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Denys Delâge
Historien et sociologue, professeur au département de sociologie,
Université Laval.
“La contribution de l'indien
à notre histoire.”
Un article publié dans la revue Lettres et écritures, Revue des étudiants de la Faculté des lettres de l'Université Laval, vol. 2, no 2, décembre 1964, pp. 15-18.
À l'arrivée des Blancs en Amérique septentrionale, les Indiens étaient au paléolithique, n'avaient pas dépassé l’âge de la pierre polie, ne connaissaient ni la roue, ni le tour de potier, ni le fer et n'avaient qu'un seul animal domestique, le chien. On sait que le cheval n'existait pas en Amérique avant la venue des Blancs. Les cavaliers indiens de l'Ouest que nous présentent les Westerns montaient des chevaux descendant de quelques bêtes perdues par les Espagnols, ou volées ou achetées à ces derniers. Pourtant, malgré leur retard par rapport aux civilisations méditerranéennes, les Indiens n'ont pas moins rendu d'immenses services aux Blancs qui devaient finalement occuper tout le territoire et désorganiser fondamentalement la civilisation amérindienne.
Les découvertes
Une des contributions majeures de l'Indien fut sûrement son rôle dans la découverte du continent. Nous retenons aisément quelques grands noms de découvreurs tels que Champlain, Jolliet, LaVérendrye, mais n'avons-nous pas tendance à oublier que l'Amérique existait avant Colomb et Cartier et que les populations qui y vivaient depuis des millénaires avaient pris connaissance du milieu où elles habitaient. A lire certains manuels, on pourrait parfois croire que les Européens étaient les premiers à parcourir telle ou telle route. Or, non seulement chaque tribu indienne connaissait à merveille son territoire de chasse, mais il existait avant la venue des Blancs un commerce international en Amérique du Nord [1]. Soulignons quelques-uns des courants d'échange : de la côte du Pacifique venaient vers l'intérieur, des coquillages, des dents de requin, des cornes de mouflon, les Hurons-Iroquois vendaient aux Algonquins du maïs et du tabac en échange de fourrures et d'écorce de bouleau. Les Iroquois échangeaient aux tribus de la côte de l'Atlantique du cuivre des Grands Lacs en retour de perles de wampun, objets décoratifs qui servaient en même temps de monnaie. Les Indiens utilisaient donc les grandes voies de communication pour leur commerce, voici quelques exemples : routes AlaskaVancouver, Saint-Laurent Témiscouata - Maritimes, Richelieu - Lac Champlain - Rivière Hudson - Albany, Saguenay - Lac Mistassini-- Rivière Rupert - Baie James, etc. Lors de ses voyages, Cartier visita les bourgades indiennes à Québec (Stadacona), à Trois-Rivières et à Montréal (Hochelaga). Or, il se tenait dans ces bourgades des foires annuelles où les Indiens s'échangeaient divers produits. Donc les Indiens ne vivaient pas en économie parfaitement autarcique, ils voyageaient, ils connaissaient le pays. Un historien indien écrirait peut-être : Champlain promit aux Algonquins de faire la guerre à leurs ennemis, les Iroquois, en retour de leur aide pour les découvertes. Il se laissa conduire en 1609 par ses alliés les Algonquins, au Lac dont il changea le nom indien pour le sien: le Lac Champlain. En 1615, Champlain se rendait au Lac Huron avec des Hurons qui étaient venus à Montréal et s'en retournaient chez eux[16] par une route qu'ils utilisaient depuis fort longtemps: Hochelaga - Rivière Outaouais - Lac Nipissing - Baie Georgienne.
Je ne veux pas ici minimiser l'importance des explorateurs mais seulement souligner qu'ils n'arrivaient pas dans un continent désert et que tout normalement ils ont interrogé les Indiens par l'intermédiaire d'interprètes. Pas un seul explorateur, Jolliet, Mackenzie, La Salle et tous les autres, n'est parti pour des "découvertures" sans s'être au préalable informé auprès des Indiens de la meilleure route à suivre, de l'attitude à laquelle s'attendre de la part des tribus, de l'objectif à espérer. L'apport de l'explorateur a consisté à faire la synthèse d'informations disparates et souvent vagues. Ainsi, Champlain, par ses contacts avec les Indiens et par ses expéditions avec ceux-ci s'est-il fait le premier une idée de ce que pouvait être le réseau hydrographique de l'Amérique du Nord qu'il concrétisait dans des cartes géographiques remarquables; sa carte de 1632 fut longtemps la meilleure et l'on reste étonné de son exactitude.
L'Indien a donc informé l'explorateur, il l'a aussi bien accueilli et même guéri. À la mi-février 1536, une dizaine seulement des cent dix hommes d'équipage de Cartier hivernant à Québec restaient en santé. Les autres souffraient du scorbut qu'enraya un remède conseillé par les indiens: des feuilles de cèdre blanc (Thuya Occidentalis). L'Indien a donné à l'explorateur le moyen de transport qui allait lui permettre de pénétrer le Continent: le canot d'écorce pour l'été, la raquette pour l'hiver. Même aujourd'hui, prospecteurs, arpenteurs, explorateurs forestiers, chercheurs utilisent le canot maintenant de toile ou de produit synthétique pour franchir la forêt boréale. Enfin, comme le dit G. Lanctot, l'Indien a livré à l'Européen sa science de la forêt, c'est-à-dire l'art d'y vivre et de s'y diriger.
La traite des fourrures
La traite des fourrures fut la seule grande activité économique et le fondement de la Nouvelle-France. R. Douville a écrit: "L'Indien a fait vivre la Nouvelle-France. L'Indien s'est intégré à la vie économique de la Nouvelle-France en lui fournissant le castor, la principale richesse de la colonie." [2]
Au temps de la Nouvelle-France il n'y eut pas véritablement de conflit entre les Français et les Indiens car d'une part, leurs activités étaient complémentaires grâce à l'économie du castor et d'autre part, les Français sédentaires occupaient encore un espace trop restreint pour compromettre le mode de vie des Indiens. Les Français ne s'opposèrent donc pas aux Indiens comme tels mais aux seuls Indiens intermédiaires des Hollandais ou des Anglais qui voulaient drainer vers la côte de l'Atlantique, tout le commerce de traite du continent. Le Français fit donc la guerre à l'Iroquois parce que ce dernier était au service d'une colonisation adverse. Il est certain que la Nouvelle-France avait en elle le germe de la destruction de la civilisation nomade et semi-nomade des Indiens puisqu'elle avait des assises sédentaires et devait s'étendre, mais la Nouvelle-France disparut avant d'avoir à affronter ce problème.
Très rapidement la traite des fourrures s'est intégrée à la vie indienne. Mais cette nouvelle activité économique entraîna une longue guerre de fourrure depuis Champlain jusqu'à la fusion de la compagnie de la Baie d'Hudson et la compagnie du Nord-Ouest en 1821. Cette guerre de la fourrure est, après les maladies apportées par les Blancs, la deuxième cause de la décimation des Indiens.
Au XVIIIe siècle, à Trois-Rivières puis à Montréal, à la Pointe à Callières s'organisait annuellement en juin une grande foire. Des centaines d'Indiens arrivaient en canot pour échanger leurs pelleteries. Après l'ouverture officielle présidée par le gouverneur et les chefs indiens, le troc commençait: ballots de peaux de castor surtout, mais aussi de chat sauvage, de pécan, de loutre, de martre, d'ours, de loup-cervier, de renard, de chevreuil, d'orignal contre des objets divers offerts par les Blancs: chaudières, ustensiles, marmites, colliers, habits, de même et surtout, malgré les interdictions, de l'eau-de-vie, des fusils, de la poudre. Le lendemain et les jours suivants, les Indiens étaient infailliblement ivres. Des Français en profitaient alors pour les voler et réaliser ainsi des [17] profits considérables. Mais la destruction de la Huronnerie consommée en 1650, allait forcer les Français, puisque les Hurons avaient été leurs principaux intermédiaires, à aller chercher eux-mêmes la fourrure chez les Indiens, là où ils vivaient. Cette nécessité devait créer un nouveau type d'homme, le coureur des bois. Radisson arrivant à Québec en 1660, en pleine guerre iroquoise, avec une cargaison de riches fourrures d'une valeur de 400,000 livres, offrait à la jeunesse canadienne l'espoir de s'enrichir rapidement. En 1680, plus de cinq cents Canadiens étaient coureurs des bois, soit plus du tiers de la population mâle adulte de la colonie. [3] Le rêve de chacun était d'éviter les Indiens intermédiaires pour entrer en contact direct avec des tribus riches des plus belles peaux et prêtes à les céder pour un rien.
Le coureur de bois adopte le mode de vie des Indiens, vit tout à fait à l'indienne. Si le Canadien qui quitte la zone coloniale pour s'enfoncer dans la forêt réussit à y vivre, c'est grâce à l'Indien de qui il a appris "la science de la forêt" et s'il s'enrichit dans la traite, c'est encore grâce à l'Indien qui lui troque ses pelleteries pour des pacotilles et de l'eau-de-vie. Le coureur des bois voyage en canot ou en raquettes, utilise les cours d'eau et les portages appris de l'Indien c'est aussi de ce dernier qu'il apprend à prévoir la température, à s'orienter, à s'abriter, à se nourrir durant les semaines que dure l'expédition en forêt. Comme l'Indien, le coureur des bois évite de traîner d'embarrassantes réserves de nourriture, il se nourrit de chasse, de pêche, de cueillettes, pour les grands voyages, il apporte des galettes iroquoises dites sagamités faites de farine de maïs, d'huile, de poisson, ou mieux un aliment de conserve très nutritif des Indiens de l'Ouest: le pemmican. Le coureur des bois se vêtit à l'indienne [4] : mitasses (guêtres de peau), brayet (culotte courte) mocassins, manteau de peau, il utilise le bouleau pour construire un canot aussi bien qu'un wigwam (hutte conique). Des Français cohabitent avec des Indiennes, plusieurs même s'indianisent complètement. Ainsi, Étienne Brulé que Champlain avait laissé aux Algonquins en 1611 pour qu'il apprenne leur langue, vivra d'abord deux années avec eux puis y retournera passer sa vie. Pierre Kalm écrivait en 1749: "Il y a aussi un grand nombre de Français qui sont allés habiter avec les Indiens et ont adopté leur manière de vivre. Au contraire c'est à peine si l'on connaît un Indien qui ait adopté les coutumes européennes." [5]
Vie militaire
La contribution des Indiens à la vie militaire de la Nouvelle-France est de deux ordres : premièrement, ils ont servi fréquemment d'intermédiaires dans le conflit de colonisation anglo-française. En période de guerre ils participaient aux combats d'un côté ou de l'autre mais en temps de paix, alors que les coloniaux ne pouvaient se battre ouvertement à cause de la paix imposée par les métropoles, ils étaient payés pour semer la dévastation dans les villages-frontières de la colonisation adverse. Le gouverneur Dongan conseilla et arma les Iroquois en vue du massacre de Lachine. En 1690, des Canadiens et des Indiens allaient piller et massacrer une partie de la population des villages anglo-américains Corlaer, Casco Bay, Salmon Falls. On pourrait citer ainsi de très nombreux exemples. Deuxièmement, nous savons qu'en plus des régiments envoyés de France il y avait une milice coloniale, or, rapidement, cette milice adopta les méthodes indigènes de combat parce que le pays était couvert de forêts et que c'était la seule façon de vaincre l'ennemi. Frontenac écrivait à Pontchartrain: "La guerre ne se fait pas au Canada comme dans les autres pays. Officiers et soldats, chacun prend son arbre. Il est impossible de combattre en ordre." [6]
Les colons
L'influence des Indiens sur les colons de la vallée du Saint-Laurent resta mince, cependant leur aide n'en est pas moins réelle. L'Indien a introduit dans l'alimentation du colon le maïs qui s'appelle d'ailleurs au Canada blé d'inde, la fève, la citrouille, le sirop d'érable. Au début de la colonie, la chasse apportait [18] à la famille du colon une source importante voire principale de viande. Les colons, en ce pays nouveau, n'ont sûrement pas manqué de questionner les Indiens sur les habitudes du gibier, sur les meilleurs endroits de chasse et de pêche. Pierre Kalm notait: "La chair du castor est mangée non seulement par les sauvages, mais aussi par les Européens, et surtout les Français, les jours maigres, car Sa Sainteté, dans son système, a rangé le castor parmi les poissons." [7] La viande d'orignal, de caribou, de chevreuil, de porc-épic, de lièvre, de castor, de même que la chair des oiseaux remplacèrent longtemps le boeuf, l'agneau et la volaille.
L'habitant canadien-français n'a jamais porté le costume traditionnel des provinces de France, il a su, grâce à son imagination, et à des emprunts faits aux Indiens, adapter ses vêtements au climat et à ses nouvelles activités. On trouve dans le Voyage en Amérique du Nord de Pierre Kalm, des détails intéressants: "Chose curieuse! tandis que beaucoup de nations imitent les coutumes françaises, je remarque qu'ici, ce sont les Français qui, à maints égards, suivent les coutumes des Indiens, avec lesquels ils ont des rapports journaliers. Ils fument, dans des pipes indiennes, un tabac préparé à l'indienne, se chaussent à l'indienne et portent des jarretières et ceintures comme les Indiens. Sur le sentier de guerre ils imitent la circonspection des Indiens; de plus ils leur empruntent leurs canots d'écorce et les conduisent à l'indienne." [8]
Les nouvelles cultures, les renseignements d'ordre climatique, la main-d'oeuvre occasionnelle qu'a fournis l'Indien doivent aussi compter dans la naissance et l'évolution de l'agriculture en Nouvelle-France et au Canada en général.
L'onomastique
Notons rapidement l'influence des Indiens dans le sport : le camping, le canotage, le jeu de crosse; en botanique, en zoologie: renseignements divers sur la flore et la faune. La médecine de l'époque s'est enrichie d'herbes médicinales nouvelles. Quelques noms indiens sont passés aux Français [9] : Boucane, pitoune, atocas, caribou, wapiti, carcajou, pichou, pécan, maskinongé, achigan, ouananiche, paw-waw. Mais la contribution la plus évidente des Indiens est du domaine de l'onomastique. Des milliers de noms indiens désignent les rivières et les fleuves, les provinces et les villes: Canada qui signifierait "ville" d'après Cartier, Québec, Saskatchewan, Alberta, Ottawa, Mistassini, Mississipi, Saguenay, Rimousky, Abitibi, Winnipeg, Témiscouata, Shawinigan etc.
Conclusion
Celui qui nous a fait connaître un continent, celui qui a facilité notre adaptation, celui qui nous a secondés dans nos activités militaires et économiques, celui de qui nous tenons peut-être la légende de la chasse-galerie, c'est aussi celui que nous avons parqué dans des réserves. De toute évidence, nous avons une dette envers l'Indien.
Denys Delâge
Étudiant en Lettres.
[1] Rousseau, J., Les Cahiers des Dix, vol. 24, 16.
[2] Douville, R., Casanova, J.D., La Vie quotidienne en Nouvelle-France, Paris, Hachette, 1964.
[3] Farley, P.E., Lamarche, G., Histoire du Canada, Montréal, 1945, 122.
[4] Douville, R., Casanova, J.D., La Vie quotidienne en Nouvelle-France, Paris, Hachette, 1964, 180.
[5] Kalm, P., Voyage dans l’Amérique du Nord, dans Mémoires de la Société Historique de Montréal, 7e livraison, Montréal, 1880, 117.
[6] Douville, R., Casanova, J.D., La Vie quotidienne en Nouvelle-France, Paris, Hachette, 1964, 82.
[7] Kalm, P., Voyage dans l'Amérique du Nord, dans Mémoires de la Société Historique de Montréal, 7e livraison, Montréal; 1880, 227.
[9] Rousseau, J., Les Cahiers des Dix, Vol. 21, 103.
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