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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

COLLOQUE SUR L’IMMIGRATION À LAVAL.
De l'accueil à l'intégration: diagnostic, parcours et expériences. (20014)
Résumé des faits saillants


Une édition électronique réalisée à partir du document sous la direction de Rachad Antonius, Amany Fouad Salib, COLLOQUE SUR L’IMMIGRATION À LAVAL. De l'accueil à l'intégration: diagnostic, parcours et expériences. Actes du colloque du 14 octobre 2014. Carrefour d'Intercultures de Laval (CIL), Centre de recherches en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC). Septembre 2015, 85 pp. Les Cahiers du GRIEC, no 38. [Mme Labelle nous a accordé le 13 novembre 2015 son autorisation de diffuser électroniquement cette publication dans Les Classiques des sciences sociales.]

Résumé des faits saillants

Voici donc les éléments qui nous semblent ressortir le plus. Certains sont connus, et la littérature académique les a déjà identifiés. Mais la vue d'ensemble que les discussions ont fait ressortir mérite d'être rappelée.

Le vécu des immigrants

Une partie importante des divers ateliers a été centrée sur les obstacles concrets que vivent les immigrants et immigrantes nouvellement arrivés. Une idée qui est revenue souvent dans les propos est celle de la diversité et de la spécificité des situations et des besoins. Une attention particulière a été apportée à la situation des femmes. Les points qui suivent ont été soulignés. Il s'agit d'une population nettement défavorisée, concentrée dans des secteurs d'emploi limités, généralement précaires et atypiques qui ne sont pas à la hauteur de leurs diplômes ou de leurs expériences professionnelles. Certaines d'entre elles doivent faire face à de longues listes d'attente dans les garderies subventionnées ainsi que pour s'inscrire aux cours de francisation. Le parrainage par le conjoint les rend quelquefois dépendantes financièrement et vulnérables. Un facteur qui affecte femmes et hommes est la méconnaissance de la culture du travail, ce qui les défavorise lors d'entrevues d'emploi. Ces difficultés peuvent entraîner une détresse morale et un stress psychologique qui affectent toute leur expérience migratoire. La solution de rester à la maison entraîne quant à elle un isolement social qui se combine avec les autres problèmes et qui les éloigne des organismes qui pourraient leur apporter un appui.

L'idée a été proposée que les critères d'immigration sont porteurs d'inégalités, car la grille de sélection est inadéquate : elle ne tient pas compte du fonctionnement réel du marché de l'emploi. En effet, cette grille privilégie ceux et celles qui ont des diplômes universitaires, et qui parlent le français. Or il arrive souvent que les diplômes ne soient pas reconnus, ou que l'expérience antérieure ne soit pas jugée comme étant pertinente. Cela est particulièrement vrai pour certains domaines d'expertise. De plus, les immigrant-es francophones découvrent vite qu'on leur demande aussi une connaissance de l'anglais. Ayant passé avec succès le filtre de la grille de sélection, ils et elles s'attendent à trouver rapidement un emploi, ce qui n'est pas le cas. Un ajustement est nécessaire, ici.

Les participants ont abordé le rôle de l'école dans l'intégration car elle constitue pour les familles le lieu de premier contact et de premier choc, surtout dans son fonctionnement quotidien. Le rôle des professeurs, le type et la quantité d'informations que reçoivent les parents, le fonctionnement des inscriptions, sont autant d'occasions d'incompréhension où les malentendus se multiplient. La communication est plus difficile [4] quand les parents ne parlent pas français, ce qui donne aussi lieu, quelquefois, à des manifestations d'impatience ou d'intolérance de la part des professeurs. Or la proportion des élèves allophones a beaucoup augmenté au courant des dernières années. En 2012- 2013, 55% des élèves dans les écoles de Laval étaient issus d'immigration, un statut qui coïncide souvent (mais qui n'est pas identique) à celui d'allophone.

Pour les étudiant-es qui sont allophones, la méconnaissance du français a pour conséquence qu'ils et elles ne peuvent pas poursuivre leur scolarisation à partir du même point où ils étaient rendus dans leur pays d'origine. Ils ont donc l'impression que leur parcours scolaire est retardé par le système, ce qui leur cause d'énormes frustrations. Ceci affecte leur motivation et se répercute négativement, quelquefois, dans leur réussite scolaire et dans leur intégration sociale. Les différences culturelles sont ici source de conflits.

Une notion importante qui est ressortie des discussions est celle de moments de vulnérabilité que vivent les individus et les familles. En l'absence de réseau social d'appui, certains moments clés (naissance d'un enfant, deuil, etc.) viennent bousculer les fragiles équilibres qu'ont trouvés les familles durant les toutes premières années de l'immigration. C'est à ces moments qu'ils ont besoin d'appui spécifique et personnalisé.

Plusieurs intervenant-es ont fait remarquer que les immigrants récents avec qui ils sont en contact ont des attentes élevées quant à la rapidité de leur intégration. Les difficultés qu'ils et elles rencontrent sont souvent mises presque entièrement sur le dos de la société d'accueil.

Les stratégies d'adaptation
et de « survie » sociale


Bien que la question des stratégies d'adaptation n'ait pas été discutée de façon explicite, plusieurs éléments de réflexion relatifs à ce thème ont émergé durant les discussions. Face aux difficultés rencontrées (non-reconnaissance des diplômes, accès difficile aux examens permettant d'être membres d'ordres professionnels), les immigrants nouvellement arrivés se voient souvent encouragés à adopter des stratégies d'adaptation qu'ils et elles n'avaient pas prévues. Le retour aux études collégiales ou universitaires demeure l'une des stratégies privilégiées pour pénétrer le marché de l'emploi, mais elle est très coûteuse en termes d'argent mais surtout de temps : l'intégration au marché du travail est alors retardée de plusieurs années. Dans le parcours de l'intégration professionnelle des femmes immigrantes, une alternance entre emploi précaire, chômage et formation semble être fréquente. Mais la demande de cours de francisation à temps complet, par contre, est en baisse parce que les personnes immigrantes cherchent du travail et préfèrent se garder disponibles en suivant des cours du soir à temps partiel.

Une autre stratégie est celle de la participation accrue et visible des parents immigrants sur les conseils d'établissement. Ceci est nouveau, comparativement à ce qui se passait il y a une dizaine d'années.

Les rapports
entre les institutions et immigrants


Une partie non négligeable des obstacles à l'intégration qui ont été relevés concernait les rapports entre les institutions diverses et les nouveaux immigrants. Des institutions comme les écoles se retrouvent à devoir gérer des difficultés d'intégration pour lesquelles elles ne sont pas outillées. Les malentendus de nature culturelle se font particulièrement sentir dans le domaine de la protection de l'enfance. La Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) et les parents nouvellement arrivés ne parviennent pas toujours à s'entendre sur la démarcation entre les pratiques culturelles qui sont acceptables et celles qui ne le sont pas. Des cas ont été mentionnés où l'application stricte et rigoureuse de certaines lois régissant le comportent des parents à des immigrants qui venaient juste d'arriver, sans tenir compte de leur vécu et sans leur donner le [5] temps de s'adapter, avait entraîné des drames familiaux irréparables. Ceci est particulièrement vrai du contrôle que les parents souhaitent exercer sur leurs enfants, surtout en ce qui concerne les châtiments corporels. En conséquence, la DPJ a l'image d'une « enleveuse d'enfants » aux yeux de certains immigrants. Il y a un grand besoin de faire connaître les divers services offerts à Laval puisqu'il y a plusieurs alternatives à la DPJ lorsque des conflits éclatent entre parents et enfants.

Le manque de communication entre les intervenant-es ainsi qu'entre les ressources peut mener à un autre problème. Ainsi, il n'est pas rare que plusieurs intervenant différents (jusqu'à 7 !) travaillent sur un même dossier sans communiquer entre eux. La nécessité que tous les organismes travaillent ensemble a donc été affirmée.

Des intervenantes ont remarqué que les institutions ont tendance à se méfier de certaines pratiques culturelles et du savoir-faire des femmes immigrantes surtout quand elles viennent de cultures dites traditionnelles. Ceci donne parfois lieu à des comportements dévalorisants pour les femmes immigrantes.

Les problèmes de communication entre organismes communautaires et institutions publiques ou parapubliques ont été pointés du doigt. L'arrimage des forces et des compétences des différents acteurs formels et informels, c'est-à-dire des milieux communautaires, institutionnels et ministériels est nécessaire. L'absence d'un tel arrimage conduit parfois à des cercles vicieux administratifs. Par exemple, pour obtenir un logement acceptable, il est essentiel d'avoir un antécédent de crédit ainsi que des références, mais sans premier logement, on ne peut pas en avoir ... Dans ce sens, un partenariat entre l'école, la famille et la communauté devient la clé du succès de l'intégration des familles. Les efforts du CIL, de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI) et du ministère de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion (MIDI) [1] pour organiser des ateliers et expliquer le système éducatif québécois ont été soulignés. Des outils éducatifs en plusieurs langues ont été préparés par la TCRI, et plusieurs organisations communautaires les utilisent (voir : Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes).

Une recherche menée par le Collège Montmorency pour présenter l'expérience d'intégration de personnes immigrantes, et particulièrement leur parcours en francisation, a été présentée au colloque et a suscité un intérêt certain (voir www.parcours-integration.ca).

En ce qui concerne l'emploi, les règles et les pratiques concernant les entrevues d'emploi et la gestion des carrières qui sont courantes au Québec ont un effet d'exclusion pour les immigrants et notamment pour les femmes immigrantes. L'effet de telles pratiques se voit dans les taux de chômage élevés qui affectent les populations récemment immigrées. Parallèlement, la perception négative de l'immigration chez certains membres de la société d'accueil entraîne des attitudes discriminatoires vis-à-vis des communautés culturelles, et notamment des minorités visibles.


Commentaires généraux sur les ateliers

Quelques grandes lignes se dégagent des discussions précédentes, qui nous permettent d'établir des priorités entre trois grands axes qui structurent la vie des nouveaux arrivants :

[6]

  • l'axe économique (trouver les moyens de subvenir à ses besoins et de survivre) ;

  • l'axe de la gestion du quotidien de l'insertion sociale (interagir avec l'école, accéder aux services sociaux et aux services de santé, entrer en relation avec les institutions, etc.) ; et

  • l'axe identitaire (trouver un équilibre entre la conservation de son identité et sa transformation par l'insertion dans une nouvelle culture).

Ce qui ressort des discussions, c'est qu'au-delà des préoccupations directement économiques {avoir un emploi), les préoccupations des immigrants récents et des intervenants de première ligne qui travaillent avec eux concernent avant tout des questions logistiques et organisationnelles, qui constituent des obstacles à leur intégration : processus de recherche d'emploi, de recherche d'un logement, interaction avec l'école des enfants, interactions avec les diverses institutions sociales, etc. Quand la culture intervient, c'est avant tout en tant qu'ensemble de codes dans la communication, et c'est là que les malentendus peuvent survenir. On a aussi signalé les différences dans les attentes concernant le fonctionnement de l'école, les rapports avec les professeurs, etc.. Mais tout cela n'est pas spécifique au Québec et ces processus sont semblables à ce que vivent les immigrants dans d'autres contextes.

On est ainsi loin du débat sur les accommodements, raisonnables ou pas, ou sur le français comme élément de l'identité québécoise. Ici, c'est la dimension fonctionnelle du français qui compte, c'est-à-dire sa qualité d'outil de communication, dont la connaissance est une condition nécessaire pour gérer le quotidien et pour obtenir un emploi intéressant, et qui peut fermer des portes à ceux qui ne le maîtrisent pas.

En d'autres termes, les discussions de ce colloque ont fait apparaître un clivage important dans les perceptions des obstacles à l'intégration. Ce clivage apparaît entre les perceptions des immigrants récents et des intervenants de première ligne d'une part, et la façon dont le débat est posé et conceptualisé dans l'espace politique et dans les médias d'autre part, c'est-à-dire dans le discours dominant de la société d'accueil. Pour cette dernière, ce sont les questions identitaires propres au groupe majoritaire, centrées sur le français et sur les valeurs, qui priment à cause de leurs conséquences politiques sur les rapports entre le Québec et le reste de la fédération canadienne. Cette perspective, qui est très présente dans les débats publics, n'est pas ressortie dans le colloque. Pour les participants au colloque, ce sont plutôt les interactions concrètes avec les institutions d'accueil qui constituent le cœur des obstacles.



[1] Appelé, sous des gouvernements précédents, Ministère de l'immigration et des communautés culturelles (MICC).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 6 octobre 2016 18:58
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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