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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

À sol perdu. Haïkus de saison (2019)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Richard Fournier, À sol perdu. Haïkus de saison. Préface de Abigail Friedman. Montréal: La Compagnie à numéro, 2e édition, 2019, 88 pp. [L’auteur nous a autorisé la diffusion en libre accès à tous de ce livre dans Les Classiques des sciences sociales le 14 février 2025.]

[13]

À sol perdu.
Haïkus de saison.

Avant-propos

J’aimerais sans doute dire que la poésie est une forme de l’expérience spirituelle, le haïku n’y échappe pas, je n’y ai pas échappé. D’autre part, proche en pratique depuis longtemps des métiers de l’écriture (journaliste, sociologue, poète, écrivain), je connaissais le haïku parle biais d’un intérêt jamais démenti pour la philosophie. L’épistémologie, pas moins, m’incita, septembre 2005, à répondre à l’invitation provenant d’Abigail Friedman fondant le groupe Haïku Québec autour de son expérience japonaise.

Forme de poésie brève — 17 syllabes sur 3 lignes, 5-7-5 syllabes théoriquement — basée sur la proximité avec la nature, la saisie de l’instant, la simplicité du dire, selon ces règles le haïku de forme classique fait son chemin autonome dans l’esprit de l’interlocuteur occidental.

[14]


Saisie de l’éphémère, le haïku peut toucher n’importe quel thème, comme n’importe quelle émotion, dans la mesure où le poème se raccroche à l’expérience de l’instant.

malade en voyage
mes rêves parcourent seuls
les champs désolés

Bashô

La nouveauté du départ n’est pas celle attendue, si on peut dire : le voyage part pour ailleurs. De même, un nouveau départ qui n’arrive pas :

le vent froid d’hiver -
un homme, le regard fixe
passe à cheval

Ryokân

Peut-être y a-t-il pour le cavalier nouveau départ, mais l’auteur, lui, ne part pas, voudra partir, ne sait pas, etc.

[15]

L’ambiguïté constitutive du haïku n’est pas la moindre des intrigues pour l’esprit occidental.

dans le champ de neige
le chat rentre à la maison
fin de nuit blanche

Parfois, après coup, le poème en français peut en lui-même apparaître, à qui pratique l’écriture — ou dessine, peint, fait de la photo — ou à certains esprits philosophes ou contemplatifs, comme un nouveau départ. En raison de ses caractéristiques de forme et de contenu et de l’expérience de dépaysement. Une ouverture.

Ainsi le haïku saurait-il être une expérience d’apprentissage au sens fort.

Ce qui peut survenir incidemment en posant la simple question : « Qu’est-ce que connaître ? »

sur l’étang gelé
mon reflet dans le miroir
qui regarde qui

[16]

Voici qu’on obtient une image selon les règles japonaises. Mais l’image, rappelait Bachelard, est « l’événement psychique de moindre responsabilité. » L’ambiguïté constitutive de l’image peut ainsi facilement confiner à l’énigme :

sur l’étang gelé
mon reflet dans le miroir
à gauche ou à droite

Du suggestif, propre à l’imaginaire, nous voici à l’indécidable, propre à la logique. D’un cran, on passe de l’image à la représentation, c’est-à-dire à l’organisation interne des images dans un langage. Nous sommes passés du haiku au koan, ce pont aux ânes de la philosophie orientale : un indécidable logique. Qui ou quoi en effet peut trancher entre la gauche ou la droite en se tenant devant le miroir. Qui, le sujet, le Je ; ou quoi, le Moi ? Narcisse ne connaîtra jamais son identité face au Réel.

Et voilà la sagesse (amante de la philosophie) de la règle japonaise. L’expérience de [17]

l’instant donne à un Je son existence dans l’effacement du Moi devant le réel.

À l’encontre de l’épanchement du poème occidental, la poésie, une ascèse.

Richard Fournier

[18]



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 30 mai 2025 7:54
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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