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Louis Gill
économiste, professeur à l'UQÀM
“IRAK-KOWEIT.
Points de repère historiques
et enjeux de la guerre.”

Montréal : notes pour présentation de conférences, janvier 1991, 6 pp.
- 1. Chronologie des événements
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- 2. Les enjeux de la guerre
CHRONOLOGIE DES ÉVÉNEMENTS

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Berceau des plus anciennes civilisations du Proche-Orient, la Mésopotamie prend le nom d'Irak.
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1534
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L'Irak, comme tout le monde arabe, tombe sous la domination de l'empire turc [ottoman]. Cette domination durera près de 400 ans, jusqu'à la Première guerre mondiale.
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Pendant toute cette période, le Koweit [petite bourgade] est un district de la province de Bassora [ville du sud-est de l'Irak], donc partie intégrante de l'Irak.
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1890
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La Grande-Bretagne, première puissance économique et militaire de l'époque, cherche à s'implanter au Proche-Orient [protection de sa route vers l'Inde et attrait des richesses pétrolières de la région]. Elle invite les cheikh locaux [chefs de tribu] à se détacher de l'emprise turque et à se placer sous sa « protection ».
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1897
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Elle tente de détacher le Koweit du reste de l'Irak pour en faire un protectorat britannique. Suite au refus de deux cheikh d'accepter cette « protection », elle organise leur assassinat par leur jeune frère, le cheikh Mubarak as Sabah [la famille as Sabah, au pouvoir depuis 1756, est encore aujourd'hui la famille régnante du Koweit].
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1898
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La G-B signe un accord secret avec le cheikh en vertu duquel celui-ci consent à se placer sous la protection britannique.
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1901
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Le sultan turc oblige le cheikh à renoncer à cet accord.
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1913
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Accord entre la Turquie et la G-B, reconnaissant le Koweit comme un district de la province de Bassora de l'Irak.
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1914
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Déclenchement de la Première guerre mondiale. La Turquie est l'alliée de l'Allemagne.
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1916
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Accord Sykes-Picot entre la G-B et la France, découpant les territoires de l'empire turc d'Arabie en zones de domination française et britannique. L'Irak [y compris le Koweit] se retrouve sous domination britannique.
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Promesse britannique de créer un vaste royaume arabe dans la zone « du croissant fertile » [entre la Méditerranée et le Golfe arabo-persique].
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1917
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Déclaration Balfour : engagement britannique de créer un « foyer national juif » en Palestine. L'État d'Israël sera fondé en 1948.
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| 1920 |
Conférence de San Remo. La Société des nations [ancêtre de l'ONU] donne à la G-B le « mandat » d'administrer l'Irak et la Palestine. Elle crée aussi un consortium pour la prospection du pétrole, la Société irakienne du pétrole, contrôlé à 95% par la G-B, la France et les États-Unis. |
| 1921 |
Les britanniques installent la royauté hachémite au pouvoir à Bagdad et à Amman. |
| 1922 |
La G-B crée officiellement pour la première fois une entité territoriale distincte appelée Koweit, détachée de l'Irak. Protectorat britannique, le Koweit deviendra un pays indépendant en 1961. |
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Le roi Faysal 1er d'Irak, quoiqu'intronisé par la G-B, refuse la séparation du Koweit de l'Irak et la perte d'un accès au Golfe pour l'Irak. La G-B impose son veto à la construction d'un chemin de fer vers le Koweit et à la construction d'installations portuaires irakiennes au Koweit. |
| 1932 |
La G-B accorde l'indépendance à l'Irak. Le Koweit demeure toutefois un protectorat britannique. |
| 1930-39 |
Tout au cours des années 30, mouvements de protestation en Irak et au Koweit pour le retour du Koweit à l'Irak. Mouvements durement réprimés en Irak par la G-B qui interdit au roi Rhazi 1er, fils de Faysal 1er [mort en 1933], de se rendre au Koweit. |
| 1939 |
La G-B avertit le roi Rhazi 1er de cesser d'appuyer le mouvement de contestation au Koweit. Il refuse. Il est trouvé mort le 5 avril, de toute évidence assassiné par des agents britanniques. |
| 1939-58 |
Son fils, Faysal II étant trop jeune pour régner, l'administration du pays est confiée à un homme de paille de la G-B, Nouri es Saïd. La question du retour du Koweit à l'Irak est continuellement objet de litige pendant toute cette période. |
| 1952 |
Renversement de la monarchie en Égypte et prise du pouvoir par Nasser en 1954. Incidence sur le renforcement du sentiment nationaliste irakien et réactivation de la demande de réintégration du Koweit. |
| 1955 |
Signature du Pacte de Bagdad entre la G-B, la Turquie, l'Irak, l'Iran et le Pakistan [les États-Unis sont présents comme observateurs]. |
| 1958 |
Sous la pression populaire, Nouri es Saïd demande à la G-B et aux É-U d'accéder à la demande de réintégration du Koweit à l'Irak. |
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Acceptation des É-U en janvier, puis acceptation de principe de la G-B qui propose de reporter au 24 juillet à Londres la discussion des modalités de l'entente. |
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Le 14 juillet, coup d'État du général Kassem qui renverse la monarchie irakienne et proclame la république. Nouri es Saïd et le roi Faysal II sont exécutés. La G-B abroge immédiatement son engagement relatif au Koweit. |
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1961
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La G-B confère l'indépendance au Koweit qui ne deviendra membre de l'ONU qu'en 1963.
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Kassem déclare qu'il ne reconnaît pas cette décision et qu'il continuera à considérer le Koweit comme partie intégrante du territoire irakien. En réponse, la G-B envoie des troupes dans le Golfe.
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1963
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Kassem est renversé et exécuté suite à un coup d'état organisé par la CIA. L'un des artisans du coup d'État sous la direction de Bruce Odell [responsable des opérations pour la CIA] et désigné par Odell comme « figure de proue de l'aile droite », est nul autre que Saddam Hussein.
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1965
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Le cousin de Saddam Hussein, le général Hassan al Bakr devient secrétaire-général du parti Baas, avec l'appui de la CIA.
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1968
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Putsch militaire. Hassan al Bakr devient président de la République. Saddam Hussein est responsable de la sécurité intérieure en tant que président du Conseil révolutionnaire.
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Pendant toute la décennie des années 70, Saddam Hussein recherche un compromis avec le Koweit en vue d'obtenir uniquement un accès aux îles que possédait antérieurement l'Irak dans le Golfe, renonçant à la revendication de récupération du Koweit.
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1978
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Apparition d'un nouveau contentieux : empiétements du Koweit sur le territoire de l'Irak.
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1979
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Saddam Hussein succède à al Bakr comme président de l'Irak.
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Révolution en Iran. La dynastie du chah Pahlévi, entièrement acquise aux É-U, s'effondre.
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Au cours d'une rencontre au Koweit, le secrétaire d'État américain Brzezinski incite Saddam Hussein à envahir l'Iran, l'assurant de l'approvisionnement en matériel militaire et de l'appui financier de l'Arabie Saoudite et du Koweit.
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1988
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Après huit ans de guerre, la dette de l'Irak s'élève à 80 milliards de $. Ses créanciers le pressent de rembourser et refusent de s'engager dans une action commune pour soutenir le prix du pétrole.
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Pendant la guerre, le Koweit a profité de la situation pour étendre son territoire aux dépens du territoire irakien, notamment sur la très riche région pétrolière de Rumalia.
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1990
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L'Irak proteste contre le maintien de la présence militaire américaine dans le Golfe et contre la guerre économique dirigée contre lui par les É-U via le Koweit [empiétements sur le territoire irakien, vol de pétrole, inondation du marché pour faire chuter les prix]. Les pressions des É-U apparaissent comme délibérément planifiées pour pousser l'Irak à envahir le Koweit et leur fournir ainsi une justification à leur propre intervention militaire. Mais, pourquoi les É-U ont-ils besoin de cette action militaire ?
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Les enjeux de la guerre

Chaque crise qu'a connue l'économie mondiale depuis le début du vingtième siècle n'a pu être « surmontée », à tout le moins temporairement, que par la relance des dépenses militaires, par le recours à l'économie d'armement, à l'économie de guerre, puis à la guerre elle-même.
Le 2 juillet 1990, la revue américaine Business Week titrait : « Who pays for peace ? » [Qui paiera pour la paix ?], expliquant que « lorsque la paix éclate » [when peace breaks out], les plus sombres perspectives se pointent à l'horizon pour la santé de l'économie et l'emploi [« with peace cornes a lot of pain »].
Le risque de voir la paix « éclater » était effectivement, encore à cette date, un risque réel pour une économie avide d'activité militaire. La réduction des tensions entre l'Est et l'Ouest, amorcée en 1985 par les négociations en vue de la réduction des armes nucléaires et conventionnelles et précipitée par les profonds bouleversements en cours à l'Est depuis l'automne 1989, supprime toute justification à la traditionnelle course aux armements engagée à l'époque de la Guerre froide.
Une nouvelle justification à l'escalade militaire n'a pas tardé à être élaborée, comme le démontre le spécialiste américain des affaires militaires Michael Klare dans un article intitulé « Le Golfe, banc d'essai des guerres de demain » [Le monde diplomatique, janvier 1991].
Aux conflits de petite intensité [opérations anti-guerilla] et de forte intensité [par exemple entre l'OTAN et le Pacte de Varsovie], viennent désormais s'ajouter, dans la nomenclature du Pentagone, les conflits de moyenne intensité, ceux qui engageront les forces armées américaines dans de violents combats contre des « puissances régionales bien armées ».
Dans le contexte de la modification du paysage politique mondial, ce sont ces conflits de moyenne intensité qui sont vus par les stratèges du Pentagone, à partir de la fin des années 80, comme ceux en prévision desquels il faudra désormais se préparer.
La Commission du Pentagone sur la stratégie à long terme demande en conséquence le renforcement des moyens américains de mener des guerres de haute technicité dans des zones du Tiers-monde situées hors du champ couvert par l'OTAN.
Aux yeux du président George Bush, l'émergence d'adversaires bien équipés du Tiers-monde devient, au début de 1990, la menace majeure pour la sécurité des États-Unis. Au même moment, le secrétaire d'État à la défense, Dick Chenney approuvait un plan de défense pour les années 1992-97 mettant l'accent sur d'éventuels conflits avec des puissances régionales comme la Syrie et l'Irak.
Quel est le véritable contenu de cette prétendue menace à la sécurité des États-Unis venant de « puissances régionales bien équipées » ? Craint-on vraiment de voir ces pays bien armés mais faiblement industrialisés, se [5] transformer en agresseurs des États-Unis, première puissance industrielle du monde ? Cela n'a évidemment aucun sens.
Le général A.M. Gray du corps des Marines, dans une déclaration de mai 1990 citée par Michael Klare, résumait clairement les véritables enjeux en disant que si les États-Unis veulent demeurer une superpuissance, ils doivent conserver le libre accès aux marchés extérieurs et aux ressources nécessaires aux besoins de leurs industries. Pour cette raison, expliquait-il, il leur faut déployer une capacité d'intervention militaire capable de répondre à tous les types de conflit, partout dans le monde.
En d'autres termes, ils doivent se donner les moyens voulus pour continuer à imposer leur suprématie à tous les niveaux, économique, politique et militaire. Cette suprématie doit être imposée aux pays du Tiers-monde, mais réaffirmée également face aux autres pays industrialisés.
En dépit d'un déclin relatif sur les terrains industriels et financiers face au Japon, à l'Allemagne, à la CEE, les États-Unis ont clairement démontré qu'ils entendaient continuer à donner le ton. Les dernières négociations au sein du GATT, pour ne donner qu'un exemple, en sont une expression saisissante.
Mais, c'est au niveau militaire qu'il importe avant tout de le démontrer. Sur ce terrain les États-Unis ne peuvent d'aucune manière se permettre un déclin relatif de leur puissance. Si l'URSS est de moins en moins dans la course, écrasée par le marasme économique, le Japon émerge déjà comme un concurrent menaçant par lequel les États-Unis ne peuvent se laisser rattraper. L'Allemagne réunifiée constitue une menace analogue.
À la lumière de ces données, on peut comprendre que les enjeux du conflit actuel dans le Golfe arabo-persique vont bien au-delà de ce qui avait été initialement invoqué pour justifier l'attaque contre l'Irak, à savoir la « libération » du Koweit.
Pour les pays industrialisés et au premier chef les États-Unis, il y a l'accès au pétrole et le contrôle de son prix. Pour les États-Unis, il y a la nécessité d'affirmer et de consolider leur position de leader du monde.
La guerre leur fournit par ailleurs le laboratoire où ils entendent justifier, par l'efficacité des résultats sur le champ de bataille, les énormes dépenses réalisées jusqu'ici pour développer les armes vedettes que sont notamment le missile de croisière Tomahawk, le bombardier furtif [stealth] et le missile anti-missile Patriot, armes dont le développement a suscité de grandes controverses dans la population américaine.
Elle leur fournit également l'occasion de convaincre la population de la nécessité de s'engager encore davantage dans le développement d'armes plus précises, plus dévastatrices, améliorées en vue de corriger les erreurs ou insuffisances des armes actuelles révélées par ce laboratoire.
En s'engageant dans cette guerre, les États-Unis auront réussi à mobiliser contre eux l'écrasante majorité de la population arabe et à faire du despote Saddam Hussein le héros d'une résistance qui ne pourra que s'amplifier.
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