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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L'Allemagne et le nucléaire. (2014)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de David Cumin et Jean-Paul Joubert, L'Allemagne et le nucléaire. Paris: L'Harmattan, Éditeur, 2014, 286 pp. Collection “Pouvoirs comparés” dirigée par Michel Bergès. [Autorisation accordée par David Cumin, le 11 mars 2019, de diffuser ce livre en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales]

[11]

L’Allemagne et le nucléaire.

Introduction

Nous défendons dans ce travail une thèse : l'Allemagne n'est pas une « puissance civile », un « géant économique » appelée à demeurer un « nain politique », mais un pays qui retourne dans le club très fermé des grandes puissances. Nous pensons que l'Allemagne, qui pendant longtemps a tenté de devenir un État doté de l'arme nucléaire, a renoncé provisoirement à cet objectif comme prix à payer pour réaliser la réunification du pays, et qu'elle l'a fait d'autant plus sincèrement qu'elle ne voyait aucun avantage à poursuivre cet objectif qui relevait plus d'une volonté politique d'égalisation des rapports politiques et d'un retour à la normale, que d'impératifs liés à sa recherche de la sécurité, même si cette dernière motivation n'était pas absente.

Depuis la réunification, l'Allemagne a opéré pas à pas un véritable tournant politique conduisant le pays à s'éloigner de plus en plus du nucléaire. Dans les années 1995, a commencé une discussion entre représentants du patronat et Spd pour parvenir à un consensus sur les modalités d'un abandon des activités nucléaires civiles autour de trois propositions : pas de nouveaux programmes, fermeture des centrales nucléaires selon un plan négocié et maintien de la « veille » scientifique et technologique.

Dans le même temps, l'Allemagne qui avait été, avec le Japon, l'un des opposants les plus farouche au Tnp et qui avait été leader dans la prolifération nucléaire et balistique - on retrouve les activités allemandes dans à peu près tous les programmes militaires des pays ayant cherché à briser le monopole [12] des Edan, du Brésil à l'Afrique du Sud, en passant par Israël, l'Irak, l'Inde et le Pakistan, sans oublier la Corée du Nord et l'Iran - est devenu le bon élève de la classe et se place désormais résolument à la pointe de la lutte contre la prolifération nucléaire. Ce paradoxe d'un Endan qui se comporte aujourd'hui comme un Edan suscite bien des interrogations. L'Allemagne agit en tout cas comme un pays qui n'a plus rien à apprendre dans le domaine des armes nucléaires et qui, fort de cette puissance virtuelle ou latente, se considère comme membre du club des happy few et cherche, comme les puissances nucléaires reconnues, à fermer derrière lui la porte du club.

Une puissance « civile » partisane
de la dissuasion nucléaire


À la différence par exemple d'États comme l'Australie ou la Nouvelle Zélande qui « militent » contre le nucléaire, l'Allemagne n'a pas remis en cause le recours à la dissuasion nucléaire. Elle ne remet pas en cause son intégration dans l’OTAN et laisse la porte ouverte à une dissuasion nucléaire européenne. Elle a été plus que modérée lors des essais nucléaires français et n'a pas emboîté le pas, lors de la discussion devant la Cour Internationale de Justice, aux critiques, pourtant nombreuses, de la dissuasion nucléaire. L'Allemagne ne semble pas vouloir s'engager dans une évolution à la suédoise. On sait que, après avoir constitué un complexe nucléaire sur le modèle japonais ou français, et s'être approchée des armes nucléaires, la Suède a interrompu assez brutalement ce cours, ne conservant que des activités de veille technologique réduites au fonctionnement d'un laboratoire souterrain. Les tenants de la « virtualisation », Schell, Mazaar, voient dans le modèle suédois la solution de l'avenir. L'Allemagne semble au contraire vouloir maintenir des activités nucléaires importantes, sur le marché des centrales essentiellement en Asie, en direction de l'ex-Union soviétique, autour des programmes de démantèlement des armes nucléaires, sur le plan enfin de la recherche fondamentale nucléaire avec le laboratoire de Garching qui associe un accélérateur de particules et un réacteur à l'uranium de qualité militaire qui est l'exemple même de la dualité et de la virtualité : recherche de la fusion [13] contrôlée, d'une part, et possibilité, d'autre part, de simulations pouvant être utiles à la fabrication d'une bombe thermonucléaire Autrement dit, dans ce nouveau cours, l'Allemagne semble encore laisser une porte ouverte.

Rejoindra-t-elle tôt ou tard le club des pays détenteurs de l'arme nucléaire ? Tel n'est pas aujourd'hui son intérêt. Tout s'y oppose : l'hostilité de son opinion publique qui condamnerait à l'échec tout homme politique tentant de s'aventurer dans cette voie ; les protestations de ses voisins qui ont eu tant de mal à se rassurer des bonnes intentions allemandes ou qui veulent garder, comme la France, un avantage comparatif au registre de la puissance ; l'hostilité enfin de la puissance hégémonique, l'Amérique, qui ne souhaite pas voir apparaître un peer competitor. Un tel choix conduirait l'Allemagne, pays du « milieu » qui n'est aujourd'hui entourée que d'amis, à un isolement redoutable. La sécurité allemande, aujourd'hui garantie, ne s'en trouverait pas augmentée, mais affaiblie. Seule une orientation de revanche impliquant une profonde contre-révolution culturelle pourrait conduire à une telle extrémité.

Il demeure que l'Allemagne garde la « porte ouverte » et on peut même penser qu'elle sera contrainte, dans l'avenir, de préciser son statut d'État virtuellement nucléaire, non par goût mais tout simplement parce que le monde n'a pas fondamentalement changé de nature et que les États y sont toujours à la recherche de la puissance et de la sécurité.

Dans un tel monde, l'arme nucléaire, si elle n'est plus aussi centrale qu'elle le fut lors de la guerre froide, demeure un attribut essentiel de toute grande puissance et un enjeu de la lutte pour la puissance. L'histoire des trois derniers siècles est en grande partie celle de la lutte des États pour devenir de grandes puissances. Une douzaine d'États sont parvenus à ce statut à un moment ou à un autre. Au début de la seconde Guerre mondiale, sept États pouvaient encore être considérés comme de grandes puissances. En 1945, deux grandes puissances seulement ont subsisté. La bipolarité avait brisé la logique antérieure qui voyait une puissance ascendante prendre la place d'une puissance sur le déclin. Mais la bipolarité appartient aujourd'hui au passé - le système nucléaire est déjà oligopolaire - et une redistribution des [14] cartes de la puissance est à nouveau à l'œuvre dans un monde qui évolue vers un système dans lequel six ou sept acteurs régleront l'ordre du monde. L'Allemagne, avec le Japon et la Chine, et indépendamment même de sa volonté, est, en raison de sa situation géopolitique comme de sa puissance économique, l'un des candidats à ce statut.

Mais elle revendique ce statut avec prudence. Toute l'histoire moderne de l'Allemagne est en effet celle d'une tragédie qui trouve sa source dans la recherche de la puissance. En voulant devenir par la force une grande puissance et dominer le continent eurasiatique, elle qui avait réalisé avec finesse son unité sous Bismarck, a été conduite au néant. Elle est parvenue, en adoptant un profil modeste et rassurant à recouvrer cette unité en 1990, au moyen d'une stratégie de coopération qui s'est révélée d'une redoutable efficacité. La réunification de 1990 constitue un exemple pratiquement unique, dans l'histoire, d'une redistribution sans violence de la puissance et du territoire. Il en a résulté une réorganisation complète de la distribution de la puissance dans la région décisive du centre-Europe. L'Allemagne a tout intérêt à poursuivre cette politique de petits pas à l'ombre du Plan Marshall (qui lui a permis en temps utile de rénover tout son potentiel industriel et de devenir, ruse de l'histoire, une alliée des États-Unis). Cette attitude lui est d'autant plus facile à adopter qu'elle n'a pas totalement achevé sa Rédemption et qu'elle demeure marquée par des inhibitions fortes, héritages de la Seconde Guerre mondiale, qui s'affaissent cependant doucement avec les changements de générations. Les générations qui n'ont pas eu de responsabilité dans la guerre, et qui ont clairement intégré, à la différence du Japon, la responsabilité allemande passée, sont aujourd'hui au pouvoir. Elles seront d'autant moins enclines à accepter la poursuite de la dépendance du pays qu'elles ont renoncé à la domination. Les inhibitions héritées du passé ajoutent leurs pesanteurs aux contraintes géopolitiques plus lourdes et expliquent la prudence des aspirations allemandes au prestige et au pouvoir. La puissance se conjugue sous différents modes : taille de la population et du territoire, ressources, capacités économiques, force militaire et stabilité politique. Aucun de ces facteurs à lui seul n'est [15] suffisant et ils ne peuvent, ensemble, devenir efficaces que par la compétence politique. On ne devient pas une grande puissance sans une décision consciente sous une direction politique se donnant ce but. Ce facteur, plus peut-être que tous les autres, est décisif. On le voit pour l'Amérique où la crise du mode de gouvernance met en péril la puissance sans rivage. De ce point de vue L'Allemagne s'est encore interdit d'avoir une grande politique et ne procède encore que par touches prudentes et ajustements limités.

L'une des questions cruciales de l'équation de la puissance et de toute grande politique est inévitablement celle des armes nucléaires. Dans le passé prénucléaire, les rapides mutations technologiques intensifiaient la compétition et permettaient de modifier assez rapidement la place des États sur l'échelle de la puissance, ce qui poussait ces derniers à prendre le risque de modifier par la force l'ordre de la puissance. Avec les armes nucléaires, les seules modifications qui pourraient être décisives consistent en l'accès à une capacité de frappe en premier ou à une capacité de défense effective. Pour l'instant, en dépit des progrès faits dans la défense antimissile, aucun progrès technologique décisif n'a été fait, que ce soit dans le domaine de la défense ou de l'attaque, et n'est venu modifier la situation sur laquelle repose la dissuasion. Aussi longtemps qu'un pays pourra riposter après avoir été frappé, les forces nucléaires ne seront pas obsolètes. La dissuasion nucléaire demeurera, même si son efficacité, n'est que partielle.

Cette capacité de frappe en second reste la base de la dissuasion. Elle peut en conséquence être de dimension relativement modeste, voire virtuelle, avec la réserve importante qu'une telle solution laisse en suspend la redoutable question de la capacité de frappe en second. Il en résulte que la stratégie des différents pays nucléaires peut en conséquence être relativement découplée. Un pays armé jusqu'aux dents peut être dissuadé par un pays possédant une capacité minimale ou, comme dans le cas de l'Allemagne, une virtualité forte. La capacité pour un pays de fabriquer des armes nucléaires rapidement n'est pas sans effet sur les perceptions de ses adversaires potentiels. Sans doute seules des armes réelles peuvent assurer la capacité de frappe en [16] second sans laquelle il n'y a pas de dissuasion achevée. Mais le risque d'attaque soudaine appartenait aux logiques de la guerre froide et de la bipolarité. Dans le nouveau contexte post-guerre froide, la crédibilité d'une dissuasion virtuelle est aujourd'hui largement fonction de la nature du potentiel mobilisable et de la nature des menaces. Elle est faible pour des états pauvres du seuil. C'est la raison pour laquelle Inde et Pakistan procèdent à des essais. Seule des armes actualisées peuvent leur apporter une certaine crédibilité et jouer un rôle dissuasif. Ce n'est pas le cas pour un État comme l'Allemagne ou le Japon. La puissance des moyens scientifiques, technologiques, mais aussi, pour l'Allemagne, la capacité d'emploi des armes nucléaires qui résulte de son expérience au sein de l'Otan, confère à la virtualité nucléaire une réelle efficacité. Compte tenu de son environnement le Japon a été conduit à évoquer, face à la Chine et à la Corée, la menace de sa puissance nucléaire latente. Dans un environnement beaucoup plus favorable, l'Allemagne n'en a même pas besoin.

Aucune menace directe ne pèse en effet actuellement sur cet État qui dispose en conséquence de temps et d'un glacis sécuritaire. Cette situation est exceptionnellement favorable. Pour la première fois dans son histoire, l'Allemagne n'est entourée que d'amis et la seule menace éventuelle, celle de la Russie, a reculé de près de 1500km. L'Allemagne n'est pas contrainte de définir dans l'urgence une grande politique. Elle peut se consacrer à l'achèvement de son unité et à la consolidation de sa zone d'influence en Europe de l'Est.

La question de l'accès de l'Allemagne au club fermé des grandes puissances contient la question de la façon dont elle assurera avec le maximum d'autonomie sa dissuasion nucléaire. L'Allemagne est encore entre deux eaux. La fin de la bipolarité et celle de la guerre froide sont encore incomplètes. Il y a en effet maintien partiel de la guerre froide et de la bipolarité, tout particulièrement en Europe, parce que l'Amérique ne s'est pas (encore) retirée d'Europe, alors même que le retrait soviétique a retiré sa raison d'être à cette présence. Le maintien en activité de l'Otan et même son activisme sont une composante décisive du débat. L'un de ses effets est le maintien de l'Allemagne sous [17] tutelle. La volonté américaine de contrôler l'Allemagne a-t-elle été un élément décisif dans la décision américaine d'extension de l'Otan ? Cette décision, prise contre l'avis de la majorité des experts, demeure bien mystérieuse. Ce qui l'est moins, c'est qu'il ne peut y avoir d'accès de l'Allemagne à la puissance globale sans retrait américain d'Europe. Le fait que l'Amérique demeure en Europe a pour conséquence de maintenir des éléments importants de la guerre froide et de la bipolarité, alors même que leurs ressorts ont disparu, rendant rend plus difficile la réintégration souhaitable de la Russie dans le concert européen.

Le tabou de la solidarité euroatlantique
en question


L'Allemagne acceptera-t-elle longtemps encore cette tutelle ? La question n'est d'ailleurs pas de savoir ici si l'Allemagne acceptera longtemps de rester dans l'Otan - Oscar Lafontaine avait proposé que l'Allemagne s'en retire - mais bien plutôt de savoir si elle acceptera longtemps de rester dans l'Otan en situation de dépendance. L'Allemagne a accepté cette dépendance durant la guerre froide parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement et parce qu'elle assurait la sécurité du pays. Ces contraintes ayant disparu, il est vraisemblable qu'elle demandera une voix au chapitre plus importante qui concernera inévitablement les armements nucléaires. Le dilemme de la sécurité allemande est en effet incontournable : un pays non nucléaire peut-il compter sur la dissuasion d'une superpuissance alliée ?

Le retrait de la menace soviétique en Europe de l'Est et la réunification n'ont pas levé les incertitudes que les armes nucléaires posent à la sécurité de l'Allemagne. Le dilemme de la sécurité allemande demeure en effet celui de savoir jusqu'à quel point un pays qui a officiellement renoncé à une dissuasion nucléaire autonome peut concilier l'aversion profonde et croissante du pays envers le nucléaire en général, civil comme militaire, et le besoin reconnu de continuer à compter sur une superpuissance nucléaire « alliée » - mais contre qui ? -, les États-Unis, dont les intérêts divergent souvent avec ceux de l'Allemagne. Cette dernière, en effet, tient à maintenir ses propres alliances, tant en Europe, au processus d'unification de laquelle elle est liée, qu'à [18] l'Est, avec la Russie, voire avec la Chine, qui constituent des partenaires conséquents dans le jeu de ses relations bilatérales spécifiques, notamment sur le plan énergétique et commercial.

Durant la guerre froide, en dépit de nombreuses tensions, l'Allemagne a finalement trouvé plus d'avantages que d'inconvénients au maintien de la dissuasion élargie américaine. Cruel dilemme d'ailleurs, comme l'écrivait le Chancelier Schmidt - un des meilleurs connaisseurs allemand des questions nucléaires - les armes nucléaires sont une dissuasion qui, si l'on venait à s'en servir, « ne défendraient pas l'Europe mais la détruirait ». La question est maintenant posée de savoir si les bénéfices demeureront longtemps encore supérieurs aux coûts, ce d'autant que l'usage de la dissuasion est devenu infiniment moins clair dans ce que Colin Gray a appelé « le second âge nucléaire ». Paul Yvan de Saint-Germain a fait remarquer que la dissuasion nucléaire ne fonctionne bien que lorsqu'il y a un ennemi à la fois clairement identifié et que l'on pourrait qualifier d'« absolu ». « En l'absence d'une telle configuration, écrit-il, il n'y a plus ni doctrine stratégique explicite, ni concept opérationnel certain ». Pour s'exercer la dissuasion nucléaire exige la clarté. Clarté s'agissant de l'agresseur, clarté quant à ses intentions, clarté enfin de la réponse. La logique de la dissuasion est parfaitement claire lorsqu'il s'agit de prévenir une agression massive et non provoquée et lorsque l'agresseur reconnaît qu'il est effectivement l'agresseur et non l'agressé. C'était effectivement le cas durant la guerre froide ou la dissuasion s'inscrivait dans un cadre de symétrie bipolaire. Le contexte est aujourd'hui moins dangereux, mais infiniment plus complexe. Il se prête mieux aux stratégies paradoxales, biaisées et indirectes : la dissuasion nucléaire marche mieux contre l'ennemi que contre le tricheur !

Le maintien de la « garantie nucléaire » américaine continue en tout cas de fermer la porte de l'accès de l'Allemagne aux armes nucléaires. Le premier secrétaire général de l'Otan, dans une formule ramassée devenue célèbre avait défini les trois fonctions de l'Otan vis à vis de l'Europe : « to keep the Soviet Out, the Americans In and the Germans Down ». La première fonction de l'Otan (bouter les soviétiques) n'ayant plus de raison d'être, subsistent les deux autres : maintenir le protectorat américain [19] sur l'Allemagne et garantir les intérêts américains en Europe. Pour de nombreux responsables de l'Otan, l'équation est simple : si la Rfa demandait le retrait des systèmes déployés sur son territoire, un effet de dominos pourrait conduire à la fin de la présence nucléaire américaine en Europe, puis de la présence américaine tout court, ce qui pourrait mettre en cause l'existence même de l'Alliance. En l'absence d'ennemi commun le tabou de la solidarité transatlantique est en tout cas en cause.

La balance allemande

Dans toute son histoire, l'Allemagne a toujours balancé entre l'Est et l'Ouest de par sa position « terrienne » sur le plan géopolitique. En dépit des mauvais souvenirs que la balance rappelle, en dépit des déclarations fracassantes affirmant l'attachement indéfectible de l'Allemagne à l'« Ouest », en dépit de la volonté affirmée des nouveaux dirigeants allemands de rompre avec les vieilles règles de la lutte pour la puissance, la « balance » de l'Allemagne est inévitable, à moins d'une fédéralisation rapide de l'Europe qui en supprimerait la raison d'être. Elle découle de la position même du pays, de sa puissance et des contraintes systémiques d'un monde qui demeure composé d'États souverains guidés par la recherche de l'intérêt national. L'Allemagne a d'ailleurs « balancé », même à l'époque de la guerre froide, où ce jeu était à la fois difficile et interdit. Elle l'a fait en particulier pour approcher les armes nucléaires. La construction européenne a été souvent perçue par ses dirigeants comme une alternative à un protectorat américain défaillant ou oppressant. Mais l'Allemagne a aussi balancé, avec l’Ostpolitik, du côté de l'Union soviétique, pour atteindre la réunification.

Elle met aujourd'hui tout son poids, derrière l'Amérique dans la lutte contre la prolifération et la dénucléarisation du continent, solution qui correspond le mieux à son « intérêt national », cette vieille notion d'origine française qui n'est plus tabou aujourd'hui en Allemagne. Mais elle laisse la porte ouverte à l'alternative d'une dissuasion nucléaire européenne. Une « dissuasion concertée » européenne commencerait sans doute par un processus complexe, sur le modèle du Gpn de l'Otan, permettant [20] à l'Allemagne, d'avoir un doigt sur le cran d'arrêt, puis un doigt sur la gâchette des armes françaises et anglaises. Elle se terminerait sans doute inévitablement par une « copossession », c'est-à-dire en dernière analyse, une « possession ». C'est d'ailleurs bien ainsi qu'une fraction, aujourd'hui minoritaire, de la droite allemande l'entend, qui n'est favorable à l'européanisation de la dissuasion nucléaire que parce qu'elle y voit la possibilité d'accès à des armes nucléaires allemandes.

Depuis 1949, l'Allemagne a poursuivi trois options, parfois en même temps, parfois de façon contradictoire, dans trois directions : la dimension atlantique, celle de l'Europe, et celle de l'Est. Tout l'art de la politique allemande a été de travailler dans ces trois sphères en évitant les chocs entre elles. Ces trois dimensions subsistent mais dans un contexte bien différent. La notion même d'« Est » s'est profondément transformée. L'Est n'est plus le lieu de la menace. L'Allemagne n'est plus entourée que d'amis. La dissuasion nucléaire n'est plus, comme elle l'a été durant la plus grande partie de la « guerre froide », au centre de la question européenne et allemande, et son efficacité est désormais partielle. Enfin l'Allemagne réunifiée aura été, sans l'avoir vraiment recherché, le grand vainqueur de la guerre froide. Elle est placée désormais devant la lourde responsabilité d'avoir à gérer sa nouvelle puissance. Le premier usage qu'elle en fit, en Yougoslavie fut, on pourrait ajouter, hélas, sans grandeur et conforme aux vielles règles de la lutte pour la puissance. L'histoire dira quelle responsabilité exacte l'Allemagne porte dans la dislocation d'un pays dont les conséquences ont été et demeurent effroyables, et qui se sont déroulées dans l'Otan, en dehors de l'Onu et sous tutelle américaine. Au lendemain des élections gagnées par la coalition SPD/Verts, les vainqueurs se présentent comme les partisans d'une nouvelle approche des relations internationales rompant avec les logiques mêmes de la puissance. Ils disposent incontestablement d'une grande marge de manœuvre dans un système oligopoliste en formation imposant des contraintes systémiques relativement faibles.

Si les armes nucléaires ont rendu beaucoup plus difficiles les guerres entre grandes puissances, elles n'ont pas supprimé la vieille loi de la « balance des pouvoirs » qui a été pendant des [21] siècles au cœur de la gestion des relations internationales. Il est souvent de bon ton de qualifier cette loi de « vieillerie dépassée par les interdépendances ». Même si son efficacité est peut-être moins totale que dans le passé, il est sans doute prématuré de ranger cette théorie géniale au musée des accessoires. En effet, cette théorie historique laisse prévoir que des puissances, seules ou coalisées, tenteront toujours, comme par un réflexe ou un maléfice, de balancer la puissance américaine hégémonique. L'Amérique est d'ailleurs parfaitement consciente de la nécessité d'éviter l'apparition d'un peer competitor ou d'une coalition antihégémonique. Par son poids spécifique l'Allemagne ne pourra rester en dehors de cette balance. Pourra-t-elle le faire sans être elle-même maîtresse de sa sécurité et cette sécurité pourra-t-elle être garantie autrement que par une dissuasion nucléaire propre ? La question est posée à l'Allemagne, puissance du seuil.

L'Allemagne, puissance du seuil

Le programme Plutonium japonais a donné lieu à de nombreuses études (dont la nôtre, publiée dans la présente collection en 2003 sous le titre, Le Japon, puissance nucléaire ?) sur le thème de la latence ou de la virtualité nucléaire. On a soupçonné, en partie ajuste titre, le Japon d'avoir l'ambition ou l'intention de se doter d'une arme nucléaire propre. Tel n'est pas le cas de l'Allemagne. La question ne semble pas faire problème de la même façon pour elle. Personne ne la soupçonne de vouloir réaliser un programme clandestin, mais tous les experts posent comme indiscutable le fait qu'elle a les moyens scientifiques, techniques, militaires et financiers de fabriquer et de délivrer rapidement des armes nucléaires. La plupart reconnaissent que, si elle venait à le décider, en dépit des entraves juridiques existantes, personne ne pourrait l'en empêcher. Certains, comme John Mearsheimer, vont même plus loin, et dans une perspective qui relève de la « prolifération stabilisatrice » défendue par K. Waltz, appellent même cette décision de leurs vœux.

Dès les années cinquante, la Bundeswehr a été nucléarisée. Il faut entendre par là que la plupart de ses équipements étaient de [22] nature duale, capable de porter des armes conventionnelles ou des armes nucléaires. Bien entendu, le contrôle des armes nucléaires demeurait américain, mais l'Allemagne disposait de toute la panoplie de ce qui a pu être mis sur le marché. Même la mise à disposition de sous-marins nucléaires a été envisagée. Outre les moyens techniques à caractère dual, la Bundeswehr a acquis une culture nucléaire au sein de l'Otan qui fait d'elle l'une des armées au monde les mieux préparées à la conduite d'une guerre nucléaire, autant que ces mots puissent avoir un sens. Tant sous l'angle de ses équipements que sous celui de son commandement et de son entraînement, elle est formée à l'usage du nucléaire. Sur le plan des doctrines d'emploi, à la différence de la France, où une doctrine de non-emploi et de dissuasion pure a été très tôt adoptée, la Bundeswehr a l'expérience, parfois douloureuse, de toute la panoplie stratégique venue d'Amérique, des représailles massives à la riposte graduée. Elle est parvenue à influencer ces doctrines stratégiques pour définir des stratégies nucléaires conformes à l'intérêt national allemand qu'elle a réussi en partie à faire adopter par l'Otan, comme ce fut le cas avec la « bataille de l'avant ». Le problème difficile était de bénéficier des avantages de la dissuasion nucléaire, mais aussi d'envisager leur emploi si la dissuasion venait à échouer, tout en évitant leurs inconvénients, à savoir une bataille en nucléaire sur le sol allemand. Il était donc essentiel pour l'Allemagne de combiner, ce qui ne fut pas toujours facile, une implication nucléaire américaine crédible avec un emploi le plus tôt possible ou le plus tard possible, selon les conjonctures, mais en tout cas le plus loin possible des villes allemandes.

L'Allemagne est parvenue à acquérir ce savoir-faire nucléaire, par ses capacités propres qui tiennent d'abord à la valeur de la science allemande. Ces capacités sont anciennes. Il ne faut pas oublier que le programme Manhattan était une réponse au projet allemand de bombe nucléaire et que si l'Allemagne s'est vu interdire la construction de missiles, ce sont les ingénieurs allemands réfugiés ou récupérés après 1945, qui ont joué un rôle très important dans les savoir-faire américains en la matière. Cette culture scientifique a été complétée par la pratique d'un savant jeu de balance entre la France et les États-Unis qui a permis à [23] l'Allemagne d'accéder à des collaborations fructueuses dont il est bien difficile de déterminer les résultats en raison du caractère classifié de la documentation. L'histoire du laboratoire de détonique de Saint-Louis est en tout cas un bon exemple de processus complexe de coopération dont il n'est pas évident de déterminer lequel des partenaires a le plus profité de l'autre. Les États-Unis furent conduits à céder aux demandes allemandes pour éviter que l'Allemagne ne fasse cavalier seul ou ne se tourne vers la France, et la France s'est à plusieurs reprises montrée prête à s'associer avec l'Allemagne pour des raisons qui ne relevaient évidemment pas de la philanthropie et qui allaient de la recherche de moyens financiers pour ses propres programmes - par exemple pour réaliser la bombe à hydrogène - à des raisons plus politiques : contrôler l'Allemagne et éviter qu'elle n'aille seule au nucléaire ou qu'elle ne devienne le partenaire par trop privilégié des Américains.

L'Allemagne est sans doute capable construire, sans simulation, c'est-à-dire sans posséder de lasers de puissance, des armes nucléaires. Si l'on en croit Garwin, les simulations - qui ont constitué l'argument le plus important en faveur des essais nucléaires et les puissantes installations de calcul sont de la « poudre aux yeux », tout comme les raisons données par les militaires américains pour justifier la même démarche conduisant à des dépenses colossales. Elles servent principalement selon lui à maintenir des équipes capables de conserver le niveau scientifique qui existait pendant la période bénie de la course aux armements effrénée. Garwin explique que, avec des lasers ou avec des installations de puissance puisée, on pourrait générer, dans un tout petit volume, des rayons X semblables à ceux émis par la charge nucléaire primaire et étudier certains aspects de leurs effets sur l'assemblage de la charge secondaire. En conséquence les lasers n'aident pas à résoudre les problèmes qui pourraient être posés par la charge primaire, mais ils peuvent servir à étudier certains détails de mise au point de la charge secondaire. Ils peuvent répondre, par exemple, à des préoccupations relatives à la corrosion qui nécessiterait une nouvelle fabrication dans des délais très courts. Mais, conclut Garwin, « les pays qui n'ont pas de grands lasers ne sont donc pas désavantagés ».

[24]

Charpak note de son côté que le temps nécessaire pour fabriquer des armes nucléaires est considérablement réduit si l'on dispose d'uranium hautement enrichi ou de plutonium de qualité militaire. Les capacités de calcul et la technologie industrielle ayant énormément progressé depuis 1945, la prévention de la prolifération dépend donc de plus en plus des structures politiques et juridiques permettant de barrer l'accès aux matériaux de base pour faire les armes : l'uranium très enrichi en uranium 235 ou le plutonium. C'est la raison pour laquelle la lutte internationale contre la prolifération s'est traduite par la substitution de l'uranium faiblement enrichi à l'uranium très enrichi dans tous les réacteurs de recherche. Or, la principale exception à cette nouvelle règle, est précisément le réacteur de Garching, près de Munich. Ses responsables souhaitent tirer profit de la disponibilité de l'uranium faiblement enrichi de haute densité, mais en le combinant à un combustible très enrichi pour améliorer les performances techniques du réacteur. Cela va à l'encontre, écrit Charpak, « du programme mondial qui vise à éliminer, dans tous les centres civils, l'uranium très enrichi qui peut être une source très tentante de détournement clandestin par des proliférateurs ». Un bras de fer très important s'est tenu entre les Américains, qui ont refusé de fournir l'uranium hautement enrichi pour le réacteur de Garching, et les Allemands, qui tentent d'obtenir cet uranium de la Russie. La Rfa disposait en tout cas d'une infrastructure de recherche et d'une puissance électronucléaire hautement développées qui incluaient jusqu'à la décennie 1980 un programme de séparation et de recyclage du plutonium.

Depuis le tournant des années 1980-1990, elle a pourtant abandonné le retraitement, stocké le combustible usé pour une durée indéfinie, et renoncé, à la différence du Japon, au bouclage du cycle de l'atome.

L'Allemagne a opéré pas à pas une véritable réorientation politique conduisant le pays à s'éloigner de plus en plus du nucléaire. Après la réunification, a commencé assez vite la recherche d'un consensus de sortie du nucléaire.

[25]

La sortie du nucléaire
comme prix à payer de la réunification


La stratégie par l'Allemagne de l'accès aux armes nucléaires qui a accompagné la reconstitution de l'État allemand depuis 1945, a été subordonnée à la recherche de la réunification. Celle-ci était sans doute hors de portée sous Adenauer, mais elle a été au cœur de la politique de Schmidt, comme de celle de Kohl. « Y penser toujours, n'en parler jamais », la réunification aura été finalement la grande préoccupation des dirigeants allemands. L'accès à l'arme nucléaire allemande était subordonné, et, on peut même dire, sera sacrifié, à cet objectif. C'est en effet pour avancer vers la réunification par l’Ostpolitik que l'Allemagne acceptera de procéder à des renoncements décisifs en matière d'armes nucléaires. La recherche de ces armes était d'ailleurs plus encore qu'un moyen d'assurer sa sécurité - dérisoire face à une puissance nucléaire comme l'Union soviétique - une expression de la recherche de l'égalisation des rapports politiques et d'un retour à la normale.

Ainsi, peut-on dire que l'Allemagne n'a jamais été ni dans son histoire ni dans son dispositif de défense une « puissance civile ». Cette thèse, défendue par d'éminents spécialistes comme Maull, relève, à notre avis, d'une aimable plaisanterie. L'Allemagne est non seulement un pays qui, comme le Japon, a la capacité nucléaire en raison de ses programmes civils militarisables, de sa technologie, et qui est donc, en ce sens, possesseur d'armes nucléaires « virtuelles », mais surtout, à la différence du Japon, elle dispose d'une armée et d'un commandement « nucléarisé », capables de conduire une guerre nucléaire. De plus, et au moins jusqu'à une période récente, elle a tout fait pour acquérir des armes nucléaires autonomes ou, à défaut, pour avoir « le doigt sur la gâchette nucléaire », ce qui n'est pas, on en conviendra, un critère particulièrement décisif pour faire d'elle une « puissance civile ». Elle a même été dans les années quatre-vingt, un pays « proliférateur ». On retrouve ses activités dans à peu près tous les programmes militaires des pays ayant cherché à briser le monopole des Edan, du Brésil à l'Afrique du Sud, en passant par Israël, l'Irak, l'Inde et le Pakistan, sans oublier la Corée du Nord et l'Iran. Il faut dire que l'Allemagne s'est trouvée comme aucun autre pays au monde au centre des enjeux nucléaires.

[26]

Un pays au centre des enjeux nucléaires

Depuis l'arrivée des premières armes américaines en Europe, au début des années cinquante, la Rfa se trouva au centre des enjeux nucléaires. À la fin des années cinquante, la nucléarisation de la Bundeswehr fut l'occasion d'une mobilisation populaire de masse. Dans les années soixante, la doctrine initiée par le Président Kennedy de « réponse flexible » liée à la proposition de forces multilatérales (Mlf), fut source de tensions. En 1977-78, la controverse sur la bombe à neutrons relança l'agitation et fut l'occasion d'une crise entre Washington et Bonn, après la décision du Président Carter d'arrêter un programme qu'il venait d'imposer au Chancelier Schmidt. Au début des années quatre-vingt, la Rfa se trouva au centre des enjeux concernant le découplage de la sécurité allemande d'avec celle des États-Unis, concernant la question des missiles intermédiaires et de la double décision de l'Otan, de décembre 79 à Bruxelles, de déployer Pershings et Cruise missiles en face des SS 20 Soviétiques. Un an à peine après, l'accord difficilement conclu à Bruxelles était menacé et l'opposition populaire au déploiement des missiles intermédiaires conduisait de nombreux analystes à estimer que l'Alliance était compromise. Les missiles intermédiaires commençaient tout juste à être déployés à partir de la fin 1983, que l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev relançait le pendule dans l'autre sens, au point qu'au sommet de Reykjavik, Ronald Reagan émit tout simplement l'hypothèse d'en finir avec les armes nucléaires, au grand effroi du chancelier Kohl, de Margareth Thatcher et de François Mitterrand, qui envisagèrent un instant de donner plus de consistance à une dissuasion européenne propre. Dans les années soixante et soixante-dix, un consensus fut trouvé entre les principaux partis allemands, tant sur le plan du nucléaire civil que sur celui de l'acceptation de la dissuasion élargie américaine. La grande coalition de 1966 entre le Spd et la Cdu/Csu et la décision du Spd de Bad Godesberg de soutenir l'Otan en devint le symbole. À l'exception de la difficile ratification des traités à la suite de la politique d'ouverture à l'Est de Willy Brandt, au début des années soixante-dix, seules les fractions les plus radicales du Spd et la droite demeuraient en dehors de ce consensus qui prit fin au début des années quatre-vingt.

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Les controverses nucléaires eurent pour effet de contribuer à la radicalisation du Spd, à l'origine de la chute du Chancelier Schmidt, et de faire sauter le système des partis allemands (Cdu-Csu, Spd, Fdp), en rendant possible l'émergence du parti « anti-systémique » des Verts. Avec les mouvements de masse contre le déploiement des Pershings, la montée des Verts et le tournant à gauche du Spd, l'Allemagne s'interrogea alors sur son appartenance à l'Otan et sur les vertus du leadership américain. Les Verts proposaient de se retirer de l'Otan et Oscar Lafontaine de son commandement militaire, tandis que les modérés du Spd (Schmidt) et de la droite (Kohl) se faisaient les avocats d'un renforcement de l'axe franco-allemand, afin de compenser les vacillations de la politique américaine dans une perspective qui pouvait conduire à une force armée nucléaire indépendante.

La fin du consensus nucléaire

Le consensus nucléaire est aujourd'hui brisé. Deux courants traversent l'Allemagne. Depuis 1990, le multilatéralisme semblait avoir été infléchi par la « renationalisation » de la politique étrangère allemande et de l'appareil militaire allemand. La reconnaissance unilatérale de la Slovénie et de la Croatie - qui a contribué à l'éclatement de la Fédération yougoslave ; la demande d'un siège permanent au Csnu (plutôt que la rotation d'un siège attribué à l'Union européenne) ; les interrogations sur « l'ancrage à l'Ouest » (Westbindung), la « singularité » allemande (Sonderweg) et « l'orientation à l'Est » (Ostorientierung) étaient autant d'exemples de ce qui pouvait apparaître comme mutation en cours de la politique allemande dans le sens d'un éloignement de l'Europe et d'un réajustement sur l'intérêt national. En 1990-91, quand a été négocié le traité de Maastricht, les Allemands étaient de ceux qui semblaient les plus favorables à une union politique. Ils avaient réclamé la « communautarisation » des piliers 2 et 3, c'est-à-dire de tout ce qui était directement « politique ». Quelques années après, tout cela semblait en panne et l'Allemagne pouvait être considérée comme aussi eurosceptique que la Grande-Bretagne. L'essentiel est la rupture du consensus, le fait que l'Allemagne hésite entre deux voies, [28] entre deux conceptions de ce qu'implique l'accès à la puissance. C'est après 1989 que commença à se produire une inversion des orientations entre la gauche et la droite. Les intellectuels conservateurs prirent leur distance par rapport à l'intégration allemande dans les alliances atlantiques et européennes et valorisèrent la perspective d'une politique indépendante de « grande puissance » profitant de sa position au centre de l'Europe. En 1991, un livre de A. Baring ouvre le débat : Deutschland, was nun ? (L'Allemagne et maintenant ?).'En 1993 paraît un ouvrage collectif, Westbindung. Chancen und Risiken fur Deutschland (L’Alliance occidentale. Chances et risques pour l'Allemagne), de R. Zittelmann et al. K. Weismann propose un article très remarqué, « Le retour d'un déclaré mort : l'État national à la fin du XXe siècle ». G. Schöllgen, historien, publie durant la même année « La peur de la puissance. Les Allemands et leur politique extérieure ». En 1994, c'est un autre historien, grand doyen de l'histoire contemporaine, Hans-Peter Schwarz, qui défend des thèses comparables dans son article, « La puissance centrale de l'Europe. Le retour de l'Allemagne sur la scène mondiale ». Tous ces auteurs proclament plus ou moins ouvertement la nécessité d'une « normalisation » de la position allemande comme « grande puissance », avec un poids géopolitique spécifique en Europe et dans le monde, qui doit se libérer de la tradition de sa politique extérieure trop exclusivement orientée vers l'Ouest et trop attachée au principe d'un « multilatéralisme » consensuel.

C'est face à ce courant que la gauche en Allemagne - surtout son aile « verte » - réalise son grand tournant par l'abandon de l'orientation neutraliste et pacifiste de l'intégration de l'Allemagne dans l'Otan, le soutien de l'Union européenne et la perspective de l'unification politique de l'Europe. J. Fischer, dirigeant des Verts, pouvait formuler en 1994 son programme comme candidat au ministère des Affaires étrangères qu'il exposait dans un livre intitulé Le Risque Allemagne. Crise et avenir de la politique allemande. Le point de départ de la réflexion de Fisher est le constat de l'échec du « Sonderweg » (voie spécifique) de l'Allemagne, face à la modernité occidentale. Dans les quatre ans qui ont suivi l'unification, s'est produite une inversion des fronts : la gauche découvre l'importance primordiale de l'intégration [29] occidentale et européenne et occupe peu à peu les positions pro atlantiques et proeuropéennes que la droite commence à abandonner tandis que la droite redécouvre la nation et même le nationalisme et renoue avec la tradition prédémocratique du Sonderweg allemand.

À la même époque où Fischer publie son livre, est édité un ouvrage collectif de réflexion sur la politique étrangère allemande, important non seulement par son volume (trois gros tomes), mais aussi par la largeur du spectre des auteurs et le cadre institutionnel de sa production. Il s'agit de l'ouvrage Deutschlands neue Aussenpolitik, sous la direction de K. Kaiser et H.W. Maull, paru entre 1995 et 1997, comme résultat d'un projet pluriannuel de la Deutsche Gesellshaft für Auswartige Politik (Société allemande de politique extérieure), assistée par la fondation Otto Wolf von Amerougen Stiftung. Dans cette publication, une très grande variété d'experts fut réunie. S'en dégage une orientation plutôt nationale conservatrice, comme celle de Schwarz et Stürmer, ainsi qu'une orientation que l'on pourrait étiqueter comme « puissance civile » avec Maull.

On constate donc que se confrontent dans la nouvelle Allemagne deux courants qui ne se différencient pas tellement par rapport aux décisions immédiates de la politique extérieure, mais plutôt par l'état d'esprit et la définition du rôle de cet État sur la scène mondiale. Un courant national conservateur englobant des intellectuels de la nouvelle droite, des hommes politiques de la Cdu, ainsi que des historiens renommés, cherche à redéfinir les axes de la politique internationale allemande sous l'étiquette de la « normalisation », la souveraineté complète et une gestion sans complexe de son histoire. La continuité des alliances et des contrats internationaux n'est pas pour le moment mise en cause, mais la rupture mentale avec la tradition multilatérale et civile de la politique extérieure allemande et le retour au modèle classique de la grande puissance pourraient préparer des aventures diplomatiques. Cette orientation repose sur une politique d'appropriation des atouts militaires, une grande puissance, des armes nucléaires sans parler d'un nouveau développement vers un État fort. Le courant adverse se situe dans la continuité de la politique extérieure allemande. Il englobe des intellectuels de gauche prestigieux [30] comme Habermas, Grass..., des politologues spécialisés dans le domaine de la politique internationale et la paix, la majorité du parti des Verts, une partie des dirigeants du Spd. Ce courant cherche à approfondir la démarche de la politique extérieure d'après-guerre en la remplissant avec un nouveau contenu : le concept de puissance civile. L'histoire allemande sert de base et de référence indispensable à cette orientation.

Un renoncement définitif aux armes nucléaires ?

La question de l'accès de l'Allemagne aux armes nucléaires s'est longtemps et ouvertement posée. En 1954, la République fédérale renonça à la production d'armes atomiques sur son territoire, mais pas à leur possession en joint-venture. Ce distinguo s'avéra crucial lorsqu'en 1956-58, la France initia une coopération nucléaire franco-germano-italienne, qui montra qu'une option nucléaire allemande était au moins théoriquement possible. L'effort de la Rfa pour avoir un « doigt sur la gâchette » se renouvela lors du projet Mlf en 1961-65. L'éventualité d'une option nucléaire allemande revint sur le devant de la scène lors du débat sur la signature puis la ratification du Tnp, de la seconde moitié des années 1960 à la seconde moitié des années 1970. Les dirigeants ouest-allemands, toutes tendances politiques confondues, s'opposaient au traité pour quatre raisons majeures : ils se méfiaient des accords entre les superpuissances en y voyant autant d'arrangements tacites pour limiter leur conflit au théâtre européen ; ils dénonçaient l'inégalité de statut des have-nots et la discrimination (le « second Versailles ») dont serait victime l'Allemagne de l'Ouest en tant troisième puissance industrielle mondiale ; ils redoutaient un contrôle ou une paralysie de l'industrie nucléaire allemande (le « second plan Morgenthau ») ; ils craignaient enfin que la non-prolifération n'empêche une future défense nucléaire européenne. La Rfa ne renonça aux armes nucléaires, en 1969, que conditionnellement, en réservant la liberté de l'industrie et du commerce atomiques, la protection de l'Otan, la participation au Gpn et l'option européenne. La renonciation lors du traité « 2+4 » de 1990 fut une confirmation du régime de 1969, qui étendait celui de 1954. L'échec de la Mlf, [31] puis l'adhésion au Tnp, ne mirent pas mis fin aux efforts du gouvernement fédéral pour avoir son mot à dire en matière nucléaire dans l'Alliance atlantique, après l'instauration du Gpn. La Rfa s'efforça, vis-à-vis des armes nucléaires américaines basées sur son territoire de gagner un maximum d'informations sur leur nombre et leurs caractéristiques et de participer à tout ce qui concernait leur planification et la décision d'emploi. Le Gpn devint la pierre angulaire de cette participation allemande et, plus largement, de la participation nucléaire européenne. Les Directives pour la Consultation nucléaire de 1969 puis les Directives politiques générales de 1986 sur l'utilisation des armes nucléaires montrèrent l'influence qu'exerça la Rfa, pays non nucléaire, sur la stratégie nucléaire de l'Otan. L'interruption de la coopération avec la France en 1958, puis l'acceptation du régime de non-prolifération, ne mirent pas fin non plus aux visées allemandes relatives à l'Europe nucléaire. Celle-ci était et demeure un recours face à une renationalisation de la stratégie nucléaire américaine ou à un désengagement des États-Unis, bref, à une disparition du Gpn ou de l'Otan. Dans la décennie 1980, la Rfa a soutenu la modernisation des armes nucléaires de théâtre en Europe face à l'Urss ; elle avait résisté aux pressions américaines pour bloquer les exportations d'équipements à destination du Brésil, de l'Argentine, de l'Inde, du Pakistan ou de l'Iran ; elle avait limité les inspections de ses installations.

Il demeure que l'Allemagne garde la « porte ouverte » et on peut même penser qu'elle sera contrainte dans l'avenir de préciser son statut d'État virtuellement nucléaire, non par goût, mais tout simplement parce que le monde n'a sans doute pas encore fondamentalement changé de nature que les États sont toujours à la recherche de la puissance et de la sécurité et que dans un tel monde, l'arme nucléaire, si elle n'est plus aussi centrale qu'elle pouvait l'être demeure un attribut essentiel de toute grande puissance, un élément qui demeure important de la stabilité entre les grandes puissances qu'il rend plus prudentes et un enjeu de la lutte pour la puissance. Des théoriciens parmi les plus sérieux des relations internationales au premier rang desquels se trouvent John Mersheimer, le disciple de Kenneth Waltz, ont, dans les mois qui ont suivi la réunification allemande, estimé qu'il y [32] avait de bonnes chances pour que l'Allemagne devienne une puissance nucléaire autonome. Mearsheimer estimait que non seulement cette issue était probable, mais encore qu'elle était souhaitable pour la stabilité de l'équilibre européen. Un délai de moins d'une décennie depuis une réunification qui n'est pas encore totalement achevée était sans doute un recul insuffisant pour trancher d'une telle question.

Le balancier est aujourd'hui de l'autre côté. Les Verts exigent l'arrêt des programmes civils. Le Spd n'est pas pour une solution aussi brutale. Mais il n'est pas partisan du nucléaire comme l'est (encore) le parti socialiste français. Il a l'intention de négocier la sortie du nucléaire avec les responsables industriels allemands qui sont eux-mêmes très divisés sur la question. Dans plusieurs Länder, cet arrêt existe déjà de fait. Une entreprise comme Siemens n'est pas parvenue, en dépit de l'aide de l'État fédéral, à surmonter les obstacles juridiques nécessaires à la mise en route de ses projets de retraitement dans la Hesse. L'industrie nucléaire allemande est toujours aussi performante, mais ses applications - c'est le cas du projet de réacteur franco-allemand - se situent désormais pour l'essentiel hors d'Allemagne, dans l'ex-Union soviétique ou en Chine. Les incidents, somme toute mineurs survenus dans les transports de déchets nucléaires, ont contraints les autorités à des déploiements policiers massifs Bref, le coût du nucléaire, que ce soit en termes de coûts de l'énergie ou en termes de coûts sociaux ou politiques et, il faut bien le dire, électoraux, commencent à apparaître comme prohibitifs en Allemagne, où les élites politiques sont persuadées, à gauche comme à droite, que la culture du pays est sortie du nucléaire. À moins de spectaculaires développements technologiques que Rubbia annonce comme possible, il est vraisemblable que cette tendance ira en s'approfondissant.

La conjonction d'une absence de menace et d'une allergie nucléaire croissante de l'opinion laisse peu de place au retour en force de l'option nucléaire, et ce, d'autant que le nucléaire est aujourd'hui en partie dévalorisé sur le plan stratégique, ou du moins que son utilité, tout particulièrement en Europe, n'est plus que « partielle ». En 1992, M. Stürmer, conseiller du Chancelier Kohl a exposé dans des termes que ne désavoueraient sans doute [33] pas J Fisher, « la logique du renoncement de l'Allemagne à l'arme nucléaire ». Elle déséquilibrerait l'Europe. Elle serait « la variante contemporaine de cet auto-isolement mis en œuvre voici un siècle par l'amiral Tirpitz lorsqu'il décida de créer la flotte de guerre allemande ». Au lieu d'apporter la sécurité, elle engendrerait de nouveaux rapports d'hostilités et de nouvelles menaces. L'Allemagne continue d'avoir besoin d'un bouclier nucléaire, lequel ne peut venir pour le moment que de l'Alliance atlantique. Le statut non nucléaire et la poursuite de l'Otan sont ainsi associés. « Qui veut l'un ne peut renoncer à l'autre », conclut M. Stürmer.

Il faut ajouter que dans l'État de droit démocratique allemand, la possibilité d'un programme secret est rendue très difficile par l'existence de procédures juridiques de transparence limitant la notion de secret d'État. L'accès éventuel au nucléaire correspondrait bien évidemment à la définition du « secret d'État ». Toutefois, les informations que l'administration se refuserait à fournir au motif du « secret d'État » seraient néanmoins soumises au contrôle du juge administratif ou du juge pénal. Les violations des accords de limitation des armements ne pourraient être considérées comme des « secrets d'État » par la justice allemande. S'ajoutant au contrôle du Parlement, des Länder, de la presse, et de la communauté scientifique, l'examen judiciaire semble de nature à empêcher tout programme militaire clandestin de grande ampleur.

L'intérêt national qui avait poussé la République de Bonn à la participation nucléaire pendant la guerre froide pousserait aujourd'hui la République de Berlin à la dénucléarisation. Cela vaut également en matière civile. La Rfa dispose d'une infrastructure de recherche et d'une puissance électronucléaire hautement développées, qui incluaient jusqu'à la décennie 1980 un programme de séparation et de recyclage du plutonium. Depuis le tournant des années 1980-1990, elle a abandonné le retraitement, stocké le combustible usé pour une durée indéfinie, et renoncé au bouclage du cycle de l'atome. Enfin, les dirigeants allemands considèrent souvent que leur pays doit devenir le premier membre permanent non nucléaire du Csnu et que la qualité de membre permanent doit être dissociée du statut d'EDAN. Si le [34] gouvernement fédéral n'insiste pas sur la co-possession d'armes nucléaires dans une Union européenne nucléaire, c'est aussi parce qu'il ne souhaite pas que l'acquisition d'un statut atomique soit interprétée comme la condition pour devenir membre permanent du Csnu, accession qu'il revendique avec le Japon et l'Inde. Les puissances nucléaires ayant failli à leur obligation de désarmer stipulé à l'article 6 du Tnp, elles ne peuvent plus prétendre être les championnes du droit international ni, partant, bénéficier des privilèges de l'Onu. C'est à d'autres puissances, plus légitimes et plus fidèles aux principes du droit des gens - ainsi de l'Allemagne démocratique - qu'il appartiendrait de co-diriger les affaires du monde.

S'il est vraisemblable que dans les prochaines années la République fédérale évitera de procéder à des choix décisifs, on peut néanmoins se poser la question de savoir quel serait en dernière analyse le facteur qui pourrait conduire l'Allemagne à faire retour à l'option nucléaire ? Dans l'attente, il est vraisemblable que la situation demeurera figée et que l'hypothèse la plus probable sera le maintien du statu quo, à savoir la présence d'un nombre limité d'armes américaines sur le sol allemand capables d'être lancées à partir de bombardiers à double usage conventionnel et nucléaire.

L'inconnue européenne

Le problème clé est l'intégration des arsenaux de la France et de la Grande-Bretagne. Si l'on exclut l'hypothèse, qui n'est pas absurde mais qui est sans doute lointaine, de l'institution d'une autorité politique européenne dans un État fédéral européen, la création d'une force de dissuasion commune dans l'Union pourrait emprunter deux voies : celle de la reconnaissance d'une « dissuasion existentielle » franco-britannique couvrant les partenaires de l'Ue en vertu d'une solidarité de facto et de jure, avec ou sans politique déclaratoire ou engagement forme ; celle du développement d'une « dissuasion élargie » franco-britannique qui inclurait consultation sur l'usage des forces nucléaires, formation d'une doctrine et d'une stratégie nucléaires communes, voire déploiement des forces franco-britanniques sur le territoire des autres pays de l'Union avec système de « double clé ».

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À court et même, semble-t-il, à moyen terme, la possibilité d'une collaboration nucléaire entre la France, la Grande Bretagne et l'Allemagne est des plus minces. Seule une menace sérieuse venant de l'Est, couplée à une défaillance américaine pourrait donner une impulsion décisive à cette solution. Une telle hypothèse est cependant peu probable. Même un pouvoir dictatorial à Moscou n'aurait pas beaucoup de raisons de relancer une nouvelle guerre froide dont les fondements se trouvaient dans l'existence d'un système social « révolutionnaire ». Un pouvoir dictatorial à Moscou, même dirigé par des « nationaux communistes, ne constituerait pas une menace pour l'Allemagne. En revanche, une poursuite de la dégradation sur les territoires de l'ex-Union soviétique peut conduire à une potentialisation de la guerre des souverainetés qui s'y livre déjà. On ne peut cependant pas éliminer complètement le risque de voir ces tensions conduire à une nucléarisation des États de la Cei, en particulier de l'Ukraine. Les conséquences d'une nucléarisation de l'Ukraine seraient considérables et bouleverseraient tous les équilibres.

En l'absence de menace la France serait-elle prête à abandonner l'avantage marginal que lui donne sur l'Allemagne la possession de l'arme nucléaire ? La France est une puissance moyenne qui vit dans la nostalgie de son passé de grande puissance. L'arme nucléaire qui y a le statut qu'avait hier la ligne Maginot. La recherche du leadership sur la construction européenne, fait partie d'une culture française qui semble encore solide. Quand bien même la France serait prête à sacrifier son nucléaire sur l'autel de la construction européenne, on voit mal pourquoi l'Allemagne, en passe de redevenir une grande puissance, accepterait de devoir sa sécurité à plus petit qu'elle. Si l'Allemagne a accepté pendant des décennies la direction politique de la France sur l'Europe, elle aura de moins en moins de raison de s'y résigner dans l'avenir. Les États mêmes civilisés, même démocratiques et dirigés par des Verts demeurent des monstres froids.

À long terme cependant, si l'intégration européenne se poursuit - et elle devrait se poursuivre, ne serait-ce que parce leur environnement et ce que Norbert Elias a appelé le procès de civilisation poussent les Européens à se rassembler - et si [36] l'arme nucléaire devait voir sa valeur continuer à se marginaliser, il n'est pas impossible que dans un processus de spécialisation et de complémentarité, les armes nucléaires françaises et anglaises entrent dans la panoplie d'une défense européenne commune. L'expérience allemande de coopération nucléaire avec les États-Unis dans l'Otan, la culture allemande de souveraineté partagée, qui remonte à l'histoire prénationale allemande, rendrait une telle solution assez facile à accepter en Allemagne, en tout cas plus qu'en France. La plupart des forces allemandes sont d'ores et déjà engagées dans des processus de coopération avancés sur le modèle du corps franco-allemand avec leurs partenaires européens. L'expérience de l'Otan contient en puissance a peu près toutes les possibilités de dissuasion concertée ou partagée et de « double clef » possibles. Si un tel processus venait à l'ordre du jour, il n'aurait assurément pas grand-chose à inventer sur le plan des procédures de codécision qui constituent l'essence même du fonctionnement du « gouvernement européen ». Sans doute le nucléaire, en raison de sa nature, n'est pas le domaine le plus aisé à « communautariser », il est même sans doute le plus difficile. Aussi tant qu'il conservera l'importance, même limitée, qui est encore la sienne, et parce qu'il a été historiquement lié à l'histoire de la souveraineté nationale, il demeurera plutôt un obstacle à la poursuite de l'intégration européenne qu'un facteur la favorisant.

C'est finalement la politique américaine qui décidera du sort du choix allemand. Dans sa quête de l'hégémonie et dans sa peur devoir apparaître un rival, l'Amérique n'a pas abandonné sa politique de constrainment envers l'Allemagne et le Japon. Le parapluie qu'elle leur fournit est aussi, et même peut-être surtout, un moyen de maintenir son protectorat. Mais ce protectorat pourrait se révéler par trop coûteux ou dangereux. Il n'est pas impossible que l'Amérique, prenant enfin conscience de sa sur-expansion stratégique, soit contrainte de raccourcir ses lignes et décide elle-même de permettre à l'Allemagne d'avoir sous une forme ou une autre des armes nucléaires dans un partenariat comparable à celui qu'elle a [37] avec la Grande-Bretagne. Après tout, elle a, sans doute plus qu'on ne l'a reconnu, aidé la France à construire ses armes nucléaires, et ce, alors même que la France utilisait ces armes pour marquer sa différence. La collaboration avec la Grande-Bretagne lui permet aussi de contrôler le dispositif anglais puisque les armes sont en réalité des armes américaines mises à disposition. Dans le futur, l'Amérique pourrait à nouveau ne pas avoir intérêt à un couplage trop étroit et ne pas souhaiter être automatiquement impliquée.

Nous n'en sommes pas là. L'Amérique a fait feux de tous bois contre le laboratoire de Garching, et les armes nucléaires américaines sont encore vues en Allemagne comme l'ultime recours ayant seules la capacité et la volonté de défendre le continent européen. Personne, aux yeux d'une immense majorité d'Allemands, ne peut remplacer la protection américaine, ni l'Europe, ni encore moins la France. La socialisation des militaires allemands dans l'Otan se poursuit. Aucune force politique allemande ne remet en question la garantie nucléaire américaine. La volonté de la coalition des Verts et du Spd de « sortir du nucléaire » n'est pas un éloignement de l'Amérique, bien au contraire. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que c'est d'Amérique, sous le Président Reagan, qu'est venue la volonté de sortir d'un nucléaire qui désormais « égalisait » sa puissance. De ce point de vue, l'Allemagne a peu de considération pour une France anti-américaine, ou qui voudrait construire une Europe sous la houlette française. Aussi la dissuasion concertée n'est pas à l'ordre du jour, ni en Allemagne, ni en France. Le parapluie américain est efficace et lointain. Le parapluie français ou européen ne pourrait rivaliser et serait plus gênant, car plus proche. Pourquoi se mettre sous la tutelle du voisin immédiat, alors que l'on peut bénéficier de la protection d'un ami puissant, lointain et donc moins envahissant. L'Allemagne est par ailleurs déçue de ne pas être parvenue à ramener la France dans le giron de l'Otan. Elle ne peut pas accepter les ambitions françaises de faire de la France la troisième armée du monde derrière les Eu et à parité avec la Gb.

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Quatre options possibles

La poursuite de la politique actuelle dans l'Otan est l'option qui a toutes les chances de l'emporter à court et moyen terme. Les partisans de cette solution de continuité sont favorables, pour des raisons de crédibilité, au maintien d'armes nucléaires américaines en Allemagne. Cette présence est considérée comme un signal de confiance envers la nouvelle Allemagne et de crédibilité de la dissuasion américaine. Le maintien de cette option est conditionné par le maintien de la capacité de l'Otan d'assurer la sécurité de l'Europe. Si l'Otan gagne ce pari, l'Allemagne n'aurait aucune raison de recherche un armement nucléaire autonome. Autrement dit la question de l'arme allemande trouve sa solution dans la question de l'avenir de l'Otan.

La seconde option est liée à la fin de l'Otan et à l'effondrement possible du tabou de la solidarité occidentale. L'hypothèse d'un échec de l'Otan soit par baisse d'influence soit tout simplement parce que, alliance militaire contre l'Union soviétique, elle aurait perdu sa raison d'être, n'est pas à exclure. Tant que l'Otan demeure crédible, l'implication américaine en Europe l'est également. Mais un doute important sur la capacité ou la volonté de l'Otan aurait pour conséquence quasi mécanique de relancer la discussion d'une dissuasion nucléaire allemande.

La troisième option est l'option européenne. C'est une option virtuelle qui est fonctionnellement liée à la disparition ou à l'affaiblissement de l'implication américaine en Europe. S'il apparaissait que l'Amérique ne pouvait plus, ou ne voulait plus, garantir la sécurité européenne, l'option d'une défense européenne autonome deviendrait plus crédible et plus souhaitable. Cette option pourrait prendre des formes diverses : européanisation de l'Otan (pilier européen), Ueo ou développement de la Pesc. Dans un tel scénario, l'Allemagne serait conduite à prendre plus de responsabilités qu'elle n'en a aujourd'hui. Elle serait également conduite à demander un accès plus important aux décisions. Du point de vue nucléaire, l'absence des Eu est, dans cette option, une donnée capitale. L'Allemagne ne pouvant plus compter sur la garantie américaine serait conduite à assurer sa garantie nucléaire en collaboration avec ses voisins européens afin de ne pas les effrayer en [39] faisant cavalier seule. Dans cette hypothèse la base d'une dissuasion européenne serait de toute évidence formée par les forces nucléaires françaises et anglaises. La collaboration se trouverait facilitée par le fait que les zones d'intérêt allemandes et françaises se recoupent largement mêmes si elles ne coïncident pas. La France a plus d'intérêts au Sud et moins à l'Est, et l'Allemagne, des intérêts quasiment vitaux à l'Est et pas au Sud. L'effet paradoxal d'une dissuasion européenne renforcée est qu'elle pourrait conduire l'Allemagne à faire le choix d'une arme nucléaire propre dans une optique européenne. Dans une telle option, l'Allemagne pourrait en effet difficilement accepter de dépendre des armes françaises et anglaises. La montée en puissance d'une dissuasion nucléaire européenne aurait pour effet à la fois de valoriser les armements français et anglais mais aussi de pousser, dans une logique d'égalisation à la création d'une composante nucléaire allemande justifiée par une plus grande implication allemande dans la défense de l'Europe. Les formes techniques de cette collaboration sont connues. Elles ont déjà été expérimentées à des degrés divers dans l'Otan (Gpn et autres). Dans une telle option « européenne » les chances (ou les risques) de voir émerger un nucléaire allemand sont plus grandes que dans l'option américaine. Une telle option aurait sans doute aussi pour effet de relancer la contestation intérieure allemande ainsi que les peurs des voisins de l'Allemagne.

La dernière option est liée au retour en force des logiques nationales. Dans l'hypothèse d'un effondrement des structures de coopération, soit dans l'Otan, soit européenne, la seule possibilité serait le retour à des négociations bilatérales en relation avec l'équilibre des pouvoirs. L'Allemagne serait alors conduite à naviguer pour obtenir des uns et des autres des garanties et l'accès à un armement propre. Selon la conjoncture, elle pourrait obtenir soit de l'Amérique soit de la France ou de la Grande-Bretagne des moyens propres et les conditions politiques le permettant. Les propositions françaises offrant à l'Allemagne des garanties et proposant l'ouverture de discussions bilatérales ne pouvaient qu'échouer dans la mesure où l'Otan demeurait. Mais l'Allemagne n'a jamais fermé cette issue qu'elle a expérimentée au moins à deux reprises, la première fois en 1957, la seconde [40] après le sommet de Reykjavik et les risques de désengagement américain. L'Allemagne est particulièrement bien préparée à de tels arrangements bilatéraux en matière de sécurité. De tels arrangements sont particulièrement difficiles en matière nucléaire avec la France et la Grande Bretagne, tout simplement en raison du poids spécifique des uns et des autres et du fait que l'Allemagne ne peut accepter de dépendre de la France ou de la Gb. Si une telle conjonction venait à se réaliser ce ne serait sans doute qu'une étape et qu'un passage obligé vers la réalisation d'une arme nucléaire allemande.

Une variante de l'option nationale - sans doute la moins souhaitable - est celle qui conduirait l'Allemagne à rechercher ouvertement des capacités propres. Les facteurs qui pourraient conduire à une telle option seraient de deux ordres. D'abord l'effondrement des processus de coopération et d'intégration européenne et le retour à l'anarchie. La question ici est de savoir dans quelle mesure le processus d'intégration européenne est irréversible. D'un côté on peut plaider que l'Europe est l'avenir du monde et que les processus de coopération, d'intégration et de dépassement de l'État-nation sont le point le plus avancé d'une marche inévitable vers une société-monde plus intégrée. La spirale de la civilisation, Norbert Elias l'a admirablement montré, a conduit d'une fragmentation maximale à l'époque féodale à des unités de plus en plus intégrées et de moins en moins nombreuses. Il est vraisemblable que ce processus se poursuivra. Mais ce qui est nouveau c'est qu'il s'agit aujourd'hui d'intégrer des unités politiques elles-mêmes hautement intégrées, les nations, et non comme ce fut le cas dans l'intégration nationale des unités politiques faiblement intégrées. L'autre problème est que nous sommes en présence de la première expérience dans l'histoire d'une intégration politique de type supérieur qui ne se fasse pas par la force. C'est bien évidemment un aspect positif mais cela signifie que le point de non retour n'a pas été franchi. L'intégration très avancée dans le domaine des low policies n'a pas franchi la frontière des High policies. En dépit de Maastricht, ni la politique étrangères, ni la défense européenne n'ont fait de progrès décisifs. Mieux, la menace étant moins forte les États ont même repris dans ce domaine une large part de manœuvre. [41] L'Europe actuelle n'est au fond que la poursuite du système westphalien des États, avec cependant une nuance de taille qui tient au fait que la guerre n'assure plus la régulation du système. Dans une conjoncture qui pousse d'un côté à l'intégration à des niveaux supérieurs à ceux de l'État-nation et de l'autre à la fragmentation selon des lignes nationales, voire infra nationales, la renationalisation de la politique étrangère n'est pas impossible. Le processus de fragmentation n'a pour l'instant atteint que les pays de l'ex bloc de l'Est, Tchécoslovaquie, Yougoslavie mais il peut aussi atteindre l'Europe de l'Ouest qui n'est pas a priori vaccinée contre la balkanisation (Belgique, Italie..). Cette tendance pourrait en cas de difficultés conduire les états européens à reprendre leur liberté de manœuvre. L'Allemagne se verrait ainsi contrainte d'assurer seule sa sécurité, ce qui impliquerait un accès au nucléaire. Mais il faudrait encore, pour qu'elle prenne une telle responsabilité, que des menaces sérieuses existent.

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Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 20 mars 2019 15:27
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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