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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Robert DOLE, LE CAUCHEMAR AMÉRICAIN. ” (1996)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Robert DOLE, LE CAUCHEMAR AMÉRICAIN. Essai sur les vestiges du puritanisme dans la mentalité américaine actuelle. Montréal: VLB Éditeur, 1996, 139 pp.. [Autorisation accordée par l'auteur le 20 avril 2010 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction



L'anarchie pure est imposée au monde, La marée ensanglantée est déchaînée et partout
L'éloge de l'innocence s'est évanoui ;
Les meilleurs manquent de conviction, tandis que les mauvais
Sont chargés d'une passion intense.

W. B. YEATS

L'hypothèse fondamentale du présent essai veut que la mentalité américaine d'aujourd'hui soit le produit du puritanisme du XVIIe siècle. Cette idée paraît banale à première vue, surtout si on pense à l'hypocrisie en matière sexuelle - par exemple, les hommes politiques n'ont pas le droit de faire ce que font les citoyens - ou au mouvement des born-again Christians. Ce qui m'intéresse pourtant, ce sont les vestiges de la mentalité puritaine précisément là où on ne les soupçonnerait pas de prime abord. Je pense, entre autres, à la politique extérieure des États-Unis, au mouvement de libération des homosexuels et au féminisme américain. Dans l'esprit des Américains, toute intervention militaire ou politique dans d'autres pays est justifiée par le fait que les Américains sont toujours le peuple élu de Dieu, [12] ce dont les puritains du XVIIe siècle étaient entièrement convaincus. Le féminisme américain hérite aussi de cette tradition de pensée en donnant aux femmes le statut de peuple élu par rapport aux hommes déchus. Le mouvement homosexuel est une manifestation de la tradition de confession publique qui joue un rôle primordial dans le comportement puritain. Établir des liens entre les sermons des pasteurs du XVIIe siècle et l'articulation des mouvements homosexuel ou féministe ne sera pas toujours tâche facile, mais le plaisir d'un raisonnement est aussi grand que le défi qu'il présente.

Voici mon hypothèse : À l'insu des Américains, il existe un caractère américain, une mentalité américaine, un comportement américain qui sont propres au peuple américain et qui le distinguent d'autres nationalités. Les Américains/ par contre, tendent à croire que leur mentalité est universelle. La manière de penser et d'agir des Américains remonte au XVIIe siècle. Ces derniers pensent généralement que leurs politiques gouvernementales et leurs relations interpersonnelles dérivent de la nature universelle de l'homme et des lois de la logique. Dès lors, ils sont aveugles à ce qui est unique chez eux et ne comprennent donc pas le choc culturel que vivent maints étrangers lorsqu'ils arrivent aux États-Unis.

Les Américains croient aussi que leurs tendances actuelles sont tout à fait modernes. Mon hypothèse de l'influence durable de leur passé puritain aurait de quoi les surprendre. Il reste qu'à mon avis le caractère américain a été façonné par l'expérience puritaine qui a laissé toutes sortes de traces, parfois évidentes, mais parfois trop subtiles pour être décelées [13] au premier coup d'œil. Les intérêts américains changent ; changent aussi les tendances sociales et philosophiques, mais il existe quand même quelque chose de permanent dans le caractère américain, et c'est précisément ce quelque chose que je veux retrouver chez les ancêtres puritains. Devant toutes ces nouvelles idées politically correct qui se manifestent année après année, j'ai la réaction suivante : plus ça change, plus c'est pareil.

Je vais me concentrer sur quatre aspects de la mentalité et de la vie puritaines du XVIIe siècle et sur leurs vestiges au XXe : l'individualisme, la division entre les élus de Dieu et les non-élus, la cruauté et la confession publique. Je montrerai que ces aspects de la mentalité puritaine sont présents dans la vie contemporaine des États-Unis, telle qu'on la retrouve présentée dans les romans récents de Joyce Carol Oates. Finalement, j'exposerai les idées critiques d'autres auteurs à l'égard du marasme social et spirituel des Américains d'aujourd'hui.

Les vestiges du puritanisme dont il sera question ici ne sont pas limités aux États-Unis, bien qu'ils y trouvent leur origine. Le XXe siècle est le siècle américain par excellence. Les tendances sociales et culturelles qui y naissent se propagent dans tous les autres pays du monde, surtout dans les pays capitalistes avancés. Depuis la chute du socialisme en Europe et ailleurs, plus rien n'empêche l'américanisation de la planète. La critique de la situation actuelle de mon pays d'origine peut donc servir d'avertissement aux autres nations qui continuent à suivre, qui seraient tentées de le faire, l'exemple américain. Le malaise spirituel et social des États-Unis d'aujourd'hui risque fort bien de se [14] reproduire dans les sociétés qui abandonnent leur mode de vie traditionnel pour adopter celui de la société de consommation.

Pourtant, le but de ce livre n'est pas de critiquer tout ce qui passe dans la culture américaine contemporaine en la comparant aux excès de mes ancêtres puritains. Plutôt, j'essaie de retrouver dans les origines lointaines des tendances qui ont abouti aux phénomènes culturels actuels. Bien sûr, je condamne les expressions de la cruauté américaine telles que les bombardements de grandes villes, la peine capitale et le manque de programmes sociaux. La cruauté qui motive ces phénomènes fait partie d'une tradition de cruauté qui trouve ses racines dans l'expérience puritaine du XVIIe siècle. Les Américains d'aujourd'hui admettent que la violence est un aspect omniprésent de la vie sociale. Ils disent : Violence is as American as apple pie (La violence est aussi américaine que la tarte aux pommes). Je me rappelle une contravention pour un stationnement interdit que j'ai attrapée à Washington, sur laquelle on pouvait lire, écrit en caractères gras : « Toute attaque contre un policier (« aubergine » à Paris) sera punie au maximum en vertu de la loi. » Il paraît donc que la réaction normale à une contravention soit d'attaquer le policier qui l'émet. Toutefois, les Américains ne parlent pas du phénomène que j'appelle la cruauté américaine. Pourtant, tout acte de violence implique la cruauté. Il est quand même curieux qu'un peuple se voit comme violent, mais nie en même temps son caractère cruel.

Si je condamne la cruauté, je n'ai rien contre la confession publique et je tends moi aussi à diviser le monde en deux classes : les élus et les non-élus. Pour [15] moi, les élus sont les exploités et les non-élus, les exploiteurs. C'est un mariage du puritanisme et du marxisme qui me convient parfaitement. Je peux donc sympathiser avec les mouvements féministe et homosexuel qui dérivent de la tradition puritaine sans accepter les actes de cruauté commis par le gouvernement américain, lesquels découlent de la même tradition.

La tentative de conjuguer les bonnes et les mauvaises qualités du puritanisme tient à mon histoire personnelle. je sais fort bien que mes vices sont des vices puritains, que mes vertus sont des vertus puritaines, car je descends, tant par mon père que par ma mère, de familles puritaines qui vivent en Nouvelle-Angleterre depuis 1620. Le fardeau de mon héritage familial était tellement lourd qu’il m'a fallu vingt-six années d'exil pour commencer à comprendre l'importance de l’influence puritaine sur ma propre façon de vivre et de voir le monde. Cet essai sera donc un travail d'introspection à la fois personnelle et collective. Dans ce sens, il constituera l’autobiographie d'une tribu, celle des puritains et de leurs descendants.

Ma tentative de décrire la mentalité américaine découle de mes efforts pour comprendre ma propre mentalité. je ne nie pas du tout que ma façon de penser et d'agir reste essentiellement américaine, malgré le fait que j'ai passé toute ma vie d'adulte à l'étranger.

J'ai été élevé dans un milieu pleinement représentatif de la mentalité puritaine, en ce sens que mes parents sont nés en Nouvelle-Angleterre en 1903. Ils avaient donc acquis les fondements de leur éducation avant le début de la Première Guerre [16] mondiale, moment qui marque en quelque sorte le commencement du XXe siècle du point de vue culturel et social. Ils avaient quarante-trois ans lorsque je suis né. J'ai ainsi entendu à la maison des commentaires qui rappelaient une époque lointaine de l'histoire américaine. Mon père, par exemple, craignait que je ne perde mon poste de professeur d'anglais à l’Université du Québec à Chicoutimi parce que j'avais traduit de l'allemand une nouvelle de Stefan Zweig qui finit par une scène d'amour. Dans ma famille, chaque fois qu'on entend parler d'un couple qui vit ensemble sans être marié, il est normal de s'écrier : « Choquant ! » J'ai donc été un espion dans le pays des derniers vrais puritains, et mes révélations pourront sembler être l'acte d'un traître.

Pourtant, je ne me considère pas comme un traître. Il fallait simplement que j'abandonne mon pays d'origine afin de trouver une paix intérieure, car je ne pouvais réconcilier mes valeurs avec celles de la société américaine de la fin du XXe siècle. J'aimais trop mon pays pour vouloir assister à son déclin.

J'ai pris la décision de passer toute ma vie d'adulte en exil en 1968, soit à l'âge de vingt-deux ans, une semaine après avoir reçu mon diplôme de l'Université Harvard, bastion des puritains. Neuf années en Europe et dix-huit à Chicoutimi m'ont rendu apte à voir ma patrie dans la perspective d'un étranger. Je crois savoir ce qui est unique aux États-Unis parce que j'ai pu observer dans d'autres pays l'absence de ces phénomènes proprement américains. La triple perspective américaine-européenne-québécoise va donner à mes réflexions des tournures originales, parfois peut-être excentriques. Plus je vieillis, plus je reconnais le caractère tout à fait américain [17] de mes pensées les plus profondes. Plus aussi j'en suis secrètement fier. Mon non-conformisme, par exemple, fait partie de la tradition hautement individualiste des philosophes de la Nouvelle-Angleterre, surtout des transcendantalistes du me siècle dont Henry David Thoreau est le meilleur exemple. Thoreau refusa de payer sa capitation, en guise de protestation contre l'esclavage et la guerre au Mexique. Je suis très fier de n'avoir jamais donné un seul sou noir en impôts au gouvernement américain, car ma conscience de pacifiste ne m'autorise pas à contribuer à ses manoeuvres belliqueuses.

Quand j'ai quitté mon pays malheureux, j'étais un jeune homme en colère contre une société qui me semblait être l'empire du mal. je ne fuyais pas que la guerre, le racisme, le matérialisme et la violence. Je fuyais également les Américains eux-mêmes, leur mentalité, leur culture, leur comportement, leurs complexes, leur vulgarité, leur idiome. Maintenant que j'approche la cinquantaine, ma colère s'est transformée en pitié, ce que je voyais auparavant comme un mal moral est devenu une grande maladie sociale. Or on ne peut en vouloir à un patient agonisant. Je garde tout de même mes distances. Je sais que je souffre d'un certain malaise métaphysique chaque fois que je vais aux États-Unis. J'ai toujours hâte de revenir au Québec où je me sens libre et en sécurité. je n'ai jamais adopté les valeurs de la société américaine. Son matérialisme et son militarisme me répugnent autant qu'avant. Je tire consolation de l'idée que chacun de mes ancêtres puritains, s'ils pouvaient réapparaître, suivrait mon exemple et plierait bagage pour se diriger vers un autre pays ou une autre planète.

[18]

J'ai choisi d'écrire cet essai dans la langue de Molière plutôt que dans celle de Shakespeare afin de souligner ma propre francisation. Mon point de vue quand je regarde les États-Unis est surtout celui d'un étranger. J'espère que les lecteurs francophones seront plus sympathiques à mes idées que ne le seraient les lecteurs anglophones. En fait, cet espoir me permet d'exprimer mes idées plus librement. je me demande d'ailleurs si j'aurais le courage de rédiger cet essai en anglais sachant que les Timothy McVeigh et ses partenaires de l'extrême droite américaine le liraient. Que l'apprentissage des langues étrangères ne fasse pas partie des us et coutumes des fascistes m'est certes favorable.

Pour ma part, si j'ai appris à parler sept langues, c'est pour m'assurer que mes communications et mes références culturelles ne soient pas limitées à celles de mon pays d'origine.

Ce livre contient de nombreuses citations d’« auteurs américains, cela afin de montrer à quel point la déception des Américains à l'égard de leur pays est généralisée. J'ai fait moi-même la traduction des citations, à l’exception de celles de Max Weber.

* * *

Ce livre est dédié à la mémoire douce et amère de mon ami Mark Frechette (j'écris ce nom de famille d'origine québécoise sans accent, car il est né aux États-Unis et portait ce nom sans accent). Sa mémoire est douce parce qu’il était mon ami le plus cher, celui que j'aimais le plus et que j'admirais le plus. Elle est amère parce qu'il a été tué en prison à [19] l'âge de vingt-sept ans. Il était digne d'une autre vie, d'une autre mort.

J'ai fait sa connaissance à Cambridge en 1966. J'avais vingt ans et lui dix-huit. Nous étions tous les deux des hippies, des révolutionnaires en pleine révolte contre la société américaine. J'étudiais à Harvard et, lui, il vendait de la marijuana. Il vivait dans ma chambre sur le campus de l'université. Quand je lui ai annoncé ma décision de passer ma vie en exil, en juin 1968, il m'a dit que j'étais un traître, que mon pays avait besoin de moi, que je ne serais qu’un touriste pour le reste de mes jours. Ses paroles me hantent toujours. Dans un certain sens, je me sens coupable d'avoir abandonné ma patrie. Pourtant, je n’aurais pas eu la possibilité de la comprendre bien si je ne l'avais pas vue de l’extérieur pendant de nombreuses années. J'espère que le présent essai compensera en quelque sorte mon abandon d'un navire en naufrage.

Un mois après mon départ, en 1968, Mark était découvert par Michelangelo Antonioni, cinéaste italien, qui a réalisé un film dans lequel Mark prenait la vedette : Zabriskie Point. Après un bref moment de gloire internationale, Mark était oublié par le monde. En 1973, il a commis un vol à main armée dans la banque avec laquelle il faisait affaire afin de protester contre la société de consommation et l'impérialisme capitaliste. Il s'attendait à ce que les masses suivent son exemple, et que la révolution socialiste soit ainsi déclenchée. Le juge, incapable de comprendre les subtilités de son geste, l'a condamné à sept ans d'incarcération. Le courroux de Mark était celui d'un prophète qui sait que son pays n'est pas ce que Dieu veut qu’il soit.

[20]

Rares sont les révolutionnaires des années soixante qui n'ont pas abandonné la lutte et les idéaux de cette époque-là. Mark est resté fidèle à sa vision d'une autre Amérique jusqu'à la fin. je me suis souvent demandé ce qu'il penserait du fait que j'ai choisi le Québec, pays de ses ancêtres, comme demeure permanente. Est-ce qu'il comprendrait que je maintiens le flambeau de notre révolte plus diligemment à l'étranger que je n'aurais pu le faire 'si j'étais resté sur le sol américain ?

Cet essai donnera peut-être une réponse partielle à une question que Mark a posée lorsqu'il se trouvait en prison en parlant des trois années que nous avions passées ensemble : « En 1966, 1967 et 1968, il y avait quelque chose d'extraordinaire. Les échanges étaient merveilleux. je n'ai pas changé.

Tous les autres sont partis. Où sont-ils allés [1] ? »



[1] The Boston Globe, 9 septembre 1973.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 26 novembre 2010 19:34
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 



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