|
[17]
Émile GOSSELIN
professeur, département des relations industrielles, Université Laval
“Interdépendance entre l’économique,
le social et les structures syndicales.”
In ouvrage en collaboration, Changements économiques et transformations syndicales, 12e congrès des relations industrielles, pp. 17-55. Québec : Les Presses de l’Université Laval, 1957, 182 pp.

- Une économie mixte capitaliste et industrielle [18]
- Les monopoles et le capitalisme [19]
- Un système évolutionnaire [20]
- Le rôle de l'entrepreneur dans le système capitaliste [21]
- Le problème des valeurs [23]
- Nécessité de définir les objectifs [25]
- Syndicalisme et capitalisme [25]
- Syndicat et marché du travail [27]
- Facteurs affectant le marché du travail [27]
- Perspective historique de l'évolution syndicale [30]
- Réactions syndicales devant l'industrialisation [33]
- Réformes de structures [35]
- a) Syndicalisme local de métier [35]
- b) Fédération de syndicats de métier [36]
- c) Confédération de métiers [37]
- d) Syndicalisme industriel [37]
- e) La scission dans le monde syndical [39]
- f) Intégration syndicale [40]
- DISCUSSION [42]
La société implique des relations de complémentarité et d’interdépendance entre les individus et les groupes qui la composent. Même si les individus et les groupes recherchent, chacun pour leur part, des objectifs précis et bien délimités, ils doivent tous ensemble assurer dans l’harmonie la réalisation du bien global de la communauté humaine. Nulle société ne peut cependant survivre, et encore moins prospérer, sans opter nettement pour un système économique déterminé, imbriqué dans la vie sociale même et organisé en vue de satisfaire de façon efficace les besoins de ses membres.
La présence d’un ordre économique dans le contexte social ne signifie pas que l’évolution de la vie sociale réponde uniquement aux exigences économiques du système. En effet, toute société bien organisée comporte la nécessité d’une division sociale du travail. Nombre d’organismes ou groupes sociaux poursuivent, comme leur objet spécifique, des fins non économiques. D’autres cherchent à atteindre immédiatement des objectifs d’ordre économique, alors que certains, comme par exemple le gouvernement, sont à la poursuite d’objectifs à la fois économiques et non économiques.
Les personnes, les associations ou les organismes qui poursuivent des fins spécifiquement économiques doivent nécessairement tenir compte des données non économiques, et en subissent effectivement les influences diverses.
En effet, l’organisation de l’ordre économique, tout com me [18] celle de la société elle-même, présuppose un ordre de valeurs préétablies, et les principaux responsables d’un ordre économique sainement organisé doivent, autant que les mécanismes essentiels de l’économie s’y prêtent, prendre des options qui non seulement tiendront compte de ces valeurs, mais encore conduiront les personnes vivant dans la communauté à les réaliser plus parfaitement. Car ce n’est qu’ainsi que les structures économiques sont valablement mises au service de la société.
Nul groupement, quel qu’il soit, nul individu ne peut en conséquence conduire son existence de façon rationnelle s’il ne se rend pas compte, (sinon parfaitement, du moins dans la mesure requise par les objectifs qu’il poursuit) de la nature du système économique dans lequel il s’insère et où il trouve son moyen de subsistance. Nous n’avons pas à juger ici du choix par une société d’un système économique plutôt que d’un autre, ni même à décider si vivre en un système économique différent ne produirait pas des effets supérieurs, du moins plus conformes à certains idéaux partagés collectivement ou partiellement par les membres de la société. Mais nous soulignerons ici un fait fondamental : la société au sein de laquelle nous évoluons a opté pour un système économique mixte, capitaliste et industriel, et c’est au sein d’un tel système que doit évoluer le syndicalisme.
Une économie mixte capitaliste
et industrielle

Dans un système d’économie capitaliste mixte, les personnes et les groupes, tout en demeurant dans l’ordre nécessité par le bien commun, sont et doivent demeurer les premiers artisans de leur bien-être. Le gouvernement ne se substitue pas à l’initiative des personnes, des groupes ou organismes privés, mais il soutient et favorise leur action. C’est là un point à souligner très fortement : en régime démocratique, le gouvernement ne peut jouer qu’un rôle limité. Ses interventions dans le domaine économique seront donc également limitées.
[19]
Tout en respectant les idéaux partagés par la collectivité, le gouvernement se doit de préparer et de mettre en application des programmes de développement économique s’il veut, non seulement maintenir les normes présentes de bien-être, mais encore assurer leur progression. Il doit cependant, dans la préparation et la réalisation de ses plans économiques, tenir compte des relations naturelles qui s’établissent entre les différents secteurs économiques de la vie publique et privée. En d’autres termes, il doit laisser autant que possible les mécanismes économiques jouer leur rôle normal ; il n’intervient qu’en vue « de concilier les exigences d’un programme d’ensemble efficace au respect des particularités conciliables avec le bien commun ». [1]
- Les monopoles et le capitalisme

Notre système économique est à la fois capitaliste et industriel. Pour parler de capitalisme au sens propre du terme, nous n’avons nullement à nous retourner vers une époque depuis longtemps révolue (une sorte d’âge d’or, qui d’ailleurs ne semble avoir existé que dans l’imagination de certains économistes, eux-mêmes créateurs de mythes). Pour plusieurs, le capitalisme ne peut porter au maximum le bien-être du plus grand nombre que s’il repose sur la concurrence parfaite. Aussi croient-ils que la présence des monopoles est destructrice de l’ordre et que le capitalisme ne prodiguera vraiment tous ses bienfaits que lorsque les entreprises monopolistiques seront abolies. Si tel était le cas, comment expliquer, sinon par des circonstances purement étrangères aux mécanismes économiques mêmes, une hausse générale du bien-être qui s’est produite parallèlement à la multiplication des quasi-monopoles ou des monopoles ?
Une vue plus réaliste du système nous amène à proposer que le capitalisme ne présuppose nullement la concurrence parfaite et la diffusion au maximum des moyens [20] de production pour porter à son plus haut point le bien-être général. Au contraire ! Le système admet la coexistence et la complémentarité d’entreprises concurrentielles et monopolistiques, et c’est peut-être précisément dans les secteurs les moins concurrentiels que les progrès économiques ont été les plus rapides. À cause de leur haute productivité et de leur propension à créer des modèles de niveau de vie élevé, ce sont les secteurs les moins concurrentiels qui ont probablement le plus contribué à la hausse générale des standards de vie.
- Un système évolutionnaire
Le capitalisme est essentiellement un système évolutionnaire centré sur le rôle de l’entrepreneur. La nature du système et la fonction de l’entrepreneur sont essentiellement liées. Car l’évolution de l’entreprise n’est pas seulement ni même essentiellement reliée à des changements de caractère politique, tels que guerres, révolutions ou renversements de parti politique, ou encore à des transformations dans l’ampleur de la population ou du capital. En fait, ce qui soutient le capitalisme aujourd’hui, ce sont les besoins accrus des consommateurs pour des biens nouveaux et plus variés, l’accroissement des marchés, les nouvelle méthodes de transport et de communications, le renouvellement des procédés de production ainsi que les nouvelles formes d’intégration des différentes entreprises. Pour résumer ce que nous avons dit au sujet du système lui-même, ce dernier ne peut progresser que par des révisions constantes de ses structures internes, ce qui constitue l’une des fonctions essentielles des entrepreneurs. Ainsi, par un processus de mutation créative, nous aboutissons à l’interdépendance entre entreprises concurrentielles et non concurrentielles, privées ou étatiques, s’épaulant mutuellement.
Nous ne pouvons vraiment poser notre problème des transformations économiques et de leurs effets sur les structures syndicales, ni même évaluer le rôle fondamental et fonctionnel du syndicalisme dans l’entreprise et la [21] société, si nous nous en tenons à une conception statique de l’économie. Car alors la vie économique serait uniquement basée sur le jeu concurrentiel des prix et s’intégrerait dans un système où idéalement les procédés de production, les organisations industrielles, les méthodes de vente, les relations entre les différentes classes de producteurs ou de consommateurs seraient idéalement invariables. Je douterais de la pertinence de cette conférence, surtout dans la mesure où elle peut s’adresser à des syndiqués, si nous devions raisonner comme si en fait nous vivions ou idéalement devions vivre en un tel système. Je douterais de la possibilité de survie du syndicalisme dans un régime économique possédant des cadres fixes et rigides. Ce qui importe, c’est de voir le syndicalisme imbriqué dans un contexte dynamique de développement économique où prédominent et se concurrencent la technologie, les ressources diversifiées, les produits nouveaux, les marchés en expansion ainsi que les nouveaux types d’organisation industrielle.
- Le rôle de l'entrepreneur dans le système capitaliste

Au sens économique et technologique du terme, produire veut dire contrôler, influencer, combiner des forces ou des facteurs de production dont nous disposons. Chaque acte de production consiste en une combinaison de ressources matérielles et humaines de toute nature, et l’entreprise elle-même ne peut se définir que comme une combinaison, une intégration de ces forces.
Dans un contexte économique statique, les combinaisons de facteurs ont tendance à demeurer invariables, ce qui entraîne une grande stabilité des structures sociales. En outre, le courant économique retourne uniformément aux différents facteurs de production ce qui représente leur propre contribution à la vie du système. Ce système assez stagnant a prédominé au moyen âge et tous seront d’accord pour constater l’absence de syndicat et de syndicalisme à l’époque. On aurait peut-être pu inventer [22] le syndicat, tel que nous le connaissons aujourd’hui, mais il me semble qu’il aurait été incompatible avec le système économique d’alors.
Le développement économique se produit lorsqu’il existe au sein même du système des forces qui, de leur initiative propre, entraînent de nouvelles combinaisons entre les facteurs de production. Se développer économiquement partout ne consiste pas à s’adapter naturellement et progressivement à des circonstances externes évoluant lentement telles que, par exemple, les mouvements de la population.
Progresser sur le plan économique signifie une adaptation à des phénomènes soudains et discontinus se produisant au sein même du courant économique et répondant à l’initiative des personnes au sein du système. C’est « d’entrepreneurs » précisément ces personnes dont la fonction est de découvrir et de mettre en œuvre de nouvelles combinaisons de moyens de production.
Par définition, l’entrepreneur entraîne la production dans de nouveaux canaux, vers de nouvelles directions. C’est surtout lui qui est en grande partie responsable du caractère apparemment erratique du développement économique, situation qui appelle nécessairement des correctifs, soit aux paliers gouvernementaux, soit à des paliers intermédiaires entre l’entreprise et le gouvernement. C’est donc l’apparition de l’entrepreneur qui est dans notre économie essentiellement à la base du phénomène d’industrialisation.
Nous ne réduirons pas ici le phénomène d’industrialisation à celui de l’urbanisation, non plus qu’à l’apparition de machines plus perfectionnées. Ces deux conséquences contingentes de l’industrialisation n’épuisent pas la réalité que comporte le terme. La réalité est plus complexe et très concrète.
[23]
L’entrepreneur est à la poursuite d’un plus grand gain, et pour y atteindre il recherche constamment soit de nouveaux produits, soit des méthodes plus efficaces et moins coûteuses de production des biens déjà en usage. Il cherche également de nouveaux marchés ou l’extension des marchés déjà existants. Il est ainsi appelé à faire appel à de nouveaux capitaux ou à détourner les capitaux déjà utilisés vers de nouveaux usages. L’entrepreneur disloque alors constamment l’ordre établi et, avant même que le nouvel ordre se soit parfaitement adapté aux nouveaux changements, l’entrepreneur introduit déjà de nouveaux éléments, tous aussi révolutionnaires que les premiers.
Je voudrais résumer ce point en citant M. Lemelin :
- Essentiellement..., le progrès économique est d’abord un phénomène d’industrialisation. Il faut entendre par là un élargissement de la base industrielle, c’est-à-dire la création de processus de production plus structurés, mieux intégrés en vue d’une production plus abondante et plus diversifiée. D’un autre côté, la réalisation des plans d’industrialisation exige la mobilisation de plus en plus poussée des ressources productives de la nation, et ce phénomène de capitalisation donne lieu à des investissements de plus en plus importants.
- On voit donc que l’industrialisation implique d’une part une interaction plus étroite entre secteurs de l’économie, entre régions du territoire, et, d’autre part, des investissements considérables qui sont, de soi erratiques et discontinus dans le temps. [2]
- Le problème des valeurs

Le fait d’affirmer qu’une collectivité existe dans un régime mixte capitaliste et industriel ne veut pas dire que ceux qui vivent dans ce système, que les groupes qui y évoluent, doivent nécessairement partager comme s’ils les prenaient à leur propre compte toutes les prémisses philosophiques, toutes les valeurs culturelles au sein desquelles le système économique évolue. Cela ne signifie pas qu’ils ne retrouveront rien à redire aux mécanismes [24] mêmes de la vie économique ou encore qu’ils accepteront d’emblée toutes les conséquences sociales qui en résulteront.
Nous voulons seulement dire qu’une vie éclairée par l’intelligence doit nous amener à tenir compte des caractéristiques essentielles du système économique. De sorte que si les valeurs auxquelles nous tenons nous incitent à introduire dans le système certains correctifs, que ce soient au moins des correctifs propres au système lui-même, et non des remèdes qui s’appliqueraient davantage si nous vivions dans une organisation économique essentiellement différente, par exemple, dans une économie socialiste pure et simple. À moins évidemment de chercher délibérément à remplacer un système économique par un autre essentiellement différent du premier.
D’où l’importance, lorsque nous parlons de structures économiques, de bien distinguer entre nos attitudes, nos idéologies propres et les réalités mêmes que comportent les mécanismes économiques. Un groupe peut avoir un objectif spécifiquement économique et poursuivre de façon complémentaire d’autres objectifs, par exemple, des fins culturelles ou religieuses. Il indique par là l’échelle des valeurs au service desquelles il entend faire servir les objectifs économiques recherchés. Mais c’est en connaissant mieux les mécanismes économiques et en posant de judicieuses questions sur la meilleure façon possible de mettre la vie économique même au service de ces valeurs que les groupes, leurs dirigeants et leurs membres en viennent à avoir de la société une conception qui déborde largement le groupe, mais qui à la longue les intègre davantage au contexte de la vie moderne. Ce n’est qu’ainsi que les groupes prennent vis-à-vis leurs membres ou de la société tout entière des positions nettes et susceptibles d’amener un progrès général.
- Nécessité de définir les objectifs

Un groupe ne saurait agir de façon efficace sans se définir lui-même et sans délimiter précisément les fins [25] qui lui sont propres. En d’autres termes, il est important pour chaque groupement et leurs membres de bien départager l’ordre de grandeur des problèmes et le niveau des objectifs. Le groupement poursuit-il des objectifs qui sont primordialement religieux ou moraux ? des objectifs culturels ? des fins politiques ? ou son champ est-il proprement économique ?
Selon les fins qu’ils poursuivent en propre, les différents groupes doivent posséder des structures et des schèmes de référence capables de les conduire à la réalisation des objectifs recherchés. En outre, les mécanismes mis en branle par chaque groupe doivent se relier de façon fonctionnelle aux mécanismes fondamentaux que l’on retrouve dans le champ où ce groupe évolue et poursuit ses objectifs. La question est en effet d’importance. Un groupement qui hésiterait constamment, par exemple, entre la poursuite d’objectifs culturels et la poursuite d’objectifs économiques comme fins immédiates ou qui encore essaierait de poursuivre ces objectifs de façon égale et concurrente, se trouverait constamment en conflit avec lui-même. Pour avoir quelque chance de succès, il serait obligé d’imposer au système économique, en plus de ses propres objectifs économiques immédiats, des objectifs culturels qui pourraient fort bien ne pas être compatibles avec les rouages économiques. Un groupement qui refuse de s’effondrer ou de languir doit opter entre poursuivre immédiatement et primordialement des objectifs économiques et complémentairement et subsidiairement des objectifs culturels, ou vice versa. S’il opte pour la poursuite de fins économiques, il doit être conçu de façon à pouvoir se relier aux mécanismes fondamentaux de la vie économique, s’il veut vraiment favoriser au maximum le bien-être de ses membres. Il est donc pertinent de se demander ici ce qu’est le syndicat. À quelle structure se rattache-t-il et comment ? Quels sont les mécanismes auxquels il se relie ?
- Syndicalisme et capitalisme

Le champ spécifique du syndicat est l’économique. Nous postulons ici que le régime au sein duquel le syndicat [26] joue son rôle propre est mixte, capitaliste et industriel. Nous avons défini ce que nous entendions par ce système. Nous avons vu que dans l’ordre prévu en fonction du bien commun, ordre dirigé de très près par le gouvernement, la vie économique présuppose, en plus des capitaux, ressources et techniques de production, des entrepreneurs qui procèdent constamment à des mutations économiques. Le rôle de l’entrepreneur est en effet de trouver, comme condition de progrès, de nouvelles combinaisons entre les facteurs de production. C’est ainsi que la vie économique évolue, que la base industrielle s’élargit, que les marchés s’intègrent davantage et que de nouveaux types d’organisation industrielle apparaissent. Dans sa conférence, monsieur Eastman approfondit davantage ce sujet et souligne les conséquences de ces phénomènes sur les structures syndicales.
Même s’il a très souvent mis en doute la sagesse des initiatives capitalistes et vertement critiqué les conséquences socio-économiques qui en découlaient, le syndicalisme nord-américain a traditionnellement accepté la nécessité de l’entrepreneur comme facteur de progrès et de développement économique. En concédant la nécessité de l’entrepreneur, le syndicat accepte par le fait même la réalité des mécanismes économiques sur lesquels joue l'entrepreneur. Et comme ce dernier est à la recherche de combinaisons nouvelles de facteurs de production, le syndicat accepte par définition qu’il y ait un degré quelconque de substitution possible entre le travail et les autres facteurs qui concourent à la production. Ce que le syndicat poursuit alors à travers les combinaisons possibles de facteurs, c’est de hausser à son maximum le bien-être économique de ses travailleurs tout en minimisant les pertes que les dislocations économiques peuvent entraîner sur le plan socio-économique. Comment le syndicat efficace procède-t-il ? Il tente primordialement de contrôler l’offre de travail, laissant à l’entrepreneur le soin de jouer son rôle sur le plan de la demande des facteurs de production et de la vente des produits.
[27]
- Syndicat et marché du travail

Comme l’action syndicale porte essentiellement sur l’offre de travail, c’est par les mécanismes économiques jouant sur l’offre que le syndicalisme s’insère comme partie intégrante et intégrée de l’organisme économique. En exerçant un contrôle sur l’offre de travail, le syndicat doit essayer, en tant qu’agent de la main-d’œuvre, de hausser à son plus haut point, et par rapport à un contexte économique donné, le bien-être du travailleur.
Le syndicat influe sur l’offre de travail parfois en contrôlant le nombre de travailleurs ou leurs heures de travail, et toujours en négociant les salaires et les autres conditions de travail les affectant. Il faut noter ici que dans leur ensemble, les conditions de travail négociées en outre du salaire influent d’habitude sur les coûts de production. Directement ou indirectement, elles imposent certaines limites aux possibilités de combinaisons que l’entrepreneur peut faire entre différentes catégories de travailleurs et d’autres facteurs de production. Pour réussir, le syndicat doit donc bien connaître les mécanismes qui opèrent à l’intérieur du marché du travail. De plus, sa structure doit être telle qu’il puisse négocier avec l’employeur, ou les employeurs selon le cas, à chaque point des mécanismes du marché du travail où l’employeur peut affecter le bien-être du travailleur.
- Facteurs affectant le marché du travail

Qu’est-ce qui affecte surtout le marché du travail ? Il faut noter en premier lieu que la demande de travail est dérivée de la demande de produits. Si le contexte technologique ne change pas entre-temps, une hausse de la demande pour un produit s’exprime toujours par une augmentation du nombre de travailleurs demandés ou requis par l’entrepreneur. En deuxième Heu, les produits se font concurrence. Cette concurrence existe parce qu’il est rare qu’un consommateur ne puisse substituer un produit à un autre à un moment donné, ou encore, ne préfère [28] une combinaison de satisfactions plutôt qu’une autre. Ces substitutions de produits doivent nécessairement affecter à un moment donné la demande pour un produit ou un groupe de produits, ainsi que le nombre de travailleurs requis par les divers entrepreneurs.
Le marché du travail est de plus affecté par le caractère dynamique de la production. De nouvelles techniques de production sont constamment mises au point. Les entrepreneurs ne cessent d’essayer de nouvelles combinaisons de facteurs de production. L’effet net est de faire varier le facteur travail par rapport aux autres facteurs utilisés et, à l’intérieur même du facteur travail, de modifier l’importance relative des catégories occupationnelles, donc de faire varier le nombre de travailleurs requis dans chaque catégorie.
Un autre facteur important influe fortement sur le marché du travail. Les producteurs se font concurrence, non seulement au moment de la vente de leurs produits, mais également dans l’obtention des ressources dont ils ont besoin pour leur production. En d’autres termes, moins un produit en est rendu à son stade ultime de perfection, plus il est susceptible d’être utilisé par un plus grand nombre d’entrepreneurs comme facteur de production. Ce phénomène est largement responsable de l’intégration des marchés. Ainsi, le syndicat s’insère dans un marché du travail influencé tant par la concurrence internationale et nationale sur les marchés des produits que par celle qui s’exerce sur les marchés des facteurs de production.
L’insertion du syndicat dans les mécanismes économiques se fait par les marchés du travail, ce dernier étant considéré comme facteur de production. Une action syndicale efficace requerra donc une connaissance adéquate des mécanismes reliant le facteur travail aux autres facteurs de production, et ultimement au produit fini. Les dirigeants et les membres du syndicat devront alors se poser quelques questions, s’ils veulent une action efficace :
[29]
- 1) Quelle est la conjoncture économique, et dans quelle mesure les politiques gouvernementales peuvent-elles en général favoriser l’emploi ? Egalement, dans quelle mesure les demandes syndicales globales affectent-elles le revenu national ? Et vice versa ?
- 2) Étant donné le contexte économique général et particulier, à quel niveau porter le coût du travail par rapport aux autres coûts de façon à hausser à son maximum le bien-être du travailleur ?
- Cependant, les membres d’un syndicat peuvent à un moment donné avoir une autre option qu’un objectif purement économique tel que ci-haut énoncé. Ils doivent alors se demander à quel prix ils peuvent atteindre cet objectif non économique. La poursuite simultanée d’objectifs économiques et non économiques peut à un moment donné se révéler difficile, sinon impossible. Selon les intérêts ou les valeurs en présence, il appartiendra aux membres de faire leur choix en toute connaissance de cause, ou de rechercher le compromis nécessaire.
- 3) Un syndicat qui a répondu raisonnablement aux premières questions doit en outre se demander, et cette fois au nom de l’efficacité, quelle va être la structure et l’organisation interne qui vont lui permettre de réaliser de façon efficace ce maximum de bien-être, tant pour le syndicat que pour le membre.
Les considérations qui précèdent nous amènent nécessairement à souligner d’autres problèmes auxquels les syndicats doivent continuellement faire face. Par exemple, quels sont les employeurs ou les secteurs industriels où le syndicat est le plus susceptible de hausser au maximum le bien-être du membre ? Choisira-t-on de négocier avec un employeur seul ? Avec un groupe d’employeurs ? Négociera-t-on sur une base d’établissement, de compagnie, de tout un secteur industriel ? Y aura-t-il un même contrat pour un ensemble d’employeurs appartenant à des secteurs industriels différents ? Ici le syndicat doit sans doute tenir compte de la concurrence plus ou moins grande entre les produits et les facteurs de production. [30]
Il doit également tenir compte des structures juridiques provinciales, nationales ou internationales qui peuvent favoriser ou mettre en échec certaines formes d’action sur une échelle très vaste, débordant certaines limites administratives.
En outre, le syndicat peut grouper ou refuser d’absorber différentes catégories occupationnelles de travailleurs. Alors se pose la question de savoir pour quelle catégorie de travailleurs on peut le plus facilement maximiser le bien-être ouvrier. Négociera-t-on alors sur une base industrielle ou strictement sur une base de métier ? Ou encore y a-t-il compromis entre les deux formules ?
En dernier lieu, le syndicat cherchera-t-il à hausser le bien-être du travailleur seulement sur le plan de la convention collective, ou tiendra-t-il également compte des paiements de transferts effectués, soit par le gouvernement, soit par l’entreprise ?
Un rappel historique essaiera de montrer que sur une longue période, c’est à des questions de ce genre que le syndicat a cherché à répondre. Mais vu que l’organisation capitaliste n’a pas atteint sa pleine floraison au tout début, le syndicat a fait évoluer ses structures, ses méthodes et son orientation selon l’évolution même du système économique dans lequel il s’imbrique comme un agent nécessaire.
Perspective historique de
l'évolution syndicale

Au début du mercantilisme, donc bien avant l’ère industrielle, nous avions une économie stationnaire. Le revenu national ne haussait donc que peu. Les besoins étaient alors persistants et presque constants, et les mêmes techniques de production tendaient à se perpétuer, car personne n’aurait trouvé profit à en employer de nouvelles. De nouvelles techniques auraient même été nuisibles à la vie économique. C’est là un fait que l’on [31] découvrit facilement sous les corporations, époque où l’on réglementait sévèrement et où parfois même on défendait l’introduction de nouvelles techniques de production.
Un marché local, raréfié, peu concurrentiel rendait les nouvelles techniques peu rentables. Les métiers constituaient en soi les facteurs de production les plus productifs, et ils étaient en conséquence immensément protégés par et dans l’ordre économique. Tout d’abord, ils étaient protégés par une structure économique rigide, et ensuite par une technique qui reposait surtout sur le travail à la main. Les métiers acquéraient en outre une grande importance sociale. Un homme se définissait alors surtout par sa profession, car cette dernière lui garantissait une position sociale invariable ainsi qu’un revenu assuré et constant. La sécurité quasi inviolable que l’artisan trouvait dans son métier expliquait l’absence presque complète de syndicat au tout début du capitalisme. Pour la même raison, on voyait plus tard les premiers essais valables de syndicalisme se concentrer parmi les artisans des différents métiers, au fur et à mesure que le capitalisme prenait un aspect plus évolutionnaire, donc plus dynamique et que la sécurité du métier s’en trouvait proportionnellement diminuée. Les premiers efforts vers le syndicalisme furent donc des mesures compensatoires en vue de rétablir un équilibre et une sécurité menacés par un capitalisme plus agressif.
Avec l’accroissement du nombre des marchands, on notait déjà une tendance vers l’extension des marchés, par suite de l’amélioration des moyens de transport et de la découverte de nouvelles sources d’approvisionnement. Un capital plus abondant devenait nécessaire de même que des ressources plus variées et à meilleur prix. Dès lors les premiers capitalistes pouvaient trouver certaines combinaisons plus productives de capital et de matières premières, malgré le peu de progrès des techniques de production. La production étant devenue plus abondante, l’homme de métier pouvait se voir concurrencer par un [32] autre homme de métier. En d’autres termes, le marchand capitaliste était en mesure de mettre les artisans en état de concurrence les uns avec les autres.
Le métier demeurait cependant le pivot central sur lequel reposait toute la production capitaliste, au début du nouveau système. Il y avait encore à cette époque peu de substitution possible entre le facteur main-d’œuvre ou métier et les autres facteurs de production, tels qu’outils ou machines relativement évoluées. Le nombre de marchands qui vendaient la production des artisans ou des premiers entrepreneurs était relativement peu nombreux, et les travailleurs eurent tôt fait de contrôler leur offre de travail en se syndiquant. Ils pouvaient ainsi maximiser la valeur économique du métier tout en protégeant les valeurs sociales qui s’y rattachaient. Ils tentèrent alors d’obtenir le maximum de bien-être en demandant l’atelier fermé et en établissant des règlements d’atelier. Ainsi apparurent aux Etats-Unis tout comme au Canada les premiers syndicats, de 1820 jusqu’à 1870 environ. Ces syndicats se caractérisaient cependant par leur caractère local ou régional. En vue de se prêter assistance et secours mutuels, les syndicats locaux se groupèrent en outre sur le plan géographique en conseils centraux de cité. L’on vit naître de la sorte le Toronto Trade Assembly en 1871, et l’Ottawa Trade Council en 1873.
L’entrepreneur continuait cependant à rechercher de nouvelles techniques de production, de nouveaux débouchés. La machine commença alors à s’insérer comme un facteur économique dominant dans la production, ce qui entraîna de profondes répercussions socio-économiques chez les travailleurs. En effet, l’introduction de la machine supposait, outre des capitaux plus considérables et des marchés plus vastes et mieux intégrés, une plus grande substitution de la main-d’œuvre par la machine. La machine morcelait dorénavant le travail. La main-d’œuvre devenait donc, sur le plan de la demande de travail, plus mobile. En d’autres termes, l’entrepreneur pouvait [33] dès lors compter sur un réservoir de travailleurs plus considérable et pour chaque phase de sa production. Les transformations rapides au sein du système économique allaient donc forcer les premiers syndicats à repenser leur orientation et à refondre leurs structures.
Nous abordons ici le seul aspect économique du problème. Car la dislocation économique causée par l’introduction de la machine créa chez les travailleurs certains phénomènes sociaux que décrit monsieur Rocher. Soulignons ici que les nouvelles occupations introduites par les machines modifièrent l’importance relative des différentes catégories de travail, ce qui comporta de profonds effets sur le rang social de ces mêmes travailleurs dans l’usine et dans la société. Les phénomènes soudains auxquels furent sujets les divers mécanismes économiques entraînèrent également différentes formes de chômage dont nous avons parlé au Congrès de l’an dernier, forçant les gouvernants à prendre certaines mesures de correction qui intéressent éminemment le monde syndical.
L’introduction de nouveaux processus de production, concomitante avec le phénomène même de l’industrialisation, posait au syndicalisme de sérieux problèmes à la fois économiques et sociaux. Tout d’abord, quels étaient les effets d’une intégration plus poussée de la vie économique sur le travailleur en tant qu’être social, en tant que citoyen ? Quels étaient les effets généraux de ce système capitaliste en évolution ? Etait-il encore possible de maximiser le bien-être économique du travailleur, et à quels niveaux par rapport au rendement des autres facteurs de production ?
- Réactions syndicales devant l'industrialisation

Avec la montée de l’industrialisation, le syndicalisme chercha à se définir une autre fois. Certains syndicats rejetèrent complètement le nouveau système et adoptèrent des structures, des méthodes, des objectifs qui se seraient certes insérés dans un autre système, mais non [34] pas dans un système capitaliste. C’était la naissance d’un syndicalisme dont l’objet était purement politique, car il s’efforçait alors d’apporter à brève échéance un changement radical dans les mécanismes économiques.
Une autre forme de syndicalisme naquit, à caractère idéologique certes, mais plaçant l’objectif de changer les rouages du système économique à un moment assez éloigné dans l’évolution de la vie économique. Sans donner de chances aux employeurs et au système lui-même, cette forme de syndicalisme consentit quand même à s’imbriquer dans l’ordre économique et à jouer les règles du jeu. Nombre de syndicats ainsi conçus continuent à exister de nos jours. Il s’agit donc de syndicats réalistes, mais guidés en longue période par une idéologie différente de celle qui prévalut dans la société.
Enfin la majeure partie des syndicats nord-américains acceptèrent la plupart des idéaux généralement en prédominance dans la société et consentirent à jouer les règles du jeu sur le plan économique. Mais les valeurs fondamentales au service desquelles ces syndicats entendaient faire servir le système économique les amenèrent constamment à introduire dans les mécanismes économiques certains correctifs, avec ou contre le gré de l’employeur ou de l’entrepreneur. Et c’est en contribuant à l’amélioration du système économiques même, tout en jouant les règles fondamentales du jeu, que ces syndicats purent mettre en évidence la force de leur croyance en certaines valeurs fondamentales, particulièrement en celles qui protègent la dignité du travail et de la personne humaine. La plupart des syndicats nord-américains tombent dans cette dernière catégorie.
Incidemment, la poursuite d’objectifs spécifiquement économiques au service de certaines valeurs fondamentales peut poser aux syndicats de sérieux problèmes, tant sur le plan de leur orientation et de leurs structures que sur celui des décisions ou des options immédiates. Certes, un syndicat qui en viendrait à se donner uniquement et [35] immédiatement des objectifs purement culturels ou politiques changerait essentiellement de nature et ne serait plus un syndicat. Mais si un syndicat poursuit des objectifs concomitants, tant économiques que culturels, quelle pondération doit-il accorder à la poursuite immédiate d’objectifs non économiques par rapport à son objet spécifique et immédiat qui est d’ordre économique ? La question semble pertinente, car à un moment donné, un syndicat peut se trouver en face de parties d’alternative contradictoires, par exemple qu’il ne puisse rechercher en même temps de hausser à son maximum le bien-être économique du membre, et d’autre part de réaliser immédiatement et au maximum ses objectifs culturels. D’autres conférenciers traiteront de ce type de problème. Nous pouvons cependant nous demander si dans une société fonctionnelle bien organisée, sauf en des circonstances bien spéciales et bien circonscrites, le syndicalisme peut se donner comme mission de rechercher des objectifs immédiats à la fois économiques et non économiques qui peuvent être parfois contradictoires. Ne doit-il pas plutôt rechercher la création d’autres organismes, ou encore accorder son appui à d’autres groupes déjà existants, organismes dont la fin spécifique serait précisément la recherche immédiate de ces fins culturelles, politiques, morales ou autres ?
- Réformes de structures

Nous voyons par l’histoire que la plupart des syndicats américains et canadiens poursuivent la majeure partie des idéaux dominant les collectivités nord-américaines. Ils se relient en outre aux mécanismes fondamentaux de la vie économique en acceptant ses règles de base. Cependant, le système capitaliste a évolué. Un syndicalisme qui s’intègre davantage doit donc changer ses concepts, ses structures, ses méthodes d’action au fur et à mesure de 1’évolution de la société.
- a) Syndicalisme local de métier

Au tout début de l’ère industrielle, nous constatons que les métiers luttaient contre l’introduction de nouveaux [36] procédés de production. Ils cherchaient à accroître leur importance au sein du nouvel ordre, ainsi qu’à préserver leur prédominance traditionnelle malgré l’introduction de nouvelles catégories industrielles. La main-d’œuvre, encore à cette époque, était assez hétérogène et les métiers suffisamment autonomes dans le processus de production, malgré les progrès technologiques, pour permettre aux syndicats de s’organiser sur la base locale de métier. En effet, moins il y avait de possibilité de substitution entre différentes catégories de main-d’œuvre, plus il était possible d’organiser de façon autonome les travailleurs qui étaient uniques en leur genre, c’est-à-dire les hommes de métier. La chose en était d’autant plus facile que chaque catégorie occupationnelle représentait alors une partie relativement peu importante du processus total de production. Le syndicalisme de métier devenait alors non seulement la formule la plus rentable d’organisation, mais sur le plan social le syndicat de métier pouvait représenter le travailleur sur tous les plans, car le membre définissait son rang dans la société surtout par sa profession.
- b) Fédération de syndicats de métier

La production s’organisa de plus en plus à l’échelle nationale et même internationale et les métiers se retrouvèrent dorénavant partout. Dans la lutte contre la machine, certains métiers disparurent, d’autres firent leur apparition. On chercha alors à intégrer les nouveaux métiers aux anciens, on réarrangea les vieilles structures, on en créa de nouvelles. C’est ce qui se produisit en particulier chez nous, au début de notre industrialisation, dans les domaines du transport, des communications et dans la plupart des secteurs de fabrication. L’intégration nationale et internationale des marchés des matières et des produits poussa en outre les différents métiers à se fédérer sur un plan national ou à se rallier à des syndicats internationaux de métier. Nous en avons eu au Canada des exemples frappants dans le domaine des transports, du vêtement et des textiles. La fédération nationale ou internationale de syndicats de métier avait, entre [37] autres objectifs, non seulement de formuler des politiques générales en ce qui avait trait aux conditions de travail et au salaire, et d’ajuster ces politiques à celles poursuivies par les autres métiers, mais elle avait encore pour but de policer les différentes organisations locales, en particulier au sujet des conflits de juridiction.
- c) Confédération de métiers

Les problèmes économiques qui s’imposaient à l’attention des syndicats locaux et des fédérations de syndicats de métier, de même que les conséquences sociales qu’ils impliquaient, avaient souvent une ampleur et une incidence telles, qu’ils ne pouvaient être efficacement résolus sur le plan du métier seulement. C’est particulièrement pour cette raison que nous avons vu naître les premières grandes confédérations canadiennes et américaines vers 1886 et que d’autres sont nées par la suite au Canada, en particulier la Confédération des Travailleurs Catholiques du Canada et le Congrès Pan-Canadien du Travail. En plus d’ajuster les rapports entre les grandes fédérations et en particulier de régler les problèmes de juridiction, les confédérations ont toujours joué un rôle considérable auprès des gouvernements, soit pour appuyer les revendications des travailleurs, soit pour faire évoluer la législation les affectant, parfois même en suscitant parmi leurs affiliés une action politique directe en vue d’obtenir certaines lois sociales ou de faire abolir certaines lois antisyndicales.
- d) Syndicalisme industriel

Au moment même où les grands syndicats de métier se consolidaient sur les plans national et international, des phénomènes économiques parallèles leur apparurent très nettement, conduisant les anciennes formations syndicales à réviser profondément leur orientation et leurs structures. Le phénomène devient très visible à la fin de la première guerre mondiale. En premier lieu, l’introduction [38] de nouvelles techniques de production et la mécanisation progressive continuaient sans cesse de miner les métiers, la machine et les nouvelles méthodes de gestion contribuant à un morcellement croissant des tâches. La main-d’œuvre prenait ainsi un caractère de plus en plus homogène du point de vue de l’entrepreneur. En d’autres termes, les possibilités de substitution entre la machine et les travailleurs, ou entre travailleurs appartenant à différentes catégories occupationnelles, s’étaient accrues au point que les métiers perdaient leur importance relative par rapport aux autres catégories occupationnelles. En langage technique, la demande de travail devenait de plus en plus élastique. En deuxième lieu, les possibilités de substitution entre les divers facteurs ou produits s’étaient également accrues de façon extraordinaire avec l’ampleur croissante de l’entreprise et par suite de la multiplication des produits que les énormes entités économiques lançaient constamment sur le marché. Enfin, l’intégration des marchés nationaux et internationaux, tant sur le plan des produits que sur celui des facteurs de production, accélérait encore davantage cette tendance des entrepreneurs à tenter de nouvelles combinaisons de main-d’œuvre. Dans un tel système économique, un travailleur pouvait difficilement continuer à se définir par son métier, si ce n’était qu’en se situant parmi les différentes combinaisons de main-d’œuvre employées.
La plupart des syndicats nord-américains se sont rendu compte qu’ils n’étaient plus capables, dans une économie hautement industrialisée (sauf dans les rares secteurs économiques où la production reposait encore sur l’intégration de métiers et non de machines et de techniques en évolution rapide) de hausser au maximum le bien-être de leurs membres en haussant seulement le bien-être de chaque métier pris individuellement. Ils se sont rapidement rendus à l’évidence qu’ils devaient prendre comme des données réelles toutes les combinaisons possibles que l’entrepreneur pouvait faire entre les travailleurs appartenant à différentes occupations. L’entrepreneur en venait de plus en plus à considérer ses [39] travailleurs comme relativement homogènes dans ses différentes combinaisons de facteurs. Le syndicat dut adopter la même attitude lors de la négociation des conventions collectives, et dès lors, il commença à négocier pour l’ensemble des travailleurs sur une base industrielle et non plus comme auparavant pour des travailleurs considérés uniquement comme hommes de métier.
La négociation sur une base industrielle était d’autant plus efficace quelle ne rendait plus nécessaire la négociation et la surveillance de multiples contrats de travail négociés pour chaque métier individuellement. La nouvelle formule facilitait ainsi une meilleure administration syndicale et permettait en outre une plus grande solidarité inter-occupationnelle en cas de conflit.
- e) La scission dans le monde syndical

Les différentes optiques que possédaient les diverses fédérations syndicales nationales ou internationales sur les méthodes idéales de structurer le monde du travail dans un monde industrialisé provoquèrent cependant la scission du monde syndical en deux blocs géants. Le phénomène fut particulièrement ressenti aux Etats-Unis, et il en fut de même au Canada, quoique à un degré moindre. Il en résulta une très forte concurrence entre les diverses fédérations syndicales agissant dans les mêmes secteurs industriels.
Il serait peu pertinent de tracer ici un parallèle entre la scission qui se produisit aux Etats-Unis et celle qui s’effectua au Canada, car ses effets sur le regroupement des structures syndicales furent passablement différents en notre pays. Notons cependant une dimension au problème, assez particulière à notre pays. En effet, des particularismes régionaux prenant leur source dans des motifs d’ordre politique, économique, socio-culturel et même religieux avaient traditionnellement laissé de nombreuses catégories de travailleurs canadiens en dehors des grandes confédérations nationales ou internationales. Plusieurs [40] de ccs syndicats vivaient une existence indépendante ou encore se regroupaient dans des fédérations ou confédérations de caractère régional ou provincial. Au lieu d’assister à une concurrence à deux, il était possible de voir au Canada la concurrence syndicale s’établir entre trois ou même quatre syndicats agissant dans le même domaine.
- f) Intégration syndicale

La scission entre les forces syndicales permit aux diverses associations ouvrières de juger de la valeur de différents principes ou modes d’organisation et de l’efficacité d’une variété de structures syndicales. Les résultats malheureux de la concurrence intersyndicale furent cependant compensés dans une certaine mesure par l’opportunité qui fut offerte aux divers syndicats de redéfinir leurs objectifs spécifiques. Les grandes confédérations, et en particulier celles existant au pays, en vinrent à la conclusion que l’intégration s’imposait encore une fois au monde ouvrier. Les forces économiques nationales ou internationales auxquelles étaient sujets les syndicats, et qui comportaient les mêmes répercussions sociales chez les travailleurs, créaient entre les diverses forces syndicales plus de liens qu’elles pouvaient occasionner de conflits probables. C’est ainsi que fut réalisée l’unification du mouvement syndical canadien. Il peut difficilement en être autrement.
Dans une économie hautement industrialisée comme celle que nous connaissons, la production s’intègre sur le plan national et international et c’est sur ce plan même que se fait la concurrence. L’intégration des marchés est telle que certains secteurs industriels, à cause de leur prépondérance économique due à l’utilisation dominante de leur production, en viennent à créer des standards sur le marché du produit et sur celui du travail. Cette situation crée des états de puissance relative entre diverses fédérations. C’est ainsi, et non autrement, que certains syndicats en viennent normalement à donner le ton aux [41] autres dans le domaine de la négociation et peuvent atteindre une position dominante dans le monde syndical et même politique. Dans un tel contexte, l’intégration économique appelle l’intégration syndicale, peu importe le mode par lequel on y procède, par voie de fusion ou par voie de cartel dans un système de pluralisme syndical.
Nous avons vu, au cours de cet exposé, que certaines nécessités ont porté les secteurs syndicaux à joindre leurs forces selon des modes et dans des structures compatibles avec le contexte où s’insère chaque centrale et ses filiales. Nous pouvons donc tirer quelques conclusions. En premier lieu le phénomène d’industrialisation commande, si le syndicalisme doit jouer un rôle efficace, l’élaboration d’une politique économique syndicale d’applications nationale ou internationale. Ce pas en avant est d’autant plus nécessaire qu’avec l’intégration des forces de production, l’action syndicale ne put qu’affecter le revenu national lui-même ou qu’être affecté par ce dernier. En outre, les centrales, de même que les fédérations syndicales, sont en mesure de réaliser que même en établissant des politiques nationales de salaire et en les sanctionnant sur le plan de la convention collective, elles sont incapables de hausser au maximum le bien-être du travailleur sans tenir compte des avatars du système économique lui-même. En discutant de la stabilité de l’emploi, nous avons vu, lors du Congrès de l’an dernier, comment certaines dislocations affectaient le système. Les conférenciers ont alors démontré de quelle façon on pouvait y remédier, en particulier en utilisant à bon escient diverses politiques gouvernementales élaborées avec la collaboration des différents secteurs affectés. La constatation de ce fait doit amener le syndicalisme à trouver sa vraie voie, dans la vie politique de la nation.
Il importe certes, devant les gouvernants, de revendiquer ses droits. Mais le syndicalisme se doit de participer à l’élaboration de la politique économique et sociale nécessaire au progrès du pays. À cause de l’importance [42] de l’application de ces lois économiques et sociales pour le bien-être du syndicat et de ses membres, nous pouvons entrevoir le jour où les syndicats seront plus justement représentés dans les divers organismes administratifs chargés de l’interprétation et l’exécution des diverses lois sociales.
Discussions
- Fernand Dumont

En tant que sociologue, je ne suis pas tout à fait d’accord avec l’exposé que nous a fait tout à l’heure M. Gosselin. Evidemment je n’entends pas, par là, refuser de façon globale l’analyse qu’il a faite. Mais sur certains points, il me paraît avoir négligé des phénomènes importants et c’est ce que je voudrais souligner. M. Gosselin a fort bien montré que l’économie forme un système. Il nous a parlé du rôle de l’entrepreneur, du rôle de l’innovation, etc., et il est parfaitement en droit de conclure que si le syndicalisme dans une économie comme la nôtre veut être un tant soit peu efficace, il doit jouer jusqu’à un certain point, les règles du jeu économique ces règles qui découlent essentiellement du système capitaliste. Ce qu’il a moins bien montré, à mon sens, c’est que le social forme lui aussi un système qui, la plupart du temps, est contradictoire avec certains aspects du système économique. Il en est ainsi, par exemple, du système de valeurs propre à toute société, auquel doivent se référer aussi bien les groupes qui poursuivent des objectifs purement économiques que les autres groupes. Ce système de valeurs est en réalité composé d’une pluralité de sous-systèmes souvent en contradiction les uns avec les autres ; ce qui complique singulièrement notre problème et celui du syndicalisme en particulier.
L’industrialisation qu’a évoquée M. Gosselin, et dont on retrouve à la source l’entrepreneur, a produit un phénomène très complexe dont n’a pas parlé M. Gosselin, et [43] qui s’appelle les classes sociales. Par définition, celles-ci adhèrent à des systèmes de valeurs différents.
Dans cette perspective, je voudrais faire simplement allusion d’abord à un aspect très important de l’histoire du syndicalisme : M. Gosselin l’a laissé de côté, sans doute parce qu’il parlait uniquement du syndicalisme nord-américain. Je pense à l’apparition périodique du syndicalisme révolutionnaire : il exprime évidemment cette tendance du syndicat à ne pas être simplement un mécanisme économique parmi d’autres, mais à être l’expression d’une classe sociale qui, fondamentalement, n’adhère pas à la même échelle de valeurs que les entrepreneurs. Considéré dans cette perspective, le syndicalisme ne nous apparaît plus seulement comme un mécanisme du système économique, mais aussi comme une pièce du système social. Ses comportements auront ainsi nécessairement des caractères ambigus, parfois contradictoires qu’il faut reconnaître dès le départ si on veut bien mesurer les dimensions du problème que nous devons discuter ce matin.
Ces remarques paraissent particulièrement importantes dans le contexte actuel de la Province de Québec. Je crois, avec M. Gosselin, que notre syndicalisme doit ajuster son action, plus profondément qu’il ne l’a fait jusqu’ici, avec les traits d’ensemble de notre économie. Mais il est vrai aussi que nous vivons dans une société où les valeurs suprêmes sont des valeurs que nous appellerons, pour faire court, « bourgeoises » ; ce sont ces valeurs que l’on retrouve, le plus souvent, dans nos institutions : le syndicalisme, dans ce contexte, apparaît comme un des seuls organismes susceptibles de représenter et de promouvoir les valeurs de la classe ouvrière dans un système social qui ne les reflète pas. Il faut aller plus loin : la fonction sociale du syndicalisme dans la conjoncture actuelle de la Province de Québec, dépasse la simple représentation d’une classe particulière. Ce n’est un mystère pour personne que notre milieu traverse actuellement une phase de grande carence politique : sur ce plan, le syndicalisme nous apparaît, pour le moment, comme la seule structure dynamique, la seule structure qui donne une voie à ceux qui ne sont pas satisfaits de l’état de stagnation politique et sociale où nous sommes. Rôle de suppléance dira-t-on : c’est possible ; mais nous savons qu’il n’y a jamais eu de sociétés où les institutions n’aient eu que des fonctions parfaitement cohérentes.
En résumé : le syndicalisme est un élément du système économique et il y doit jouer les règles du jeu ; je [44] suis, encore une fois, parfaitement d’accord avec M. Gosselin sur ce point. Mais, le syndicalisme est aussi un élément du système social : là aussi, il doit jouer des règles du jeu non moins précises et contraignantes que les premières. Ces deux types de fonctions sont souvent contradictoires les unes avec les autres ; je ne crois pas qu’il faille proposer de sacrifier un type à l’autre. Je ne dirai pas où se trouve, pour ma part, l’ordre de priorité : il me semble que c’est aux élites ouvrières d’en décider.
- Fernand Jolicoeur

Même si je suis d’accord avec le conférencier sur nombre d’idées qu’il a exprimées, je ne puis considérer que le syndicat va se limiter simplement au rôle économique qu’on semble lui demander de jouer sur le plan de l’entreprise. C’est pourquoi les syndicats s’intéressent au contrôle des prix, et qu’ils demandent au gouvernement de faire des enquêtes afin de les éclairer sur différents problèmes, plus particulièrement en vue de contrôler un peu l’automation, cette transformation formidable de l’industrie qui, laissée à elle-même, pourrait bouleverser complètement l’économie au lieu d’en être un facteur dynamique. Car l’automation non contrôlée pourrait contribuer à créer beaucoup de trouble dans toute la société et à tous les points de vue. Elle aurait en effet des répercussions inévitables sur le plan social, ce que l’on ne peut pas non plus oublier. Enfin ce sont des questions que je me pose.
Je ne veux pas dire ici que M. Gosselin nie au syndicalisme un rôle plus considérable que celui qui semble découler de son exposé, mais je pense que cet aspect n’est pas assez souligné. Par ailleurs, j’admets aussi que l’intégration économique a provoqué une intégration syndicale et que c’est là une question permanente et pertinente. Cependant, comme directeur du Service de l’éducation de la CTCC, je serais très heureux d’inviter M. Gosselin à en discuter à nos journées d’études de la CTCC. Nous serions alors bien intéressés d’entendre ses commentaires à ce sujet et nous serions plus à l’aise pour en discuter avec lui.
- Yves Dubé

Dans l’ensemble, je dois dire que je suis d’accord avec M. Gosselin. Comme économiste, je ne pourrais pas facilement me dissocier des conclusions auxquelles un de [45] mes collègues économistes arrive. Mais il y a quelque chose qui ne me satisfait pas complètement dans l’exposé de M. Gosselin et c’est ici peut-être que je rejoins M. Dumont. Je crois, en effet, que si M. Gosselin a eu raison d’insister sur la fonction économique du syndicat, il l’a peut-être fait en sous-estimant quelque peu sa fonction sociale.
Le syndicat représente non seulement les intérêts des travailleurs, comme travailleurs, mais également des êtres humains qui font partie d’une société. Il doit, par conséquent, tenir compte des revendications sociales et des aspirations de ses membres comme citoyens.
On peut dire, au sens strict, qu’on poursuit un but économique quand on cherche à obtenir des avantages de salaire ou autres avantages monétaires immédiats. On peut poursuivre un but non-économique quand on cherche à obtenir des avantages de caractère non-monétaire. Cependant, ces deux types d’action sont souvent qualifiés d’économiques en ce sens qu’ils permettent d obtenir plus au prix d’un effort moindre ou d’une façon plus agréable. On peut se quereller sur les mots ; mais quand M. Gosselin parle d’action économique, il a à l’esprit toute cette action syndicale qui a pour fin d’améliorer la condition du travailleur comme travailleur, quelle soit économique ou non-économique au sens où les économistes l’entendent.
À mon avis, le syndicat doit signifier plus que ça. Le syndicat représente et doit représenter une force incontestable dans la société. À ce point de vue, il a des droits et des responsabilités et envers la société dont il fait partie intégrante et envers ses membres considérés comme citoyens. Il ne devrait pas se refuser à une action sociale, même pratique, quand celle-ci devient nécessaire. Le grand problème est de juger de la nécessité immédiate et pratique de telle ou telle action et de la forme de cette action. La nécessité, pour le syndicat de participer activement à la vie sociale même sur des questions qui ne mettent pas en jeu les intérêts économiques immédiats des syndiqués, reste là.
Il faut donc tenir compte des intérêts économiques immédiats des syndicats et de leurs intérêts sociaux comme membres de la société.
Je suis quand même d’accord avec M. Gosselin quand il prétend que le syndicat doit avant tout poursuivre des [46] buts économiques. Le syndicat se définit surtout comme pôle d’opposition à la grande entreprise et comme pour la grande entreprise, c’est sa force économique qui doit avant tout le caractériser. Le syndicat doit comprendre que c’est là l’essentiel. S’il l’oublie, il risque de compromettre son existence même comme syndiqué. D’autres organismes existent où il peut faire de l’action politique et sociale. Cette force économique étant acquise ou du moins assurée, le syndicat pourra par la suite exercer une action sur le plan social. Si la force n’existe pas, l’action n’est pas possible.
- René Tremblay

C’est une situation évidemment difficile de parler en quatrième lieu parce que tout ce qu’on avait l’intention de dire a déjà été signalé par ceux qui nous ont précédés. Je suis extrêmement heureux que M. Dumont ait élargi la question traitée par M. Gosselin. Il est certain qu’en cherchant à établir la relation entre les changements de la structure économique et les changements syndicaux, il y avait, en se limitant à ce seul aspect du problème, danger de donner l’impression que le problème social dans lequel s’insère le syndicat, a une moindre importance.
Je suis parfaitement d’avis avec M. Dumont que, dans la province de Québec, la CTCC, plus particulièrement, a représenté, représente et représentera encore pendant un certain temps une force sociale par laquelle a pu trouver à s’exprimer une classe sociale. Jusque là, cette classe sociale n’avait pas trouvé dans les autres organismes, et dans une structure qui s’est faite indépendamment d’elle, un moyen d’exprimer ses revendications et de se développer comme groupe.
Alors je pense que le problème d’un syndicalisme québécois qui remplit une fonction sociale et culturelle extrêmement importante complique énormément la possibilité d’une fusion éventuelle avec des centrales syndicales où justement le rôle économique pourrait être plus facilement joué.
Mais je pense qu’il faut tout de même reconnaître que le syndicalisme est d’abord et en soi, indépendamment de la situation historique de la province de Québec, une institution qui a des objectifs économiques. Maintenant ces objectifs ne sont pas nécessairement irréconciliables [47] avec des objectifs sociaux, culturels et même ethniques. Je pense que ce qu’a voulu signaler M. Gosselin, c’est qu’à l’intérieur du contexte économique nord-américain, ces objectifs sociaux, ethniques ou culturels doivent être atteints en reconnaissant que les objectifs économiques se placent dans un contexte d’ensemble et qu’un mouvement syndical régional n’est pas le seul à ce moment-là à pouvoir jouer ce rôle économique. Et comme le signalait M. Dubé, il est sûr qu’il faudrait reconnaître que les objectifs sociaux, ethniques et culturels ne peuvent être dissociés des objectifs économiques qui sont à la base même de la vie et que, au lieu de les présenter en termes de conflits, il faudrait plutôt présenter ces divers objectifs comme étant dans une certaine mesure complémentaires. Car ce n’est qu’en atteignant de façon efficace ses objectifs économiques que le syndicalisme peut permettre à ses membres d’atteindre d’autres objectifs. Dans la mesure où il veut atteindre ces objectifs économiques, le syndicalisme est obligé de se plier à certaines exigences du contexte économique capitaliste, à celles qu’implique l’intervention de l’État et surtout à celles qui découlent de l’interdépendance entre les différents secteurs économiques.
Étant donné que le problème de la CTCC a été posé, et vu tout ce que ce mouvement syndical représente d’extrêmement précieux à d’autres points de vue qu’au point de vue économique, je crois que la collaboration sur le plan économique qui s’avère indispensable avec les autres centrales syndicales, devra se faire en tenant compte de la nature particulière de ce mouvement ouvrier. Cette collaboration ne devra jamais aller à un point tel qu’elle mettrait en péril la poursuite par ce mouvement syndical d’objectifs culturels, ethniques et même religieux indispensables, étant donné la nature des travailleurs qui sont à l’intérieur de ce mouvement là.
Je serais donc dans l’ensemble d’accord avec M. Emile Gosselin, et je compléterais seulement son analyse sans y voir cependant sur beaucoup de points de contradictions avec ce qu’a signalé M. Dumont. Je pense que le problème de la collaboration entre un mouvement syndical comme la CTCC, étant donné sa nature très particulière, avec d’autres centrales syndicales, pose des problèmes particuliers et que ces solutions devront être pensées en tenant compte de tous les aspects du problème en question.
[48]
- Émile Gosselin

Mes paroles ne prendront pas l’aspect d’une réplique. Il me faudrait alors un peu plus de recul et de temps pour bien étudier à leur face même les suggestions que viennent de faire mes collègues, ne serait-ce qu’en vue de compléter l’exposé que je vous ai présenté ce matin. Cependant comme le bébé est déjà au monde, et qu’il semble bien portant, j’ai l’intention de lui permettre de vivre une existence indépendante. Ainsi mon exposé atteindra peut-être le but que je me proposais. J’ai expliqué que e syndicalisme, et j’espère l’avoir suffisamment souligné, présuppose exactement ce que M. Dumont a dit. Il y a évidemment intégration et différenciation sur le plan culturel, c’est-à-dire qu’il y a telle chose que des classes sociales. Dans le domaine des valeurs, il y a évidemment une pluralité de systèmes comme on l’a rappelé. Je ne l’ai peut-être pas dit, mais c’était également postulé, le syndicat est un groupe social et comme tel il est soumis à des forces internes et externes. Ce que je voulais surtout souligner, c’est que son champ d’action étant spécifiquement économique, le syndicat devait constamment se référer, quant aux points fondamentaux de son action, aux mécanismes économiques mêmes auxquels il s’intègre. De sorte que si nous avons dans notre province un syndicalisme qui poursuit des fins nationalistes et culturelles, qu’il ne les poursuive pas comme si les mécanismes économiques n’existaient pas. Du moins que ce syndicalisme s’attache à bien voir quels sont les mécanismes économiques dans lesquels notre province s’imbrique par rapport à l’ensemble du pays, si l’on veut que l’éducation que l’on donne aux membres soit bien faite et réaliste. Ainsi les prises de position que les syndicats du Québec prendront par rapport à la situation économique de la province seront réalistes parce que reliées à l’ensemble des mécanismes économiques, c’est-à-dire à l’ensemble de la situation économique totale, telle quelle affecte la province de Québec actuellement. Je dois dans une bonne mesure me rallier aux commentaires que l’on a faits à l’occasion de mon exposé.
Je n’ai pas omis les problèmes d’ordre sociologique parce que je ne les croyais pas importants. J’ai surtout voulu insister sur une idée afin de la faire pénétrer davantage. Elle consiste en ceci : le syndicat, ayant l’économique comme son objet spécifique, doit constamment dans ses recherches et ses revendications tenir compte de ses [49] points d’insertion dans le système, c’est-à-dire du marché du travail et de tous les éléments qui l’affectent.
- Jean Gérin-Lajoie

J’aimerais plutôt appuyer la position qu’a prise M. Gosselin au sujet de l’importance de l’action économique dans l’action syndicale. Je crois que cette position correspond parfaitement à la façon dont s’exerce l’action syndicale, non seulement dans l’usine, mais ailleurs.
Tant sur le plan des négociations que sur celui des autres relations où s’engagent les syndicats, il est certain que tout repose sur la force économique. Et il y a un secteur en particulier où le syndicalisme apporte l’une des contributions culturelles des plus considérables, celui qui se rattache à la sécurité et la dignité du travailleur dans l’usine. Mentionnons les efforts du syndicalisme pour obtenir des suppléments d’assurance chômage et une protection accrue contre l’insécurité résultant de la maladie et la vieillesse. Il s’agit là d’une contribution importante pour le travailleur, qui ne se concrétise peut-être pas en dollars et en cents dans son enveloppe de paie, mais qui est obtenue par sa force économique.
De plus, je pense que complémentairement à cette action économique, le syndicalisme s’est engagé dans un certain nombre d’initiatives sur le plan de l’action politique, de l’éducation, des services sociaux et de l’influence sociale du syndicalisme. Je pense qu’il est inutile d’essayer de dissocier ces initiatives syndicales de l’action économique du syndicalisme. Parce que si l’on analyse un peu l’expérience du mouvement ouvrier dans le reste du continent, l’on voit que l’ensemble des initiatives syndicales repose sur la force économique du syndicalisme. Le travailleur s’y intéresse par suite des succès économiques des syndicats au niveau de l’entreprise. Il s’y intéresse également à cause des problèmes qui naissent de certains progrès mêmes réalisés dans l’entreprise et l’industrie. Je crois que l’action syndicale est également nécessaire en dehors des cadres de la négociation collective. Mais ce genre d’action qui se fait dans le reste du continent et du pays est à un point particulièrement faible dans les milieux syndicaux de la province de Québec, qu’il s’agisse des syndicats affiliés à la CTCC ou des autres unions. Je crois que l’on souligne une faiblesse dans l’un des raisonnements qui nous ont été donnés lors des commentaires de ce matin.
[50]
On a prôné à un moment donné et on a accepté qu’il pouvait y avoir union des forces de la CTCC et de celles des autres unions sur le plan économique, mais on ne dit rien des autres plans. Il y a cependant une question que je me pose. Si la seule condition de progrès économique ou de progrès sur les différents plans humains est de se servir d’un outil de négociation économique, donc de l’union, de quelle façon peut-on ensuite prétendre qu’on va aider les travailleurs canadiens-français, en tant que force sociale et en tant que classe sociale, à s’exprimer sur le plan de la province de Québec, si on les laisse divisés entre eux dans leur propre province ? J’ai l’impression que la division va tout simplement continuer à nous affaiblir. Je crois que le syndicalisme est certainement rendu à son point critique dans la province de Québec. Il fait face à une foule de problèmes sociaux auxquels on s’est déjà attaqué avec succès dans certains autres endroits du continent, que ce soit sur le plan politique, sur le plan des services sociaux, sur le plan de certaines réalisations culturelles, comme la lutte contre la ségrégation raciale dans certaines parties des Etats-Unis et son élimination. Il s’agit là d’un ensemble de problèmes culturels qui se sont posés. Je pense que nous avons chez nous un problème culturel très spécial, celui de la place et de la dignité du travailleur de langue française dans la province de Québec et dans le Canada. Et je crois que si nous essayons de le résoudre en posant à la base la division dans le mouvement ouvrier, nous n’en viendrons à aucune solution valable.
- René Tremblay

Je ne pense pas que ce que M. Gérin-Lajoie vient de signaler et ce que j’avais moi-même signalé antérieurement soient irréconciliables. Evidemment il est assez difficile de discuter ici de la forme que pourrait prendre cette fusion et cette intégration de la CTCC au reste du mouvement. Mais je pense qu’il y a au moins comme principes pouvant nous guider ces deux réalités que l’on peut réussir à concilier, du moins je le crois. D’une part la nécessité d’une intégration économique de plus en plus forte. Cette intégration s’impose, à la fois pour renforcir le mouvement syndical et lui permettre de présenter un front uni, à la fois pour établir une planification d’ensemble des politiques de salaires, et, comme M. Gosselin l’a signalé de façon extrêmement intéressante, pour établir des plans de négociation dans des secteurs régionaux de [51] préférence à d’autres, dans des secteurs d’industrie de préférence à d’autres. À ce moment-là, l’intégration sur le plan de ces négociations économiques devrait être très forte entre la CTCC et le reste du mouvement. Je pense qu’une simple collaboration sur ces sujets ne serait pas suffisante. Il faut qu’il y ait vraiment intégration sur le plan de ces politiques. D’autre part il y a cette deuxième réalité que M. Dumont signalait, le fait que la CTCC a joué dans la province de Québec un rôle qui, pour différentes raisons, a dépassé très largement celui d’un syndicat économique qui s’intègre dans un mouvement d’ensemble. Je suis d’avis qu’il y a moyen de trouver des formules pour que cette centrale syndicale, la CTCC, puisse continuer à jouer ce rôle qui, à mon avis, n’est pas inconciliable avec une collaboration et même une intégration, (si vous aimez mieux le mot) aux autres centrales syndicales pour toutes les activités économiques qui requièrent une collaboration et des décisions communes.
- Louis-Philippe Boily

MM. Dumont et Tremblay se sont efforcés de faire admettre par M. Gosselin que dans son exposé il n’avait pas tenu compte de la question sociale. Ces deux membres du panel ont indiqué, presque à l’unanimité tous les deux, qu’en ce qui regarde la CTCC, cette dernière s’est occupée du problème social plus que les autres unions. Je suis moi-même de cet avis-là. Est-ce que l’on sait que par contre, à exception près, l’industrie québécoise ne se préoccupe pas assez du problème social ? Lorsqu’on en vient à discuter et qu’on amène cet argument on le met de côté et l’on parle seulement de l’argument économique.
- Fernand Dumont

Il est certain, et j’ai été tout à fait d’accord avec M. Gosselin là-dessus, que l’aspect économique de la question est très important. L’action syndicale doit être fondée non sur des revendications économiques inconsistantes mais sur des revendications économiques qui tiennent compte de l’ensemble du système de la politique des entreprises et de l’Etat. Mais lorsque je parle de l’aspect plus proprement social de la question, je ne voudrais pas qu’on le confonde avec ce qu’on appelle souvent « la question sociale ». Le problème est beaucoup plus complexe.
[52]
Il s’agit de bien voir que le syndicalisme, dans une société donnée, est l’expression de besoins qui sont impliqués dans le fonctionnement de la société, de besoins qui ne sont pas purement et simplement strictement économiques. D’ailleurs, M. Gérin-Lajoie en a énuméré un certain nombre. Je voudrais compléter mes remarques de tout à l’heure en insistant sur le fait que la contradiction n’est pas seulement dans les tensions qui existent entre les structures sociales et les structures économiques. Elle existe dans les comportements et la conscience de l’ouvrier lui-même, et déjà sur le plan économique. Sans doute que l’ouvrier veut des augmentations de salaire, de meilleures conditions de travail. Et à ce compte, le syndicalisme doit jouer le jeu économique, celui qui lui est imposé par le système. Dans un tel contexte, il est évident qu’une intégration beaucoup plus profonde des formations syndicales que celle qui existe actuellement s’impose. Je pense que nous sommes tous d’accord là-dessus. Mais il reste que l’ouvrier par ailleurs se pose aussi des questions sur la nature du système économique et le remet plus ou moins confusément en question. Par conséquent le syndicalisme ne peut pas se contenter, sur le strict plan économique, d’être purement et simplement un mécanisme de fonctionnement du système capitaliste mais doit aussi, plus ou moins, lé remettre en question, s’il veut assumer véritablement la conscience ouvrière.
Tout cela résulte de cette situation de classe dont nous avons parlé tantôt et qui doit nous interdire de considérer notre société comme étant parfaitement fonctionnelle.
- Fernand Jolicoeur

À mesure que M. Dumont parlait, mon discours diminuait de longueur et tant mieux pour tout le monde. Mais justement, je suis loin de nier l’importance du rôle économique du syndicat, au contraire ! Je vais même jusqu’à dire que le mouvement syndical est un élément dynamique de la vie économique. Quand M. Gosselin dit que ce qui crée le dynamisme de la vie économique, ce sont les besoins accrus des consommateurs, l’expansion des marchés, les nouvelles méthodes de production, etc. J’ajouterai à toutes ces causes le syndicalisme lui-même. Et justement quand M. Gosselin dit aussi, et c’est là que je rejoins M. Dumont, et peut-être aussi M. Gosselin, que le mouvement syndical doit s’intégrer à la vie économique, [53] au système économique, j’accepte, mais à condition qu’intégrer ne veuille pas dire accepter le système économique. Et c’est dans ce sens là que je comprends que le mouvement syndical devient un élément très dynamique de la vie économique. Cependant, j’aurais préféré qu’on discute quelles sont les nouvelles transformations économiques dans lesquelles nous évoluons et vivons aujourd’hui, quelles sont toutes ces transformations économiques que nous commençons à reconnaître, qui vont être très importantes, qui peuvent bouleverser toute notre vie sur tous les aspects tant économiques que sociaux et culturels ? J’aurais préféré qu’on discute de cela plutôt que des formes que peut prendre le syndicalisme à cause de ces nouvelles transformations économiques. L’étude de ce problème nous aurait aidés, nous du mouvement syndical, à discuter dans nos propres congrès, des possibilités de s’adapter à ces nouvelles transformations syndicales. De la même façon que M. Gosselin nous dit que c’est l’affaire de l’entrepreneur de rechercher constamment les combinaisons nouvelles de facteurs de production, je crois que c’est l’affaire aussi du mouvement syndical lui-même de rechercher constamment de nouvelles combinaisons des forces syndicales, mais dans des congrès syndicaux et non pas devant le public.
- Charles Lemelin

Je souscris à la plupart des propositions que vient de nous soumettre M. Jolicoeur. Je veux préciser que je n’ai pas la compétence voulue pour traiter le problème de la CTCC.
Revenant à l’exposé de M. Gosselin, j’essaie de me représenter exactement quels étaient les cadres qu’il a choisis. Il avait devant lui deux choix. En premier lieu, il aurait pu faire l’historique et la présentation systématique du contexte concret en ce qu’il a de pertinent à la question ouvrière et au syndicalisme. Je crois cependant que M. Gosselin n’aurait pas pu accomplir une telle tâche en vingt pages de texte. Le second choix, celui qu’il a pris, est tout différent. Il consiste à poser le problème du syndicalisme de façon à aboutir à ce que j’appellerais une théorie de l’action syndicale.
Sans énumérer les problèmes concrets, M. Gosselin fournit quand même une très bonne théorie de l’action et atteint ainsi le but visé. En outre, par un raisonnement [54] a priori, il sait mettre l’accent sur les cas les plus importants de conflit entre objectifs économiques et objectifs non-économiques. L’intuition nous dit qu’il existera des problèmes dans la pratique précisément là où des confits peuvent être mis en relief par ce procédé logique.
Enfin, si M. Gosselin a d’abord mis l’accent sur les aspects économiques du problème à l’étude, c’est que dans l’ordre des réalités c’est, la plupart du temps, en termes économiques que se manifestent les effets des autres lacunes dont il vient d’être question au cours de la présente discussion. Il est normal qu’une théorie de l’action bien conçue mette l’accent sur les malaises les plus tangibles et donc débouche de plain-pied et immédiatement sur les problèmes économiques.
- Gérard Dion

Une question a été posée par écrit. Je vais vous la lire afin qu’on puisse la discuter : « Est-ce que les décisions d’innover ne peuvent être que le fait de l’entrepreneur sans que le syndicat ait droit au chapitre, ainsi que M. Gosselin a semblé le laisser entendre au cours de son exposé ? »
La question est grosse de conséquence. Si l’innovation vient exclusivement de l’entrepreneur, ceci veut dire qu’au point de vue économique, abstraction faite de l’aspect social dont M. Dumont a fait mention, le syndicalisme doit toujours marcher dans un chemin qui lui a été tracé par d’autres.
- Émile Gosselin

Je pense alors que vous me feriez dire exactement le contraire de ce que j’avais l’intention d’exposer. En effet, l’innovation peut se présenter de différentes façons. Elle peut résulter de la découverte d’un nouveau marché, comme cela s’est produit lorsque les conquistadores se sont lancés sur les mers. Elle peut également consister en une nouvelle façon de fabriquer un produit et je pense qu’à ce sujet ma réponse sera ad rem. Quand je considère par exemple le secteur du vêtement pour femmes, je constate les efforts que les syndicats ont faits, souvent contre le gré des employeurs, pour réorganiser toute la production de façon non seulement à assurer la stabilité de [55] l’entreprise (et elle en avait besoin à cette époque, à la fin de la première Grande guerre), mais aussi de façon à assurer les hausses de salaires et une meilleure sécurité du travailleur. À l’aide de ce seul exemple, je me demande si aujourd’hui le syndicat n’est pas en train d’assumer, conjointement avec ce que l’on appelait traditionnellement l’entrepreneur, c’est-à-dire l’employeur, une partie de cette fonction de l’entrepreneur, définie au sens économique du terme. En fait, lorsque vous introduisez, à cause des pressions syndicales, de nouvelles façons de produire, eh bien ! vous en arrivez à un système de stabilisation économique établi presque conjointement par les deux parties. Prenons à titre d’exemple l’évaluation des tâches et tout le système de la convention collective. De pressions en pressions, les syndicats ont augmenté leur pouvoir de déterminer, conjointement avec l’employeur, certaines conditions affectant la production. Ce n’est pas tout d’inventer de nouveaux produits et de déterminer de nouvelles combinaisons de facteurs de production. Il y a aussi, je l’ai mentionné, l’apparition des nouvelles structures industrielles. Je pense que l’avènement du syndicalisme dans l’entreprise a aidé fortement tous les employeurs à repenser toutes leurs structures de production, et très souvent, de concert avec les syndicats eux-mêmes. C’est dans ces divers sens que les syndicats assument de plus en plus certaines fonctions de l’entrepreneur.
[1] La stabilité de l’emploi, prof. Charles Lemelin, Les Presses Universitaires Laval, 195®, XIe Congrès des Relations Industrielles, p. 31.
[2] La stabilité de l’emploi, op. cit., p. 18.
|