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Collection « Les sciences sociales contemporaines »
Innovation technique et transmission du patrimoine (1980) Introduction
Une édition électronique réalisée à partir de l'article de MM. Gilles Brunel, Marcel Fournier et Antoine Moreau, Innovation technique et transmission du patrimoine . Un article publié dans Travailler au Québec, Actes du colloque 1980 de lAssociation canadienne des sociologues et anthropologues de langue française (pp. 411-427). Montréal: Éditions coopératives Albert Saint-Martin, 1981, 427 pp. [Autorisation accordée par l'auteur le 12 décembre 2002 pour cette oeuvre et toutes celles publiées au Québec]
Introduction
«(La population rurale du Québec) a amélioré ses techniques, mécanisé son outillage, mais toujours selon les virtualités et les limites du domaine familial [...] L'agriculture est devenue commerciale, non industrielle; elle s'est modernisée, mais n'a pas cessé d'être un mode de vie.» Esdras Minville, «L'aspect économique du problème national canadien-français» (1950), dans L'Économie du Québec et la science économique, Montréal, Fides, 1979, p. 131.
Depuis la fin des années 1960 a été introduite dans le secteur de l'acériculture (ou industrie de l'érable) une nouvelle technique de collecte et de transport de la sève d'érable. D'abord artisanale et constituée uniquement d'un ensemble de tubes (1), cette technique a acquis, avec l'utilisation d'une pompe à vide - d'où son nom de Sysvac, c'est-à-dire système de tubes et vacuum -, une plus grande efficacité et s'est rapidement diffusée auprès des agriculteurs: permettant à la fois d'intensifier le débit des entailles et de prolonger la période quotidienne de coulée, ce système ferait augmenter, selon certaines évaluations, de plus de 50% le rendement des érablières (2).
L'impact de cette nouvelle technique est d'autant plus grand qu'elle est introduite à un moment où plusieurs agriculteurs avaient abandonné ou étaient sur le point d'abandonner l'exploitation de leurs érablières; parce qu'elle exigeait la disponibilité d'une main-duvre et souvent l'entretien d'un cheval, cette exploitation apparaissait, en comparaison d'autres spécialisations, beaucoup trop fastidieuse et peu intéressante au plan financier. À la fin des années soixante l'avenir de l'acériculture paraît sombre: non seulement le développement du Québec (construction de routes, de barrages et d'aéroports; création de centres de ski et de parcs touristiques, ouverture de carrières, expansion des villes et des villages, etc.) a provoqué la disparition de nombreuses érablières, mais aussi de nombreux agriculteurs ont alors cessé d'exploiter celles qu'ils possédaient. Roch Delisle, ingénieur, décrit le «changement d'attitude» des agriculteurs dans les termes suivants:
Exploiter une érablière est toujours une tâche rude qui devient encore plus pénible les printemps où la coulée de neige est épaisse; entailler, c'est toujours courir un risque, car on ne connaît pas comment la neige et la température se comporteront. Or, avec les progrès et les exigences de la vie moderne, beaucoup de propriétaires d'érablières sont devenus moins courageux que leurs pères devant le coup de collier à donner et moins philosophes qu'eux face aux pauvres récoltes de sucre. Ce qui a conduit des producteurs à ne pas entailler certains printemps et d'autres à prendre la décision, après une ou deux pauvres récoltes, de ne plus faire de sucre. Par l'amélioration ou l'agrandissement de leurs fermes et de leurs troupeaux, nombre d'agriculteurs ont vu leur position financière s'améliorer. Ils sont ainsi devenus moins dépendants des revenus de l'érablière pour continuer à vivre de leurs exploitations agricoles. Ce qui a amené des propriétaires d'érablières à discontinuer de faire du sucre, ou encore à laisser leurs érablières inactives certains printemps (3).
Rapidement le gouvernement du Québec a cerné l'importance de l'introduction des tubes et de la pompe à vide:
Une augmentation appréciable du rendement apparaît alors essentielle à la survie de l'industrie de l'érable au Québec, car elle seule peut accroître les revenus des producteurs tout en maintenant les prix à un niveau raisonnable pour les acheteurs et les consommateurs (4).
Pour sa part, le ministère de l'Agriculture favorise et appuie, dès la fin des années soixante, les recherches et les travaux de mise au point de la technique (subventions de recherche, organisation d'érablières expérimentales, etc.), diffuse des informations techniques auprès des agriculteurs et enfin fournit des subventions pour l'installation des tubes. De plus, par la création en 1975 d'un organisme consultatif, l'Institut international du sirop d'érable, le gouvernement entend améliorer, à la fois au plan national et international, les conditions de la commercialisation des produits de l'érable. Cependant, malgré les efforts déployés par le gouvernement, le mouvement d'abandon ou de non-exploitation des érablières n'est pas, au début des années soixante-dix, enrayé: de 1960 à 1973, le nombre d'érablières a baissé de 19 000 à 10 000 et de plus, malgré le regroupement de plusieurs érablières et diverses améliorations apportées aux peuplements d'érables et aux méthodes de collecte et de transformation de la sève, le rendement annuel à l'entaille et à l'unité de superficie des érablières demeure faible (5). Quant au Sysvac, il semble ne s'être diffusé que lentement au cours des années soixante-dix: il faut attendre à la fois une modification des conditions du marché (élévation des prix) et une amélioration de la technique elle-même permettant de résoudre divers problèmes (pose et lavage des tubes, fabrication de comprimés de paraformaldéhyde qui, introduits à l'intérieur des entailles, préviennent le développement de micro-organismes, etc.). Enfin, la modification des conditions de travail - non-utilisation du cheval ou du tracteur, diminution de la fatigue physique, etc. - rend accessible à des non-agriculteurs l'exploitation d'une érablière: cette activité devient alors un loisir, une seconde occupation ou même une spécialisation. Une nouvelle technique a évidemment d'autant plus de chances de se diffuser qu'elle a acquis une plus grande efficacité (diminution de l'effort physique, réduction du temps de travail consacré à une ou plusieurs opérations, élévation de la qualité du produit, etc.) et qu'elle assure à l'entreprise une plus grande rentabilité. Mais il n'y a pas de force innée de la technique. Par exemple, dans le cas d'une exploitation saisonnière de courte durée comme celle d'une érablière, il semble bien qu'il puisse «y avoir refus d'industrialisation si le changement éventuel ne favorise que l'allègement du travail» (6). Pour la région de la Beauce, Jean-Claude Dupont a observé en 1972 que «dans les sucreries des "Montées", 7% des propriétaires tout au plus ont adopté le transport direct par boyaux de plastique et ce chiffre n'excède pas 20% dans les sucreries de la "Vallée" (7)». Dans la région des Bois-Francs, l'adoption du système des tubes fut aussi relativement lente: à la fin des années soixante-dix, environ deux cents agriculteurs, c'est-à-dire un peu moins du tiers des agriculteurs, avaient eu recours au programme de subventions gouvernementales. Depuis quelques années, le processus d'adoption du système des tubes s'est certes rapidement accéléré au point de devenir général et irréversible, mais un certain nombre d'agriculteurs refusent toujours ce changement. Pour rendre compte du rythme et des modalités de diffusion-adoption d'une innovation technique, il ne suffit donc pas de prendre en considération ses seules qualités ou caractéristiques intrinsèques: il faut aussi tenir compte du mode de gestion de l'entreprise, c'est-à-dire de la façon dont le propriétaire: 1) élabore ses stratégies économiques, 2) gère le système de relations sociales (en particulier les relations familiales) et 3) organise l'aménagement de l'espace ou le rapport à l'environnement. Dans la prise de décision d'introduire un changement technique, la dimension économique, i.e. la rentabilité, est souvent déterminante, mais elle n'est pas la seule: ainsi la résistance à une nouvelle technique risque d'être, en milieu rural, d'autant plus forte qu'elle rend caduques les anciennes habiletés ou compétences qu'ont acquises pendant des années les agriculteurs. Pour le cas de Sysvac, ce facteur est présent mais il semble négligeable: parce que les connaissances ou habiletés les plus importantes concernent non pas la collecte de la sève, mais les méthodes de fabrication des produits de l'érable, son introduction ne disqualifie nullement le «sucrier», qui surveille toujours le processus de transformation de «l'eau d'érable». De plus, même s'il s'effectue dans un secteur d'activités qui était demeuré jusqu'à récemment relativement traditionnel ou artisanal (8), le changement qu'entraîne le secours au Sysvac n'est pas totalement «nouveau». Les agriculteurs ont en effet connu auparavant des changements similaires, par exemple dans le secteur de l'industrie laitière. «Le Sysvac, c'est, précise un agriculteur, comme la trayeuse à lait, mais pour les arbres.» Depuis la seconde guerre mondiale, l'agriculture s'est profondément transformée (mécanisation, spécialisation, etc.) et la plupart des agriculteurs qui ont «survécu» n'ont pu le faire qu'en agrandissant les espaces cultivés et en introduisant une machinerie plus sophistiquée, bref en devenant des agriculteurs «moderne». Au niveau des compétences et des habiletés, ces agriculteurs sont donc préparés, pour ne pas dire prédisposés, aux changements techniques. Cependant, l'adoption d'une nouvelle technique ne se fait, pour tous les agriculteurs, ni au même moment ni selon des modalités semblables: certains l'adoptent immédiatement, d'autres préfèrent attendre. «Il appert, comme le note Dupont, que l'introduction d'un instrument de travail nouveau provoque toujours un moment d'hésitation: on adopte le nouveau, mais pendant un certain temps l'ancien continue d'exister parallèlement (9)». Devant le Sysvac tout comme devant d'autres innovations techniques, les agriculteurs manifestent une grande prudence, attendent que le système ait fait ses «preuves», bref, ils ont un «sens pratique».
Parmi les divers facteurs auxquels font référence non seulement ceux qui vendent la nouvelle technique mais aussi ceux-la qui l'adoptent, l'absence de main-duvre est le plus fréquent. L'introduction du Sysvac serait d'autant plus justifiée que non seulement il augmente la production (ou abaisse les coûts de production) mais aussi il permet de faire face à une pénurie de main-duvre.
Nombre d'agriculteurs ont vu leurs enfants refuser de prendre la relève à la direction de la ferme. Laissés seuls, souvent avec une charge de travaux agricoles plus lourde qu'auparavant, plusieurs de ces agriculteurs ont dû, à regret, cesser d'entailler ou suspendre moins de sceaux lorsqu'ils n'ont pas décidé, vu leur âge, de faire encan, de laisser la ferme en friche et de se retirer [...].
Avec le développement industriel du Québec, avec l'arrivée de l'assistance sociale et d'une assurance-chômage plus libérale, avec la hausse du coût de la vie, la main-duvre pour l'exploitation des érablières est devenue plus rare, plus coûteuse, moins fiable et moins prête à se plier, quant aux heures et à la semaine de travail, aux exigences formulées par l'érablière (10).
De toute évidence, le problème de la main-duvre se pose dans les milieux ruraux. Mais trop rapidement l'on tend à conclure que l'introduction de nouvelles techniques - la mécanisation - est une réponse à la «désertion des campagnes»; il y aurait tout lieu, et c'est l'hypothèse que nous formulons, de renverser l'équation: la modernisation de l'équipement peut aussi apparaître comme un moyen de «retenir» un ou plusieurs fils et d'assurer la transmission intergénérationnelle du patrimoine familial. En d'autres termes, la propension à adopter une nouvelle technique est d'autant plus grande qu'elle devient une condition de transmission du patrimoine du père à un ou plusieurs de ses fils. Dès lors, la décision d'introduire le Sysvac ne relève plus seulement de la rationalité économique: elle concerne aussi la gestion des relations sociales, en particulier des relations familiales. Dans le cadre de ce texte, nous présenterons, sur la base d'une étude de cinq cas, une première analyse des données recueillies par interview auprès de vingt-sept agriculteurs de la région des Bois-Francs, l'une des régions les plus importantes au plan de la production de sucre d'érable (11). Cette analyse demeure partielle et exploratoire puisqu'elle ne tient pas compte systématiquement de tous les facteurs d'explication: âge de l'agriculteur, localisation et grandeur de l'érablière, etc.
Notes: (1) Sur l'historique de la fabrication du sucre d'érable au Québec, voir Jean-Claude Dupont, Le Sucre du pays, Montréal, Leméac, 1975, 177 pages. (2) «Dans les érablières exploitées au moyen d'un système de tubes et d'une pompe à vide, le rendement en sève augmente avec l'intensité de la succion qui provient aux entailles. Les nombreuses expériences effectuées en Nouvelle-Angleterre et au Québec prouvent que l'application du vide aux entailles peut doubler assez fréquemment le rendement des érablières» (Michel Bélanger, Le Rendement des érablières au Québec, Québec, Ministère des Terres et Forêts, 1974, p. 42). Voir aussi Michel Bélanger, La Culture de l'érablière pour la production de sucre, Québec, Ministère des Terres et Forêts, 1975, p. 51. (3) R. Delisle, L'Exploitation dune érablière, Québec, Ministère de l'Éducation, Direction générale de l'Éducation permanente, 1973, pp. 185-186. (4) M. Bélanger, Le Rendement des érablières, op. cit., p. 42. (5) Ibid., p. 36. (6) J.-C. Dupont, op. cit., p. 57. (7) Ibid. (8) Notons qu'au cours des années 1910, une première transformation importante s'était déjà opérée avec l'arrivée des «bouilleuses», petits évaporateurs manufacturés. Se référant à cette période, Jean-Claude Dupont parle de «passage à la civilisation industrielle» (Jean-Claude Dupont, op. cil., P. 19). (9) Ibid, p. 56. Voir aussi Darnell D. Henning, «Maple sugaring: History of a folk technology», Keystone Quarterly, numéro 11, hiver 1966, pp. 239-277. (10) Roch Delisle, op. cit., pp. 183-184. L'auteur ajoute que les agriculteurs ont toujours eu de la difficulté à se procurer de la main-duvre «parce qu'ils étaient de mauvais employeurs». (11) Délimitée parles comtés de Mégantic, Arthabaska, Wolfe (en partie) et Drummond (en partie), la région des Bois-Francs, qui constitue le centre d'une région plus vaste appelée Estrie, est, après la Beauce, la région la plus productive au Québec de sucre d'érable («Vingt millions d'érables à l'assault des U.S.A.», L'Actualité, mars 1977). Parce que la délimitation précise de la région des Bois-Francs demeure imprécise, la représentation que s'en font les agriculteurs interviewés sera l'objet d'une étude subséquente, Sur la base de ces informations, nous avons déjà pu identifier trois zones écologiques différentes: la plaine, les contreforts et la montagne (ou les hauts). Il semble bien qu'en fonction de la localisation (et des conditions écologiques et économiques), non seulement la représentation que l'on se fait de l'espace, mais aussi le mode d'exploitation de cet espace (et de recours à la technologie) soient différents. Cette enquête s'inscrit dans une étude de la région des Bois-Francs: «Stratégies économiques et développement régional» (Programme F.C.A.C., Ministère de l'Éducation).
Dernière mise à jour de cette page le Mardi 14 décembre 2004 09:08
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
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