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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Frédéric Marcellin. Un Haïtien se penche sur son pays. (2006)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Léon-François Hoffmann, Frédéric Marcellin. Un Haïtien se penche sur son pays. Montréal: Mémoire d'encrier, 2006, 221 pp. Une édition numérique réalisée avec le concours de Pinchinat Gilberto Jr JOACHIM, bénévole étudiant en sociologie à l'Université d'État d'Haïti. [Autorisation accordée par le Professeur Hoffmann le 29 novembre 2010 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[11]

Frédéric Marcelin.
Un Haïtien se penche sur son pays. Essai.

Avant-propos

Ces dernières années, un nombre de plus en plus important d'auteurs haïtiens modernes et contemporains ont été publiés en France et au Québec, où ils ont fait l'objet de comptes rendus, d'analyses critiques, de traductions. Certaines de leurs œuvres sont désormais étudiées dans les universités du monde entier. Ils sont de plus en plus présents dans les médias et colloques. Après ceux de Jacques Roumain, de Jacques Stephen Alexis et de Marie Chauvet, les romans de Frankétienne, d'Emile Ollivier, de Gary Victor, de Lyonel Trouillot et de plusieurs autres écrivains ont intégré aujourd'hui les circuits internationaux de distribution. Cependant, les auteurs haïtiens du xixe et de la première moitié du xxe siècle ne restent connus que des spécialistes. Leurs œuvres ont rarement été republiées, et ce, à Port-au-Prince seulement, dans des tirages limités : ils sont donc d'accès difficile à l'étranger, qu'ils aient été publiés ailleurs ou dans leur patrie. Dans le meilleur des cas, on ne peut guère les consulter aujourd'hui qu'en bibliothèque.

Frédéric Marcelin, qui naquit à Port-au-Prince en 1848 et mourut à Paris en 1917, est parmi ceux qui méritent d'être mieux connus. Avec ses contemporains Antoine Innocent, Fernand Hibbert et Justin Lhérisson, il fait partie de ce groupe de romanciers dits « nationaux » ou « réalistes », dont les œuvres furent les premières à faire entendre une note résolument haïtienne. Avant eux, les romanciers évitaient la couleur locale, même lorsqu'ils s'inspiraient de l'épopée révolutionnaire. Leurs personnages, tirés le plus souvent de l'« élite », se [12] distinguaient à peine, par leur comportement et leur façon de s'exprimer, des Parisiens de la bonne société qui leur servaient de modèles. En multipliant les scènes de la vie quotidienne à Port-au-Prince et en décrivant les rapports entre membres des classes moyennes haïtiennes à travers leurs coutumes caractéristiques (visites du jour de l'An, rituels de demande en mariage, baptêmes, funérailles, pèlerinages au sanctuaire de la Vierge Altagrâce, protectrice du pays, etc.), Marcelin innove et fait acte de sociologue autant que de romancier.

Marcelin est l'auteur de trois romans, de quelques nouvelles et anecdotes, d'un grand nombre d'essais sur les pères de l'Indépendance, les hommes politiques et la société haïtienne de son temps, d'esquisses autobiographiques, de souvenirs sur des compatriotes ou des étrangers (comme son ami Alexandre Dumas fils), ainsi que d'une série d'ouvrages techniques sur l'économie haïtienne en général et les finances en particulier. Il fonda, dirigea ou collabora à divers journaux, et servit plusieurs gouvernements comme ministre des Finances et des Affaires étrangères. Plusieurs de ses livres correspondent bien au titre de l'un d'eux, et sont un bric-à-brac d'articles de presse, de professions de foi politique, de justifications de sa conduite à la tête de différents ministères, de documents d'archives, d'aphorismes, d'échanges de correspondance. Bien qu'il n'ait jamais publié de poésie ou de théâtre, sa bibliographie, tous genres confondus, comporte 27 volumes. S'ils lui assurent une place de choix parmi les plus féconds écrivains haïtiens, aucun de ses livres n'est aujourd'hui disponible en librairie. Aucune grande bibliothèque étrangère (ni même d'ailleurs la Bibliothèque Nationale de Port-au-Prince) ne possède une collection complète de ses œuvres [1]. Par ailleurs, une recherche systématique dans la presse port-au-princienne permettrait probablement, si les collections de périodiques en question n'étaient si rares, incomplètes et en mauvais état de conservation, de glaner bon nombre de textes que Marcelin n'a pas recueillis en volume.

[13]

Un retour en profondeur sur l'œuvre de Frédéric Marcelin se justifie pour plusieurs raisons. D'abord, parce que l'indéniable qualité de ses œuvres de fiction leur mérite une place honorable dans le corpus littéraire de langue française. En plus, ses romans illustrent une série de particularités qui distinguent les romans haïtiens de leurs homologues métropolitains. De surcroît, parce que l'idéologie de Marcelin illustre bien celle de la plupart des intellectuels de son pays, jusqu'à l'occupation états-unienne de 1915 au moins. Et enfin, parce que son analyse de la voie sur laquelle sa patrie était engagée, il y a plus d'un siècle, reste étonnamment pertinente, voire prophétique.

Pour mieux faire connaître les divers aspects de l'œuvre de Marcelin, j'ai préféré en faire de nombreuses citations plutôt que d'en proposer des paraphrases, convaincu que le lecteur en tirerait ainsi plus de plaisir et de profit. Il convient de signaler également qu'ayant beaucoup perdu de leur actualité, certaines questions circonstancielles d'économie et de finances, spécialités de Marcelin et qu'il a souvent traitées, n'intéressent plus guère que les spécialistes. Leur présence ne sera qu'épisodique dans les pages qui suivent, et l'on pourra consulter, pour en savoir plus long, les travaux de Pierre-Raymond Dumas, et surtout de Joseph Châtelain et de Maurice Liautaud relevés dans notre « Bibliographie critique » ; en fin de volume. J'ai également cru pouvoir négliger les contributions de Marcelin aux nombreuses discussions et controverses ayant trait à la politique haïtienne du moment, le passage du temps ayant abrogé leur pertinence, sauf pour les historiens.

Outre la « Chronologie » de la vie de Marcelin et la « Bibliographie » de ses œuvres et de textes s'y rapportant, le présent volume se compose de trois parties : « Marcelin, homme de lettres » intéresse au premier chef ses œuvres de fiction et la réception qui leur fut faite. « L'idéologie de Marcelin » concerne surtout ses essais et tente de préciser la vision qu'avait Marcelin de son pays et les solutions qu'il préconisait à ses problèmes. La troisième partie présente sous le titre « Annexe » une anthologie composée de textes et [14] d'extraits de textes, retenus parce qu'ils sont très peu connus et illustrent bien les préoccupations et la manière de l'écrivain.

Je souhaite que le présent ouvrage contribue à une meilleure connaissance d'un homme de lettres qui le mérite amplement, et qu'il encourage d'autres chercheurs à revisiter les écrivains d'avant l'Occupation que la critique a quelque peu négligés.

Je remercie le Fonds de recherches de la Princeton University, aux États-Unis, qui m'a permis de me rendre à Port-au-Prince où, comme chaque fois que j'ai été amené à consulter l'excellente collection d'ouvrages haïtiens de la Bibliothèque des Frères de Saint-Louis de Gonzague, j'ai eu la chance de pouvoir profiter des conseils et de l'aide précieuse du frère Ernest et de son assistante, mademoiselle Cerette Lubin ; qu'ils trouvent ici, une fois de plus, l'expression de ma gratitude et de ma fidèle amitié.

Léon-François Hoffmann


[1] À Port-au-Prince, les éditions Fardin ont reproduit en fac simili trois romans de Marcelin : Thémistocle-Épaminondas Labasterre et La vengeance de Marna en 1974, Marilisse en 1977, ainsi qu'Au gré du souvenir l'année suivante.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 25 juillet 2019 5:35
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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