournissaient la main-d’oeuvre agricole et forestière et les effectifs des nouvelles paroisses de colonisation. Et il restait encore des excédents qui, par l’exode rural, assureront la formation de la classe ouvrière québécoise, en plein développement durant cette période. Mais ce système repose sur un fragile équilibre. Quand survient la crise économique des années trente, signifiant un blocage de l’exode rural, cette société rurale entre aussitôt en crise ; on tente de la surmonter en accélérant la colonisation de l’arrière-pays. Le nombre de fermes passe de 21 336 à 27 432 de 1931 à 1941 ; le solde net de 6 096 exploitations correspond à 30% du solde net observé pour le Québec. Cette colonisation, ce « retour à la terre », se fait à la hâte et sur des sols dont les qualités pédologiques sont douteuses. La désarticulation de cette société rurale, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, sera le fait non seulement de la reprise économique réactivant l’exode mais aussi de la pénétration de la régulation marchande dans l’agriculture régionale ; le Plan de développement de l’Est du Québec, au début des années soixante, tente d’ailleurs d’achever cette pénétration. Comme la validation sociale de l’agriculture devient sa capacité à produire à des coûts compétitifs, la plupart des exploitations apparaissent vulnérables. Il en a résulté une déprise agricole considérable : le nombre de fermes passe de 27 432 à 4 184 de 1941 à 1976.


Cette « modernisation » de l’agriculture qui repose sur une concentration de la production laitière dans le Bas St-Laurent, et rendant socialement nécessaire les grandes [134] firmes agro-alimentaires qui doivent refaire la cohérence des systèmes agricoles productifs spatialement fragmentés, aboutit à une régression des superficies en culture plus grande que nécessaire, d’où une sous-utilisation du potentiel agricole de la région que l’on commence à peine à reconnaître. En effet, les experts du B.A.E.Q. [8] identifiaient 273 000 ha. propices à la culture ; et l’O.P.D.Q. [9] parle de 289 600 ha. de terres cultivables dans la région. Mais le recensement de 1976 fait état de seulement 191 759 ha. en culture. De plus, on sait que le calcul du potentiel agricole n’est pas une opération neutre mais il est fonction de l’état des techniques agricoles qui nous renvoient aux rapports sociaux de production en agriculture à un moment donné.

Avec la généralisation de la régulation marchande, les petits producteurs ne peuvent subsister qu’en accroissant leur production marchande. D’après Statistique Canada, le pourcentage de « fermes commerciales » dans la région passe de 27,6% en 1951 à 83,2% en 1976, proportion voisine du 86,5% de fermes commerciales au Québec. À partir de 1951, il n’est plus possible de mesurer les composantes du revenu des exploitations, calcul qui aurait sans doute montré que dans la zone agro-forestière et la zone agro-maritime un pourcentage important d’exploitants se reproduisent grâce à l’autoconsommation et aux revenus tirés d’un travail à l’extérieur ; nous serions alors devant un « mode de production domestique tronqué » bien décrit par R. James SACOUMAN [10] pour les Maritimes. Mais nous pouvons étudier l’évolution des revenus moyens provenant de la vente des produits agricoles. En 1941, les revenus de la ferme régionale moyenne atteignent 73.3% des revenus de la ferme québécoise moyenne ; en 1961, ils baissent à 54,1% et à 52,6% en 1971, et finalement à 49,4% en 1974 selon un estimé du Bureau de la Statistique du Québec. Dans ce processus de l’intégration marchande, les exploitations agricoles de l’Est du Québec manifestent de plus en plus de difficultés à suivre le rythme de croissance qui caractérise l’agriculture québécoise ; il faut alors parler d’une évolution régressive de cette agriculture régionale.

Cette évolution régressive qui affecte l’ensemble de l’espace régional — ce qui n’était pas le cas de la zone des basses terres du St-Laurent considérée comme une zone d’agriculture prospère encore à l’époque du B.A.E.Q. — nous permet de parler d’une agriculture périphérique dans l’Est du Québec, c’est-à-dire d’une agriculture en marginalisation et qui, même en se tournant vers une production marchande — et surtout en raison de ce processus car, en son temps, l’agriculture de subsistance était plus efficace pour maintenir l’occupation du territoire — n’arrive plus à suivre le rythme de « modernisation » de l’agriculture québécoise.

Formes de résistance à la marginalisation
et gestion du sous-développement rural en région périphérique


Face à cette marginalisation de l’agriculture régionale, nous avons  [135] étudié certaines formes sociales de la production agricole qui apparaissaient comme des formes de résistance des petits producteurs autonomes face aux mutations de leur mode de produire impulsées par l’intégration marchande ; nous faisions l’hypothèse que cette périphérie agricole était un lieu privilégié d’observation de ces « agricultures différentes du modèle dominant, agricultures qui tendent à occuper les vides économiques et sociaux laissés par le développement du capitalisme des grandes unités et de l’uniformité... [11] » Il s’agissait aussi de voir comment ces pratiques s’inscrivent dans un modèle alternatif de développement agricole esquissant les voies d’un autre développement rural. Faute de place, nous ne dirons que quelques mots de l’agriculture à temps partiel et de l’agriculture écologique ; nous aborderons plus longuement, mais sommairement, une forme d’agriculture de groupe, les entreprises agricoles communautaires, une expérimentation sociale originale en cours dans la région.

L’agriculture à temps partiel, ou plus précisément la pluriactivité agricole, a toujours occupé un rôle essentiel dans la reproduction des petites exploitations des zones agro-maritimes et agro-forestières.

Avec l’éclatement du système agro-forestier dans l’arrière-pays et la spécialisation laitière dans le Bas St-Laurent, le pourcentage d’exploitants déclarant du travail à l’extérieur diminue sensiblement passant de 59,3% en 1941 à 30,6% en 1976, proportion correspondant à la situation québécoise. Mais elle masque des variations intra-régionales importantes ; par exemple, près de la moitié des petits producteurs des « paroisses marginales » déclaraient passer plus de 50% de leur temps de travail à l’extérieur de l’exploitation [12]. La variation du travail à temps partiel est intimement liée aux systèmes agraires. Sans qu’il soit possible de la mesurer, nous savons qu’elle concerne souvent des producteurs âgés, non assurés d’une relève et qui, refusant les investissements requis pour continuer la production laitière, font de l’élevage de bovins d’embouche. Ils dépensent alors la rente capitalisée (vente du quota de lait, d’équipements, de parcelles) pour subsister jusqu’à la retraite. Ignorée et même bannie par les politiques agricoles il n’y a pas si longtemps, on lui accorde plus d’intérêt aujourd’hui dans la mesure où elle peut s’inscrire dans le dispositif de gestion des espaces ruraux à faible densité démographique [13].

L’agriculture écologique n’est pas spécifique aux périphéries agricoles sauf que la terre y est facilement accessible pour ses adeptes, des néo-ruraux pour la plupart ; ces zones agricoles marginales offrent alors un double attrait si on compte aussi le fait que les pratiques culturales des petits producteurs y subsistant encore sont proches de leur vision de l’agriculture. Il s’agit d’un phénomène statistiquement marginal même s’il remet en cause le modèle contemporain de développement [136] agricole. Et cette forme sociale de la production agricole, qui défend le modèle de la petite production autonome non-intensifiée — propriété et travail familial, production sur la ferme des moyens de production, vente directe et autoconsommation ¬ peut déjà s’avérer utile en occupant les vides créés par la poursuite du modèle d’intensification : une couche sociale rurale marginale, maintiendrait une agriculture marginale en région marginale, une agriculture paysagère utile à l’activité touristique. Elle occuperait alors une fonction sociale dont on commence à reconnaître la nécessité [14] ; mais elle participerait aussi à la généralisation d’une agriculture duale — un secteur compétitif, performant d’un côté, et un secteur convivial par et pour ceux qui ne veulent ou ne peuvent trouver de place dans le premier — déjà visible dans les politiques agricoles actuelles.

La notion d’agriculture de groupe apparaît au Québec à la fin des années 1960 dans une conjoncture de croissance provoquant des problèmes de transmission des patrimoines chez les fermes familiales modernisées. Cette notion a désigné exclusivement certaines pratiques d’association des partenaires familiaux de l’entreprise, soit la création d’une compagnie ou d’une « société d’exploitation père-fils », une formule originale intégrant les enfants restant sur la ferme à la vie et à la propriété de l’entreprise ; mais il s’agit souvent d’une formule transitoire entre deux exploitants uniques. Sous ce vocable, on a aussi parlé de certaines formes d’entraide entre des petits producteurs en ce qui concerne l’achat et l’utilisation en commun de la machinerie agricole. Mais la « Loi sur le crédit accordé aux syndicats de machine » devait plutôt accélérer la mécanisation des petites fermes que susciter une réelle collectivisation du travail agraire. Aussi, cette agriculture de groupe, la « co-exploitation » dans la littérature étatique [15] ou la « ferme multi - familiale [16] » dans la littérature syndicale, apparaît surtout comme une opération idéologique pour désigner la recherche des solutions expérimentées par les fermes familiales pour assurer leur pérennité dans une nouvelle conjoncture de modernisation stimulant la croissance de ces exploitations menacées dans leur identité et leur reproduction.

À partir des années 1975 environ, et plus particulièrement dans les régions périphériques, apparaissent des entreprises agricoles collectives qui tentent d’instituer de nouveaux rapports sociaux de production en agriculture. Un bon nombre de ces entreprises se situent dans la mouvance autogestionnaire, notamment, l’une des plus connues, la Coopérative ouvrière de production de tomates de Manseau dans Lotbinière. Dans l’Est du Québec, ces entreprises que nous avons appelé des « entreprises agricoles communautaires », sont parties prenantes d’un dispositif de développement communautaire selon la stratégie de l’aménagement intégré des ressources [17] que tentent d’imposer les O.G.C., les organismes de gestion en commun des ressources, organismes populaires nés d’une volonté d’auto-détermination locale du développement et voués au maintien des collectivités locales dans les marges de la périphérie. Aussi, toutes les entreprises se situent dans l’arrière-pays, dans la zone agro-forestière [137] là où la déprise agricole a été considérable, manifestation des difficultés de la petite production autonome à s’y reproduire. Des milliers d’hectares de bonnes terres retournaient à la friche. Les premières interventions agricoles des O.G.C. ont consisté à faire reconnaître par l’État l’existence de ce potentiel agricole ; il en résultera un programme gouvernemental d’aide à la remise en valeur des terres agricoles abandonnées. Mais c’est le programme d’aide à la création locale d’emplois (PACLE) du fédéral qui permettra le démarrage de la plupart de ces expériences.

La place nous manque pour décrire précisément chaque entreprise qui possède sa singularité étant donné les conditions écologiques et sociales locales. Les Fermes Boval Inc., lancées par la Société d’exploitation des ressources (SER) de la Vallée, produisent des bovins d’embouche ; l’entreprise, à propriété partagée entre la SER et les travailleurs, a pu acheter à des conditions avantageuses deux grosses fermes familiales modernisées et qui ne trouvaient pas de successeurs. Elle mise sur l’implantation d’un nouveau système productif, l’engraissement des bouvillons devant se faire avec des céréales et des fourrages produits sur l’exploitation et non selon la diète traditionnelle du maïs- grain. Les Fermes Restigouche Inc., mises sur pied par le Groupement agro-forestier de la Restigouche, font aussi des bovins de boucherie mais selon une autre filière, le système « vache-veau » ; dans ce cas, l’entreprise est financée par les surplus générés par les opérations en forêt. Les Bergeries de la Neigette se spécialisent dans l’élevage ovin ; il s’agit d’ailleurs du plus gros élevage ovin au Québec, une entreprise à propriété partagée entre la SER de la Neigette et les travailleurs. Les Productions Agro-Métis ont été mises sur pied par la SER de la Métis pour prendre le relais de la Coopérative ouvrière de production des Maraîchers de la Métis créée par une douzaine de chômeurs en 1977 et qui a dû fermer ses portes en 1980 ; l’entreprise se spécialisera dans la production des pommes de terre de semence. Les Jardins Basques connaissent plusieurs difficultés de démarrage ; le parrain du projet auprès de PACLE, la SER des Basques, doit reprendre en main ce projet de création d’une coopérative de production horticole. Si cette entreprise agricole communautaire voit le jour en 1982, ce sera sous une forme comparable à celle des Fermes Boval. L’ACCM, l’Association de culture maraîchère du Transcontinental, constitue un cas original ; il s’agit d’une coopérative composée de neuf petits producteurs agricoles indépendants qui ont formé cette entreprise pour se donner des services communs tant au niveau du travail agraire que de la commercialisation de leurs produits, des « légumes froids » : choux-fleurs, choux-brocolis, etc. De son côté, la corporation de développement communautaire de cette zone, la Coopérative d’aménagement des ressources du Transcontinental, étudie la possibilité de créer une entreprise, selon le modèle développé par les autres O.G.C., qui exploiterait une aspergeraie. Le « Projet pommes de terre » du JAL, la Coopérative de développement agro-forestier du Témiscouata, est bien connu dans la région car il est le plus ancien de ces [138] projets de relance agricole dans l’arrière-pays ; devant des difficultés sur lesquelles nous reviendrons plus loin, l’entreprise a dû se transformer, en 1980, en une ferme multi-familiale propriété de trois exploitants.

La création d’emplois est le premier objectif de ces entreprises ; d’après leurs plans de développement, chaque entreprise va créer de trois à douze emplois directs ; chacune suppose des investissements d’un demi-million de dollars. Et elles remettront en valeur plus de mille hectares de bonnes terres agricoles abandonnées. La plupart ont opté pour une structure juridique de « compagnie » mais réintroduisent l’autogestion au niveau de la gestion quotidienne de l’entreprise. Cette gestion reste problématique car elle doit réaliser un difficile arbitrage entre deux logiques qui se sont avérées contradictoires dans ces espaces marginalisés : une logique sociale locale, la création d’emplois, et une logique économique, nécessairement celle du capital, c’est-à-dire l’atteinte d’un seuil de rentabilité en réussissant une accumulation pour passer de l’expérimental au durable.


L’environnement social (les rapports entre ces entreprises et la petite production autonome) et économique (les rapports avec l’industrie agroalimentaire) devient alors le facteur discriminant de la viabilité de ces entreprises. Au JAL, le « Projet pommes de terre » réussissait, de 1975 à 1979, à baisser ses coûts unitaires de production de 39% ; pendant cette période, les prix payés chutaient de 43% ; et à cet avilissement des prix du marché, il faut ajouter l’impossibilité d’obtenir le financement du Crédit Agricole. En effet, ce crédit à bon marché est réservé aux entreprises agricoles où les travailleurs sont les propriétaires majoritaires de l’exploitation, cas typique de la ferme familiale que l’Etat protège de cette manière. De plus, l’histoire du JAL, qui est en partie celle de la défunte Coopérative ouvrière des maraîchers de la Métis, montre que l’entreprise agricole qui veut offrir une rémunération décente à sa force de travail, c’est-à-dire instituer une forme sociale de production où tout le travail social agricole est validé, ne peut, à moins d’une rente exceptionnelle liée à la localisation ou à l’innovation productive, concurrencer l’entreprise familiale qui peut, elle, mettre en valeur une force de travail familiale dont la rémunération ne suit pas le cours du coût du travail industriel. Aussi, toutes les entreprises agricoles communautaires cherchent une rente liée à la mise au point d’un système productif agricole valorisant des ressources locales, rente qui garantira l’obtention d’un surproduit nécessaire pour offrir des conditions de travail et une rémunération intéressantes pour les travailleurs impliqués.

Même si les organismes de gestion en commun parlent de la nécessité de définir les voies d’une « nouvelle agriculture [18] » avec les expérimentations [139] en cours dans les marges de la périphérie, il ne s’agit pas pour eux d’imposer une forme de la production agricole jugée socialement supérieure. Si des entreprises agricoles communautaires sont apparues dans ces espaces, c’est en réaction à la défection, et ses conséquences sociales locales, de la petite production agricole autonome qui arrivait difficilement à s’y reproduire. Mais elle n’est pas disparue entièrement et les agriculteurs individuels ont manifesté leurs inquiétudes face à la concurrence déloyale que pouvaient, à leurs yeux, offrir ces entreprises bien dotées en subventions. Aussi, l’appui des instances régionales de l’U.P.A. à ces entreprises reste mitigé ; il est d’ailleurs conditionnel au fait qu’elles aillent dans des spécialisations différentes de celles des producteurs individuels. L’innovation productive de ces expériences d’agriculture collective tient alors a cet impératif social et non seulement à un impératif d’ordre économique. Pendant ce temps, les instances centrales de l’appareil syndical revendiquent une véritable politique de développement agricole des régions périphériques [19]. Mais on sait que les producteurs favorisés des régions centrales ont tout intérêt à ce qu’une agriculture marginale se maintienne s’ils veulent continuer à profiter des avantages comparatifs qui apparaissent alors et qui sont moins le reflet des conditions écologiques différenciées que « l’expression dans l’agriculture d’un système économique et social basé sur le développement inégal [20] ».

La politique agricole régionale, dont les premières formulations apparaissent avec le Plan de développement de l’Est du Québec, se proposait alors de créer une « agriculture moderne » dans la région. Devant les revendications populaires pour un développement local et la récession économique qui bloque les mécanismes structurels de l’exode rural, on assiste à un renversement de cette politique agricole. Si on parle toujours de la « consolidation des fermes », on trouve des vertus soudaines à l’agriculture à temps partiel, on discute avec les agriculteurs écologiques et on reconnaît les entreprises agricoles communautaires dans la mesure où elles se limitent à occuper les espaces agraires abandonnés par les petits producteurs individuels. Évidemment, les nouveaux objectifs politiques proposés à l’agriculture québécoise (augmentation de l’autosuffisance alimentaire, protection et utilisation maximale du territoire agricole), objectifs congruents avec une conjoncture internationale où il apparaît que l’indépendance politique passe par une certaine indépendance alimentaire, sont repris par les agriculteurs pour promouvoir le développement agricole des régions périphériques.

Jugées aberrantes ou rétrogrades en période de croissance, les formes sociales de la production agricole comme l’agriculture à temps partiel, l’agriculture écologique et certaines formes d’agriculture de groupe prennent une autre coloration en période de récession : elles occupent une main-d’oeuvre dont le système industriel n’a pas besoin et des espaces qu’il délaisse. Elles peuvent donc prendre une place fonctionnelle dans le dispositif d’ensemble de régulation sociale des sociétés du capitalisme avancé. L’agriculture est devenue une affaire d’État ; il n’y a [140] pas de production sociale plus encadrée par des dispositifs réglementaires contrôlés ou garantis par l’État ; malgré la crise, le budget du ministère québécois de l’Agriculture augmente de 20% en 1982. Il s’agit de créer une structure agraire duale, avec le maintien d’une agriculture marginale à la périphérie, et la poursuite de la croissance d’une agriculture performante intégrée au développement du capital agroalimentaire, un des objectifs de la politique économique de l’actuel gouvernement.

Finalement, les luttes sociales de petits producteurs agricoles des périphéries posent une question fondamentale, celle du développement rural [21]. Il faut aujourd’hui se rendre à l’évidence que l’économie politique néo-classique et marxiste ont du sous-développement la même représentation. Le blocage du développement résultant de la survivance des modes de production antérieurs n’est pas loin de l’analyse bourgeoise des mentalités arriérées comme le montre justement Serge LATOUCHE [22]. Les expériences de développement agricole dans les pays se réclamant du socialisme, de l’URSS au pays du Tiers-monde, ne sont guère édifiantes ; par la collectivisation étatique ou la coopération obligatoire, le pouvoir politique s’empare du surplus paysan pour développer une industrialisation et une urbanisation à l’occidentale. Il faut alors reposer la question de la place et du rôle de la petite production autonome dans l’institution d’une société socialiste. Dans cette optique, la gauche québécoise du début des années soixante voyait dans l’exploitation communautaire de la forêt, aujourd’hui en cours avec les O.G.C., une démarche progressiste [23]. Les luttes des petits producteurs agricoles autonomes sont exemplaires ; il s’agit de la lutte de ceux qui ne veulent pas perdre la maîtrise de leur travail. La recherche d’une alternative sociale passe par l’étude des enseignements de l’expérience historique de cette couche sociale dans leurs rapports avec la question du socialisme, celle d’une société solidaire émanant de la libre association de producteurs égaux. Et les traits d’une société rurale différente se dessinent déjà dans leurs luttes et leurs expérimentations sociales contemporaines.

NOTES *

[141]



La dualité de la production agricole (voir le tableau à la page [176]).

[176]

La dualité de la production agricole (voir p. 131).

TABLEAU I.

DISTRIBUTION PROCENTUELLE DES COMPOSANTES DU REVENU DES FERMES.
QUÉBEC, EST DU QUÉBEC, DIVISIONS DE RECENSEMENT. 1941




TABLEAU II.

TYPES DE FERMES * DÉTERMINE PAR LA PRINCIPALE SOURCE DE REVENU.
QUÉBEC. EST DU QUÉBEC, RÉGION DE MONTREAL. 1941



* Selon une typologie où les types sont mutuellement exclusifs.

1. Il s’agit ici de la constitution arbitraire d'une zone d'agriculture prospère en région centrale. Nous avons retenu quelques divisions de recensement de la région métropolitaine: Montréal et Île Jésus,  Beauharnois,  Chateauguay, L'Assomption,  Saint-Jean, Richelieu, Saint-Hyacinthe.

2. Ferme où "la valeur des produits consommés ou employés par la famille du cultivateur s’élève à 50% ou plus du revenu brut".

3. Ferme où 50% et plus du revenu brut provient de l'extérieur de l'exploitation agricole,

4. Ferme où 50% et plus du revenu brut provient de la vente des produits forestiers.

6. Il s'agit des fermes qui n'appartiennent pas aux trois catégories identifiées plus haut,  c'est-à-dire les fermes dont  le revenu prévient principalement de la vente de leur production agricole.

TABLEAU III.

INDICES DE L'ÉVOLUTION RÉGRESSIVE DE L'AGRICULTURE RÉGIONALE
DANS L'AGRICULTURE QUÉBÉCOISE, 1941-1976
(en pourcentage du total  québécois)



*    OPDQ,   Profil de  l'Est du Québec, p. 73.
**  OPDQ,  Les caractéristiques sectorielles inter-régionalest  Cahier II, Les ressources,  1976, p. 41



[1] « La question de l’articulation de la petite production agricole marchande au capitalisme est sans doute le fond de la question régionale en France » déclare Alain LIPIETZ, Le Capital et son espace, Paris, Maspéro, 1977, p. 31.

[2] Voir le dossier sur « la question régionale » dans le dernier numéro de la présente revue.

[3] Ann R. MARKUSEN, « Regionalism and the Capitalist State : The Case of the United States », Kapitalistate (7), 1978, p. 39-62.

[4] Cet article s’inspire de ma thèse de Doctorat en sociologie, L’Agriculture périphérique dans l’Est du Québec, présentée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris en juin 1982.

[5] Claude SERVOLIN et Henri NALLET, « Le statut juridique du paysan. Du Code Civil à la tutelle réglementaire », Sociologie du travail, 23 (1), 1981.

Christian PALLOIX, De la socialisation, Paris, Maspéro, 1981.

[6] La région de l’Est du Québec est née d’un découpage administratif qui est devenu d’un usage courant ; aussi, nous utilisons ce découpage même s’il réunit ensemble des espaces qui n’ont guère d’unité au plan géographique et sociologique. La région comprend les divisions de recensement suivantes : Kamouraska, Témiscouata, Rivière du Loup, Rimouski, Matane, Matapédia, Bonaventure, Gaspé- Est, Gaspé-Ouest et îles de la Madeleine.

[7] Dans son étude de la colonisation au Saguenay ; voir La Conquête du sol au XIXe siècle, Québec, Boréal Express, 1977.

[8] Plan de Développement de l’Est du Québec, Cahier 3, Le Secteur de l’agriculture, B.A.E.Q., Mont-Joli, 1966, p. 43.

[9] O.P.D.Q., Le Profil de l’Est du Québec, p. 61.

[10] R.J. SACOUMAN, « Semi-proletarianization and Rural Undervelopment in the Maritimes », Canadian Review of Sociology and Anthropology, (17) 3, 1980, p. 232-244.

[11] IREP-INRA de Grenoble, La Crise agricole et ses issues possibles. Document de travail, 1980, p. 2.

[12] D’après une compilation spéciale tirée de la banque de données du ministère de l’Agriculture, Le Profil de l’agriculteur, 1977.

[13] Dans la perspective du maintien d’une variété de « services » dans ces zones, la pluri-activité devient attrayante pour le planificateur. Voir : Anthony M. FULLER et Julius A. MAGE, Part-Time Farming. Problem or Resource in Rural Development. Proceeding of the First Rural Geography Symposium, Guelph Unversity, Norwick, Geo-Abstracts, 1976.

[14] Au Québec, cette idée apparaît au début des années 1970 ; voir : Paul PÉPIN, « Certains agriculteurs marginaux : gardiens de la nature » Québec, Département d’Économie rurale de l’Université Laval, 1970, 13 p.

[15] Le Service de la relève agricole du ministère de l’Agriculture publie en 1977 une série de cinq documents sur la « co-exploitation » ; on y présente des différents aspects de la constitution d’une compagnie et d’une société d’exploitation agricole père-fils.

[16] Voir Marcel MAILLOUX. « L’Avenir de la ferme familiale », La Terre de Chez Nous, 29 octobre 1981, p. 14.

[17] Voir : Hughes DIONNE et Juan Luis KLEIN, « L’Aménagement intégré des ressources : une alternative à la marginalité rurale », Interventions Economiques, (8), 1982, p. 85-90.

[18] SAIREQ (Société d'aménagement intégré des ressources de l'Est du Québec), Le Développement économique du milieu rural, Rimouski, Sommet régional, avril 1980, p. IV, i.

[19] Voir les résolutions adoptées en ce sens lors des derniers congrès annuels de l’U.P.A.

[20] Claude REBOUL, « Déterminants sociaux de la fertilité des sols », Actes de la recherche en sciences sociales (16-17), 1977, p. 90.

[21] Le GRIDEQ (Groupe de recherche en développement de l’Est du Québec) tenait un colloque sur « La problématique du développement en milieu rural » à Rimouski en 1975. Si on a reconnu que le développement en milieu rural relevait d’une problématique particulière, la définition d’une telle problématique est restée entière ; aussi, nous avons tenté de travailler en ce sens ; voir, Bruno JEAN, « Pour une régionalisation du développement », Le Devoir, 29 mai 1980, p. 13.

[22] S. LATOUCHE, « Quelques hypothèses hétérodoxes sur le sous-développement », Les Temps Modernes, avril 1981, p. 1730.

[23] Jean-Marc PIOTTE et al, « Vers une réforme agraire québécoise », Parti-Pris (8), 1964, p. 11-45 et Marcel PICHÉ, « La réforme agraire québécoise », Cité libre 14 (59), 1963, p. 23-27.

* Voir en page [176] pour tableaux se référant à cet article.


Retour au texte de l'auteur: Bruno Jean, sociologue, UQAR Dernière mise à jour de cette page le lundi 13 février 2023 23:07
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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