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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Denise Helly et Nicolas Van Schendel, “Variations identitaires sur la nation. Tradition, territoire et langue.” Un texte publié dans le livre sous la direction de Mikhaël ELBAZ, Andrée Fortin et Guy Laforest, LES FRONTIÈRES DE L'IDENTITÉ. Modernité et postmodernité au Québec, pp. 206-218. Québec: Les Presses de l’Université Laval; Paris: L'Harmattan, 1996, 384 pp. [Autorisation accordée par la direction des Presses de l'Université Laval le 2 novembre 2010 de diffuser cet article dans Les Classiques des sciences sociales.]

[206]

Denise Helly et Nicolas Van Schendel

Variations identitaires sur la nation.
Tradition, territoire et langue
”.  *

Un texte publié dans le livre sous la direction de Mikhaël ELBAZ, Andrée Fortin et Guy Laforest, LES FRONTIÈRES DE L'IDENTITÉ. Modernité et postmodernité au Québec, pp. 206-218. Québec: Les Presses de l’Université Laval; Paris: L'Harmattan, 1996, 384 pp.

Introduction
Le courant nationaliste : un territoire francophone à consolider et à clôturer
Le courant ethno-nationaliste : la tradition et la cohésion communautaire menacées
Le courant néo-libéral
L’état de droit pluraliste
Conclusion


Introduction

Une reconstruction de l'identité collective québécoise a été réalisée à la suite d'entrevues sur les enjeux de l'immigration [1] avec des députés, ministres, fonctionnaires provinciaux, chefs de partis et chercheurs des secteurs public et universitaire. Ces personnes, au nombre de 41, étaient chargées de dossiers concernant les politiques d'immigration et d'insertion des immigrés [2]. Les entrevues ont eu lieu entre avril 1986 et janvier 1987.

L'ensemble des répondants visent une affirmation politique et économique du Québec qu'ils considèrent unanimement comme limitée et fragile. Leurs divergences portent sur le mode d'atteinte de cet objectif très général et, plus spécifiquement, sur trois aspects :

  • l'option constitutionnelle (indépendance ou statu quo) ;
  • le rôle de l'État ou de la société civile pour l'affirmation politique et économique du Québec ;
  • la teneur de la société québécoise à promouvoir.

Les réponses apportées sur ces trois points mettent à jour de multiples divisions concernant les référents de l'identité collective québécoise. Une opposition nette existe entre les individus mettant de l'avant ou refusant un mythe fondateur canadien-français.

La majorité des répondants refusent une définition de la société québécoise comme une communauté de culture, solidaire, francophone, respectueuse d'éthique religieuse, menacée depuis la colonisation anglaise. Ils considèrent [207] cette définition basée sur trois référents révolus, soit une tradition quasi disparue, un rapport craintif au groupe anglophone et une « exclusivité [3] » culturelle du groupe canadien-français. Ils s'opposent à tout fondement culturaliste de l'identité québécoise qu'ils cherchent plutôt à ancrer politiquement. Ils voudraient voir apparaître une identité collective québécoise reposant sur cinq éléments : le territoire, la langue française, les droits individuels, la pluralité culturelle et, seul élément mémoriel, l'histoire des rapports politiques et économiques entre le Québec et le Canada. Selon le mode de hiérarchie de ces cinq éléments, ils se divisent en trois courants.

Quatre courants de pensée existent au sein du groupe de personnes interrogées. Néanmoins, quelle que soit leur position quant à la nature de l'identité québécoise, politique ou culturelle, les répondants partagent deux constats. Premièrement, il n'existe au sein de la population québécoise aucune forme d'identité collective largement partagée ; aucune identité nationale au sens moderne de l'expression, c'est-à-dire d'un sens d'appartenance à une collectivité territoriale incarnée par un État de droit, n'est présente. Secondement, le Québec constitue une entité territoriale au destin particulier au Canada et la rupture avec le destin et les intérêts des communautés francophones hors du Québec est consommée. Selon les répondants, le Canada n'est pas un ensemble de régions différentes, mais un pays divisé entre le Canada anglais et le Québec. Le critère de cette démarcation est la langue, l'histoire politique ou la performance et le statut économiques.

Ces deux constats posés, les répondants s'interrogent sur un fait : comment créer une représentation d'un lien social rassemblant l'ensemble des résidents du territoire québécois ? Les tenants d'une identité québécoise fondée sur une différence de culture répondent qu'un tel projet est impossible sans la constitution d'un État indépendant. Selon eux, la seule position réaliste jusqu'à une déclaration d'indépendance est le repli, c'est-à-dire assurer la cohésion sociale de la communauté de culture canadienne-française, seul atout d'une affirmation du Québec. D'autres, indépendantistes mais non partisans d'une telle définition de l'identité québécoise, restent perplexes. D'autres, enfin, se divisent sur cette question de la formation d'un lien social imaginé entre des individus détachés de la tradition. Leurs divisions tiennent, en dernière instance, à leur définition de l'État et de sa vocation.

Notons qu'aucun des répondants voulant construire une identité politique ne désire effacer totalement la tradition culturelle. Ces répondants lui accordent un statut, secondaire. Ainsi, le débat entre les individus interrogés n'est-il nullement un débat net entre des tenants d'une identité affective, culturelle, et les tenants d'une identité élective, volontariste, mais un débat sur la hiérarchie des référents enracinant une identité collective québécoise, qui, pour certains, doit être l'identité d'une nation.

Examinons maintenant les quatre courants présents et l'articulation des référents qu'ils proposent comme bases d'une identité collective québécoise.

[208]


Le courant nationaliste : un territoire
francophone à consolider et à clôturer


Les référents

Pour ce courant représentant la moitié des personnes interrogées (20 cas), territoire, langue et mémoire des rapports politiques entre Anglais et Français, notamment depuis les années 1950, sont les référents primordiaux d'un sens d'appartenance à la collectivité québécoise. Connaître l'histoire politique du Québec, partager la mémoire de sa mise en tutelle par le pouvoir anglais et vouloir annuler totalement cette tutelle sous-tendent tout sens d'appartenance à la collectivité québécoise. Mémoire et projet politiques, langue et collectivité québécoise se superposent, s'équivalent, et la Révolution tranquille marque une rupture historique, devient un acte fondateur. Ces répondants n'invoquent jamais des mœurs et modes de sociabilité comme bases de la collectivité québécoise, pas plus qu'une relation affective au pays (au sens étymologique du terme, le pays de la naissance et de la socialisation). Ils s'opposent à un mythe fondateur, ancré dans une tradition culturelle ; ils invoquent plutôt comme modèle le mythe fondateur, révolutionnaire et républicain, américain et français.

Selon eux, les locuteurs de langue maternelle autre que le français sont inclus dans la collectivité québécoise en autant qu'ils apprennent cette langue et partagent la mémoire politique. Sinon, ils sont des résidents nantis de droits, mais non des membres de cette collectivité. Ce sont des Canadiens en instance éventuelle de devenir des Québécois.

Néanmoins, nombreux et sérieux sont les obstacles à l'apparition de la collectivité québécoise que veulent ces répondants. Ils mentionnent la faible puissance économique du Québec, l'absence de volonté ferme et unanime de la population francophone d'affirmer le français (allusion aux débats sur les changements de la loi 101), l'attachement de celle-ci à une tradition culturelle canadienne-française comme marqueur premier d'identité, l'anglicisation des immigrants et la « fragmentation » de la société québécoise. Ces répondants se représentent le Québec comme une société profondément divisée par des clivages socioéconomiques, linguistiques, géographiques et culturels. Certains, les plus nombreux, rapportent ces clivages à l'histoire du Québec ; d'autres les rattachent à l'internationalisation des échanges culturels, au processus d'individualisation propre aux sociétés contemporaines et à la division croissante du travail et les définissent comme des facteurs adverses, inéluctables de la construction de la collectivité québécoise qu'ils souhaitent.

Par ailleurs, ces répondants pensent tous qu'un enrichissement et une puissance économique accrue de la société civile accroîtraient la capacité d'affirmation du Québec, et, subséquemment, inculqueraient un sens plus clair du territoire québécois à ses résidents. Mais, selon eux, la société civile québécoise ne dispose pas de cette capacité d'enrichissement.

[209]

Aussi l'État leur apparaît-il l'agent premier de l'affirmation économique et politique du Québec. Pour ce faire, il doit clore le territoire québécois en étendant la pratique du français, favoriser le contrôle et le développement économique du territoire et intervenir dans le domaine des productions culturelles francophones pour les affermir et les accroître. Homogénéisation culturelle et identitaire et affermissement de l'économie sont des instruments premiers de l'affirmation politique. Les interventions étatiques proposées favoriseront l'émergence d'une nouvelle identité territorialisée et d'une représentation d'une collectivité francophone incarnée par un État particulier, et la conquête du pouvoir politique s'en trouvera facilitée.

Ainsi, selon ces répondants, comme l'État provincial ne peut pas se démarquer comme État de droit spécifique en raison de la présence de l'État fédéral et de ses institutions politiques et juridiques, comme la société civile ne crée pas une représentation unitaire et intégratrice d'elle-même, seul l'État québécois peut consolider l'économie et l'unité culturelle du territoire. Société civile, collectivité territoriale et État sont superposés et la notion de nation apparaît, nation que l'État doit construire. Tel est le propos de ce courant comprenant majoritairement des membres du Parti québécois et du mouvement indépendantiste et quelques membres du Parti libéral du Québec. Ce propos a été celui des puissances européennes, démocratiques ou impériales, au XIXe siècle, puis celui des pays colonisés devenus indépendants après la Seconde Guerre mondiale.

Cependant, les répondants intégrant ce courant définissent différemment les actions primordiales que l'État doit mettre en œuvre pour l'affirmation politique, culturelle et économique du Québec. Ils n'ont pas les mêmes intérêts et positions sociales. Ils se divisent en trois sous-courants.

Le nationalisme méritocrate

Des répondants nationalistes (sept cas) sont des adeptes d'un État néo-libéral et d'un recul de l'État-providence. Ils prônent un contrôle le plus étendu possible des élites francophones sur le territoire québécois au travers d'une instrumentalisation de l'État.

Pour faire face à la faiblesse de l'économie québécoise, ils favorisent l'expansion, avec l'aide de l'État, du pouvoir économique francophone sous forme de consolidation de grandes entreprises, voire de multinationales, de gains de productivité et de conquête de marchés « naturels » (Nord-Est américain). Ils considèrent nécessaire pour cette expansion un renforcement de la loi 101 par son application dans les petites et moyennes entreprises. Ils voient en l'anglais un atout économique indispensable, devant être maintenu en statut second, éventuellement au travers de mesures nouvelles (affichage unilingue, langue officielle française dans les services publics et privés).

Pour faire face à l'absence de capacité et de tradition d'affirmation d'une identité unitaire de la part de la population dite « de souche » et à sa non-défense de la langue, ils veulent une forte intervention de l'État au travers d'un [210] soutien de la production culturelle francophone, dite de masse, fortement concurrencée par les produits américains. Face à la dénatalité, autre signe, selon eux, du désintérêt de la population à l'affirmation du Québec, ils demandent une hausse de l'immigration, mais aussi une sélection linguistique stricte des immigrants.

Par contre, ils refusent tout élargissement de la base politique francophone, s'opposant à tout traitement particulier des immigrés et à toute alliance avec ces derniers par leur inclusion dans les instances décisionnelles publiques. La pluralité culturelle de la société québécoise est, selon eux, un fait de la société civile que l'État ne saurait ni gérer ni promouvoir, car ce serait encourager institutionnellement le fractionnement culturel déjà trop prononcé de la société québécoise. De plus, tout traitement particulier des immigrants et de leurs descendants sur le marché du travail (programme d'accès à l'égalité en emploi, par exemple) déroge aux principes de l'idéologie méritocrate à laquelle ils adhèrent. Ce sont des membres du mouvement indépendantiste et, surtout, du Parti libéral du Québec.

Le nationalisme anti-anglais

D'autres répondants nationalistes (cinq cas) développent un raisonnement similaire à deux différences près : ils ne renient pas les principes de l'État-providence et sont convaincus du contrôle persistant de l'économie québécoise par des intérêts anglophones, locaux ou établis en dehors des frontières du Québec. Ils redoutent le pouvoir d'attraction de l'anglais et définissent le français comme une langue en régression, non valorisée et non protégée. Aussi se distinguent-ils des précédents sur deux points.

Ils ne croient guère à la possibilité de voir une bourgeoisie d'affaires francophone se consolider. Ils s'en remettent plus à l'action de l'État, dont ils souhaitent des interventions massives dans le domaine des industries culturelles et des médias, notamment électroniques. Ils favorisent aussi un renforcement de la loi 101 dans le secteur privé, notamment des services.

Par ailleurs, ils mettent un accent particulier sur le rôle négatif de l'identité canadienne-française, n'y voyant qu'un passé d'échecs et de compromissions avec « l'ennemi anglais », un facteur de division de l'identité québécoise, et une « chimère », car son contenu culturel est inconnu. Ils veulent endiguer la « fragmentation » multiple de la société québécoise, dite américanophile, ethnique, cloisonnée, indifférente aux enjeux internationaux, sans passé prestigieux servant de ralliement, et ils prônent une identité universaliste basée uniquement sur les référents de la langue, du territoire et des droits, refusant toute reconnaissance institutionnelle de la pluralité culturelle, autre facteur de division. Toutefois, ils admettent l'utilité économique et démographique de l'immigration. Ce sont exclusivement des membres du mouvement indépendantiste.

[211]

Le nationalisme pluraliste

D'autres répondants nationalistes (huit cas) admettent les mêmes postulats de base que les deux sous-courants précédents : « fragmentation » sociale et culturelle, manque de dynamisme économique de la société québécoise, territoire et langue comme référents primordiaux, absence de représentation unitaire, refus de la tradition. Mais ils sont plus soucieux d'idéologie égalitariste, préoccupés par le chômage et la faible croissance économique, facteurs aggravant la « fragmentation » culturelle, et, point particulier, ils sont favorables à une forte immigration pour maintenir l'économie québécoise. Ils prônent une identité nationale québécoise incluant le référent de la pluralité culturelle, c'est-à-dire les immigrés et les Autochtones.

Cette inclusion correspond à une stratégie d'expansion de la base politique francophone et d'endiguement de la très forte influence, selon eux, des élites affirmant une identité canadienne-française. Ils considèrent celle-ci comme le facteur premier de l'absence d'une représentation unitaire et territorialisée d'une identité collective québécoise.

Ils sont de fervents défenseurs d'une politique linguistique plus stricte et ils défendent l'adoption de programmes d'accès à l'égalité en emploi en faveur des immigrés, l'accès élargi des immigrés aux instances décisionnelles et symboliques (médias), autant de mesures qui permettraient, selon eux, de créer les bases d'apparition d'une identité unitaire, nationale.

À la différence des membres des deux précédents sous-courants, la forte adhésion de ces répondants à une idéologie égalitariste les porte à envisager la pratique d'une culture particulière, immigrée, par exemple, comme fondement d'un droit, celui de ne pas être discriminé ou gêné dans son ascension sociale en raison d'une socialisation particulière et des signes qui la marquent (phénotype, langue et accent, usages). Aussi un des enjeux pour eux est-il de reconnaître ce droit par une institutionnalisation de la reconnaissance des cultures d'origine. La loi 101 au travers du Programme d'enseignement des langues d'origine et le Plan d'action pour les communautés culturelles rendu public en 1981 constituent, à leurs yeux, des amorces de la mise en exercice de ce droit par le Parti québécois.

Ces répondants sont ainsi favorables à l'annulation de la « hiérarchie des cultures » présente au Québec pour mettre en place l'idée de l'égalité des cultures et de leurs porteurs. Ils se singularisent par leur volonté d'effacer toute hégémonie de l'idéologie ethnique canadienne-française, c'est-à-dire, selon eux, de la fermeture et des privilèges de certains milieux francophones souvent alliés du pouvoir économique anglophone. Ces individus sont des membres du Parti québécois exclusivement.

Pour l'ensemble de ces trois sous-courants, la société québécoise et, vu sa superposition avec l'État, la nation québécoise sont une mosaïque d'individus porteurs de cultures différentes que certains répondants sont prêts à reconnaître institutionnellement. Toute identité collective est fondée pour ces trois sous-courants sur une trilogie : langue, territoire, État-nation, la langue composant [212] un lien, un élément unificateur. La langue n'a nullement ce statut pour un autre courant, ethno-nationaliste.


Le courant ethno-nationaliste :
la tradition et la cohésion communautaire menacées


Des répondants indépendantistes (quatre cas) défendent la tradition, c'est-à-dire la prégnance de la communauté canadienne-française comme base de l'identité collective québécoise.

Ces répondants développent une idéologie nativiste et ne recherchent nullement l'élargissement de la base politique francophone, persuadés que non seulement le partage d'une mémoire historique et politique, mais aussi celui d'une culture privée, locale, assurent d'un sens d'appartenance au Québec. Pour eux, la culture historique de la population « de souche » est la base première de l'identité québécoise et seuls les francophones « de souche » la connaissent et peuvent s'identifier comme Québécois. Aussi, aucun risque ne doit être couru en tentant des alliances avec des personnes d'autres origines.

La société québécoise est, reconnaissent-ils, une mosaïque de groupes ou de communautés aux intérêts et histoires divergents. Mais aucune identité nationale inclusive ne peut être créée faute d'un passé canadien-français prestigieux, d'une puissance politique ou économique du Québec et de référents universalistes, apanages uniques de l'État québécois. L'État québécois partage certains de ces apanages avec l'État fédéral (Charte des droits) ou n'en dispose pas (citoyenneté).

Faute de référents politiques et historiques à partager, les immigrés ne peuvent pas s'identifier à une collectivité québécoise. Aussi ne reste-t-il plus pour fonder une telle collectivité et une identité nationale que le référent de la tradition, dont seules les personnes « de souche » sont dépositaires. Selon cette vision, la nation constitue une entité historico-culturelle avant d'être une entité politique, entité qui n'existera que le jour de l'instauration d'un État indépendant québécois.

Ce courant tend à superposer langue et culture, collectivité québécoise et communauté « de souche » francophone, sphères privée et publique, État et nation ethnique. Mémoire historique, culture et langue se correspondent comme référents de l'identité et la nation québécoise est ancrée dans l'ethnie canadienne-française.

La force d'une telle nation ethnique résidant dans sa cohésion sociale et son intégrité culturelle, multiples sont les dangers l'empêchant de s'affirmer : culture de masse américaine, minorité anglophone, étrangers immigrés, anglais comme langue commerciale internationale, recul des valeurs morales et familiales, attachement de plus en plus ténu à l'héritage culturel canadien-français, déclin démographique.

En présence de ces dangers, dont notamment, selon ces répondants, l'absence de reconnaissance et de valorisation de son héritage culturel par la population [213] « de souche », surgit la question de comment faire apparaître une conscience nationale. Selon eux, l'État ne peut certes plus, lui-même, perpétuer les valeurs morales de la nation historique, mais il a la fonction majeure de rappeler et valoriser l'héritage culturel, artistique notamment, et de le défendre contre toute forme culturelle pouvant l'influencer : culture de masse américaine, cultures immigrées, culture urbaine montréalaise cosmopolite.

Définissant la nation comme portée par une communauté de culture, ces répondants tiennent un discours sur la pureté et la pollution culturelles et morales, sur la hiérarchie des cultures et sur la préséance d'une communauté fondatrice, les membres d'autres communautés de culture se trouvant placés en tutelle politique et culturelle soit par l'exclusion, soit par l'assimilation normative. Ils invoquent une évolution culturelle comportant la prédominance de la culture « native » au nom de mœurs politiques ou sociales des immigrés, inadaptées aux normes juridiques québécoises (libertés fondamentales, droit des femmes) ou au nom d'une préférence de la culture anglo-américaine dans le cas de la minorité anglophone. Ils souhaitent, dans le champ culturel mais aussi économique, un moindre rôle de Montréal, pôle cosmopolite de la province.

Il est à noter que jamais une définition serrée des éléments définissant la culture communautaire référentielle n'est donnée. Sont parfois mentionnés le mode langagier, l'opposition à la culture américaine, la morale religieuse et le sens de la convivialité.

Au nom de la fonction primordiale des Québécois « de souche » française dans la défense des intérêts de la nation, ces répondants militent aussi pour une défense par l'État de privilèges politiques de ces derniers tels qu'un accès exclusif à la fonction publique, « forteresse francophone à maintenir ». L'État doit être le rempart de la nation et se trouver aux mains des uniques « nationaux ». L’économie n'est nullement, par contre, pour ces répondants, un outil central à la reproduction et à l'affirmation de la nation.

La position de ces répondants n'est, selon eux, qu'un mode d'affirmation de la légitimité du droit du Québec à l'autodétermination, car, prévoient-ils, une société québécoise indépendante politiquement pourra suivre des préceptes essentiellement républicains. La tradition, comme mémoire et culture d'une communauté, pourra alors devenir catégorie de la vie privée et de l'identification personnelle des « nationaux » québécois. Elle cessera d'être le référent central de l'identité collective québécoise, utile le temps de la conquête du pouvoir politique.

Ce courant ethniciste est très attaqué par tous les répondants des autres courants, et il semble tenter de pallier une réduction de son influence politique. Cette réduction tient à l'ouverture croissante du territoire québécois au marché international qui réduit le rôle des élites traditionnelles, accentue le poids de l'anglais et multiplie l'entrée d'influences culturelles étrangères ; elle tient aussi au déclin démographique qui ne permet plus à ce courant, surtout à [214] Montréal, d'opposer la loi du nombre aux immigrés et aux partisans du cosmopolitisme.


Le courant néo-libéral

Ce courant (sept cas), composé de fédéralistes et d'indépendantistes, refuse tout rôle à la culture lors de la définition du citoyen et s'oppose à toute intervention étatique dans le champ de la production ou de la reproduction d'une culture nationale. Il tient fermement à deux principes de base.

Premier principe : distinction nette de la société civile et de l'État comme de celle entre individu et citoyen, c'est-à-dire séparation de la sphère privée, productrice des différences et des intérêts individuels, et de la sphère publique où ces différences sont gérées. Selon ces répondants, l'État ne doit pas agir sur la sphère privée, car il deviendrait le « producteur des individus » et « recouvrirait » l'ensemble de la société civile.

Deuxième principe : la force d'une société n'est nullement sa cohésion culturelle mais le contrôle de son économie. Ces répondants partagent ce postulat avec les nationalistes méritocrates, mais ils n'attribuent pas le même rôle au référent linguistique. Selon eux, si le contrôle de l'économie était acquis par les Québécois, le débat sur la langue n'existerait pas, car les acteurs du marché étant majoritairement francophones, ils affirmeraient la langue et la culture francophones pour leurs propres intérêts. Le marché local, francophone est la base de leur expansion commerciale extérieure. Aussi la loi 101 est-elle utile au maintien de cette base locale, mais insuffisante pour assurer un déploiement plus large de l'économie québécoise.

Pour ces répondants, le principal débat québécois n'est pas linguistique mais économique et l'État provincial doit avoir une fonction majeure, comme pour les nationalistes méritocrates, celle de promouvoir la consolidation économique de la bourgeoisie provinciale francophone et des entreprises d'État.

Les membres de ce courant sont de fermes partisans du bilinguisme fonctionnel, non officiel, car l'anglais est un instrument de hausse de la productivité (nouvelles technologies) et de pénétration des marchés étrangers indispensables à l'économie québécoise. Le bilinguisme croissant des immigrés les satisfait et ils expliquent l'« anglicisation » de Montréal par le déclin industriel et économique de la ville et l'absence de politique de redressement et d'investissement, et nullement par la concentration d'immigrés.

Pour ce courant, les référents primordiaux d'une identité collective sont les droits et le territoire, le marché et les choix individuels assurant l'allocation et la diversité des places de chacun. La seule définition d'appartenance à une société particulière est la citoyenneté, c'est-à-dire l'exercice du vote et la jouissance des libertés fondamentales et des droits sociaux. L’origine sociale, culturelle, religieuse ou raciale ne saurait être la base de l'appartenance à une collectivité territorialisée, car elle définit la spécificité inaliénable de chaque individu. Les répondants fédéralistes parlent d'une appartenance canadienne [215] et refusent toute identité nationale québécoise ; ceux indépendantistes parlent d'une nation québécoise, politique et cosmopolite à inventer.

La défense de la langue, de la culture francophone et le projet de construction d'une nation francophone par l'État sont refusés par ce courant au nom de ses deux principes de base : déni fait à l'État de définir l'identité culturelle des individus ; primauté de la dynamique économique sur celle culturelle pour affirmer une société. La loi 101 n'est, à leurs yeux, que l'expression d'une majorité politique qui peut fluctuer, et l'enracinement linguistique ne tient pas à une coercition, mais à la volonté des individus et à la puissance économique d'un pays.

La tâche urgente du corps politique est, pour ces répondants, de rompre l'identification des francophones « de souche » comme membres d'une communauté spécifique, car ce mythe est illusoire et nocif. Il maintient l'image d'une société tripolaire, composée d'une majorité francophone, d'une minorité anglophone et d'un nombre extensible de groupes ethniques. Il retarde l'apparition d'une vision plurielle du Québec, laquelle faciliterait l'accession à l'indépendance (indépendantistes) ou il réduit l'intérêt des résidents à la gestion économique, mobilisant ces derniers en des débats linguistiques inutiles (indépendantistes et fédéralistes).

Quant à la culture collective québécoise, elle est cosmopolite comme la société civile et il est du mandat du ministère des Affaires culturelles de reconnaître ce fait en assurant une égalité d'accès à la reconnaissance et au financement des manifestations culturelles de tous les individus, quels que soient leur origine culturelle et leur choix linguistique.


L’État de droit pluraliste

Un autre courant (10 cas) défend la même position républicaine ancrée dans la neutralité de l'État dans la construction d'une identité collective. Il admet pareillement la loi 101 comme outil de communication choisi par une majorité politique. Les référents de base d'une identité collective sont également pour ses membres la citoyenneté, dans ce cas canadienne. Pour ces répondants, fédéralistes, membres ou proches du Parti libéral du Québec, il ne saurait exister une identité nationale québécoise, mais seulement une identité régionale, car l'histoire des rapports politiques entre le Québec et le Canada depuis 1867 n'est nullement celle d'une tutelle. De plus, le bilinguisme officiel canadien permet l'affirmation du français si une majorité politique le désire au Québec. Par ailleurs, une indépendance du Québec ne réduirait aucune des défaillances économiques et culturelles de la société provinciale.

À leurs yeux, l'obstacle principal à l'affirmation continue de la langue française et à un meilleur dynamisme économique provincial ne consiste en rien d'autre que les multiples clivages ethniques de la société québécoise et en la non-reconnaissance des immigrés et des anglophones comme membres à [216] part entière de celle-ci. Cette exclusion est gaspilleuse de talents et d'énergies et permet la prédominance d'un conservatisme économique et social.

Un point différencie ce courant du courant précédent, c'est sa double insistance sur l'influence de l'idéologie ethno-nationaliste, nativiste au Québec, et sur le contrôle des tenants de cette idéologie d'une large fraction de l'État et des institutions culturelles. Ces deux facteurs constituent, à ses yeux, des risques sérieux pour le dynamisme économique du Québec.

Ces répondants considèrent que le développement économique et, subséquemment, l'affirmation du Québec comme société régionale distincte sont hypothéqués par des élites et des catégories sociales contrôlant presque entièrement l'État et bloquant les mécanismes de mobilité sociale qui permettraient à la société civile de jouer son rôle, c'est-à-dire d'être créative, productive, innovatrice, plurielle et agressive économiquement. L'orientation culturelle, rattachée à une origine canadienne-française, devrait être une valeur personnelle et non une valeur collective et ne saurait être la base d'un monopole de l'État.

Ce courant considère, de plus, les tenants de la tradition omniprésents, selon lui, dans la sphère politique et publique comme des agents de conservatisme social et économique. En cela, il rejoint les nationalistes favorisant une reconnaissance étatique du pluralisme culturel et pensant que toute défense du pluralisme culturel et du cosmopolitisme est un outil de déstabilisation de ce rapport de force néfaste. Cependant, les partisans d'un État de droit pluraliste ne croient guère en la possibilité de l'État québécois de questionner sa nature ethniciste. Ils s'en remettent plutôt au dynamisme de la société civile pour imposer une nouvelle définition plurielle du Québec aux élites bureaucratiques, intellectuelles et artistiques, jouant du discours ethniciste pour maintenir leur contrôle des institutions étatiques.


CONCLUSION

On ne retrouve, au sein des quatre courants décrits, qu'un seul courant de pensée se démarquant nettement. Le courant ethno-nationaliste invoque un retour à des origines passées ou naturelles et demande une exclusion des « étrangers » de la nation. Cependant, s'il s'oppose à tout renvoi dans la sphère du privé de pratiques culturelles dites du groupe majoritaire, il présente ses positions comme une stratégie transitoire en l'attente d'une déclaration d'indépendance et d'une affirmation d'une nation québécoise, essentiellement ancrée dans des préceptes politiques (droits individuels, citoyenneté).

Pour les trois autres courants de pensée, l'enjeu de la définition de la collectivité québécoise, comme nation indépendante ou société régionale distincte au sein du Canada, est la définition de ce qui doit être conservé du passé politique. L'enjeu est l'appréciation du pacte confédéral de 1867 : négociation à poursuivre ou échec renvoyant à l'histoire de la colonisation et de la tutelle anglaises du Québec. Mais, selon l'une ou l'autre de ces deux interprétations, [217] le débat ne concerne nullement la défense et la définition d'une tradition culturelle, d'un héritage ineffable, mais une histoire de rapports de pouvoir pouvant rallier des individus de toutes origines.

Les répondants de ces trois courants font le choix d'une collectivité basée sur une représentation de la collectivité québécoise permettant la confrontation, la diversité, la pluralité culturelle. Ils recherchent les fondements d'une adhésion volontaire de tous les résidents à la collectivité québécoise. En dernière instance, la défense d'une langue publique commune et la performance économique leur apparaissent à tous l'enjeu et l'instrument de cette adhésion.

Fin du texte


Notices biographiques

[368]

DENISE HELLY

Anthropologue et sociologue de formation, Denise Helly est chercheure à l'Institut national de la recherche scientifique (Centre Culture et Société). Ses études portent sur les modalités et politiques d'intégration des immigrés. Entre autres, elle a publié des volumes concernant la formation de communautés ethniques chinoises au Québec et dans des pays du Tiers Monde, la création d'entreprises par des immigrés du Québec et la perception de l'immigration par des décideurs québécois. Elle prépare actuellement un bilan des politiques québécoise et fédérale sur la question de la pluralité culturelle depuis les années 1970 ainsi que des projets sur le sens d'appartenance des immigrés à la société québécoise.

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NICOLAS VAN SCHENDEL

Nicolas van Schendel est agent de recherche (contractuel) à l'INRS-Culture et Société. Il est rattaché à l'unité de recherche « Immigration et ethnicité » dirigée par Denise Helly. Ses intérêts portent sur les questions d'identité et d'appartenance. Il vient, par ailleurs, de terminer une étude pour le CELAT (Université Laval) sur la « mémoire du pays et la construction de l'identité dans les récits de jeunes montréalais ». Il a publié, notamment : « L'identité métisse ou l'histoire oubliée de la canadianité », dans Jocelyn Létourneau (dir.) (1994), La question identitaire au Canada Francophone : récits, parcours, enjeux, hors-lieux, Sainte-Foy : Les Presses de l'Université Laval ; Une approche exploratoire de la société québécoise : l'espace, le temps et l'identité, Gouvernement du Québec, ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration, mai 1992, réédité dans la collection « Notes et Documents », n° 1, été 1993.



* Ce texte résume la seconde partie d'un ouvrage publié. Denise Helly (1992), L'Immigration pour quoi faire ?, Québec : Institut québécois de recherche sur la culture, 215 p.

[1] La reconstruction a été réalisée à partir d'une analyse de contenu mettant à jour les représentations de l'immigration à partir de paramètres définis par Denise Helly. Les sociétés occidentales contemporaines se définissent comme nationales et l'image de l'immigration est construite à partir de deux paramètres dérivés de cette logique nationale. Ce sont :

– la frontière externe, territoriale qui crée la notion de droit d'immigrer. Tout citoyen peut s'interroger sur les raisons de l'ouverture de cette frontière. Le droit d'immigrer peut être accordé pour diverses raisons : utilité et intérêt économiques ; raisons humanitaires ; non-respect dans d'autres pays des libertés fondamentales ; impossibilité d'un contrôle strict des frontières ; endiguement de conflits sociaux dans des sociétés en crise (bloc de l'Est, tiers monde). La raison invoquée par un gouvernement ou un individu pour accorder le droit d'immigrer dépend de sa vision des relations avec les pays d'émigration, des rapports économiques internationaux, de l'égalité des individus de toutes origines ; elle dépend encore de sa position sur le marché du travail ou des échanges internationaux et de sa vision de la différence raciale et culturelle.

– la frontière interne, décidant de l'appartenance ou non des immigrés et de leurs descendants à la société nationale. La nature de cette frontière relève de la représentation de l'origine et de la nature de la nation, de laquelle est dérivée à son tour la vision du rôle de l'État dans la gestion de l'immigration et de la pluralité culturelle.

Aussi, recomposer la représentation des enjeux de l'immigration suppose de connaître la nature et la vocation données à l'État selon son lien avec la nation. L'État constitue-t-il une entité équivalente, différente ou antagoniste de la nation ?

[2] Les individus interrogés devaient, entre 1977, date de l'adoption de la loi 101, et 1986-1987, période des entrevues, avoir été mêlés directement à des situations ou à des dossiers relatifs à l'immigration. Un premier mode de sélection concerna la position des individus vis-à-vis du dossier de l'immigration au Québec. Ils devaient détenir un poste de pouvoir (responsable de parti, ministre), une fonction décisionnelle (haut fonctionnaire, député) ou un rôle d'informateur (journaliste, conseiller de parti, chercheur spécialisé auteur de dossiers divulgués par les médias). Ces individus pouvaient être définis comme producteurs de visions de l'immigration largement répercutées dans les médias et les milieux politiques. Une seconde étape de la sélection visa l'obtention d'un échantillon contrasté en vue d'assurer une variation des représentations à reconstruire. Les individus ont été sélectionnés selon leur secteur d'activité, privé ou public, leur statut de natif ou d'immigré et, quand c'était possible, leur allégeance aux partis politiques provinciaux.

L'échantillon est constitué de 5 hauts fonctionnaires, 5 journalistes, 10 chercheurs, 15 députés provinciaux ou ministres, 6 personnalités politiques (dirigeants de partis, conseillers). Il comprend 10 Indépendantistes, 17 Libéraux, 8 Péquistes et 6 personnes sans position politique déclarée. Nous avons identifié comme indépendantiste toute personne membre du parti du même nom ou se désignant elle-même comme partisane de la souveraineté politique du Québec et contre « le beau risque » fédéraliste, voie suivie par le Parti québécois à l'époque des entrevues.

Selon l'imagerie botanique, 11 de ces personnes appartiennent aux rameaux immigré et néo-québécois, 30 sont « de souche » (2 Britanniques et 28 Canadiens français).

La date d'adoption de la loi 101 a été retenue comme limite de l'exercice de fonction des personnes à interroger, car elle marque une étape significative dans l'évolution du statut des immigrés au Québec. Pour atteindre son objectif de francisation de la vie collective des Québécois, elle oblige les enfants d'immigrés à fréquenter les écoles francophones et institue le français en langue officielle des services publics et de certains milieux de travail (à l'exception des entreprises employant moins de 50 personnes). Ce faisant, elle annule toute équivalence entre la culture dite des fondateurs au Québec et la langue française. De plus, cette loi reconnaît l'existence de langues et cultures immigrées et instaure un programme de reproduction des langues ancestrales des groupes immigrés, le PELO (Programme d'enseignement des langues d'origine). Les entrevues furent réalisées par Denise Helly, entre mars 1986 et février 1987, se déroulèrent en français et durèrent de une heure et demie à deux heures ou plus.

[3] Les termes entre guillemets sont ceux de répondants.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 8 janvier 2011 9:07
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 



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