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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Marie-Blanche Tahon et Denyse Côté, Famille et fragmentation. (2000)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre sous la direction de Marie-Blanche Tahon et Denyse Côté, Famille et fragmentation. Ottawa: Les Presses de l'Université d'Ottawa, 2000, 158 pp. Collection: “Études des femmes”, no 7. Une édition numérique réalisée avec le concours de mon épouse, Diane Brunet, bénévole, guide de musée retraitée du Musée de la Pulperie de Chicoutimi, Québec. [Livre diffusé en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales avec l'autorisation de Mme Côté accordée le 30 octobre 2018.]

[1]

Famille et fragmentation.

Introduction

MARIE-BLANCHE TAHON,
Université d'Ottawa

DENYSE CÔTÉ,
Université du Québec à Hull

Cet ouvrage réunit des articles d'abord présentés sous la forme de conférences (à l'exception de Time d'elles) organisées par l'ACFAS- Outaouais à l'Université d'Ottawa et à l'Université du Québec à Hull durant l’année 1994-1995, l’année 1994 ayant été, on s'en souvient peut-être, l’année internationale de la famille. Il constitue un ensemble fragmentaire, mais ordonné, puisque les auteures et auteurs ont bien voulu tenir compte du canevas qui leur avait été initialement soumis. Il s'agit maintenant de voir quel parti en a été tiré dans les diverses contributions.

Il convient d'abord d'expliquer pourquoi « famille » et « fragmentation » sont écrits au singulier. Il est en effet de plus en plus courant de faire référence aux familles au pluriel pour, précisément, rendre compte de la multiplicité des types de familles (biparentale « d'origine », recomposée, monoparentale féminine ou masculine, homosexuelle, etc.) qui se sont diffusés depuis une trentaine d'années dans les pays occidentaux. Famille est ici employé au singulier pour marquer que les textes présentés, tout en étant attentifs aux multiples formes qu'elle revêt maintenant, s'inscrivent dans une réflexion sur l'institution familiale. Nous faisons nôtre cette remarque de Francis Godard (1992 : 15) : « [...] on ne peut s'en tenir à ce relativisme sans risque et se contenter de décrire les infinies variations empiriques des formes de vie familiale sans se demander à un moment ou à un autre, si ces évolutions ne modifieraient pas en profondeur quelques matrices constitutives de la parenté et de la filiation en particulier. »

Quant à fragmentation, ce terme rend compte, nous semble-t-il, des diverses transformations qu'a subies jusqu'à aujourd'hui l'institution familiale. Il a notamment été retenu à cause du lien étroit qui l'unit à la « postmodernité ». L'emploi de ce terme « fourre-tout » de postmodernité est certes éminemment discutable. Il nous paraît cependant convenir dans l'étude de la famille actuelle. Celle-ci n'est probablement plus moderne parce qu'elle semble avoir réalisé les idéaux de la modernité. Se trouve ainsi posée de nouveau la question de savoir si la famille est compatible avec les droits individuels de liberté et d'égalité (Tahon, 1995). Une réponse ne lui est pas apportée et le questionnement reste ouvert. À l'abri du recours aux diverses significations de postmodernité, il n'est sans [2] doute pas inutile de répéter que l'extension des droits individuels de liberté et d'égalité aux femmes et aux enfants nous apparaît comme un phénomène positif, bien que leur octroi aux unes et aux autres ne relève probablement pas de la même dynamique. Cela dit, il n'en demeure pas moins que l'institution familiale classique, celle qui consacre l'alliance et la filiation, semble aujourd'hui fragilisée. Il n'y a peut-être pas lieu de le regretter. Il s'agit pourtant de déterminer davantage la façon dont les problèmes se posent. C'est ce à quoi s'attache ce recueil de textes.

*
*     *

La multiplication des types de familles est associée à des indices démographiques solidaires les uns des autres : chute de la natalité, chute de la nuptialité, hausse du nombre de divorces et hausse de l'union libre, attestée par le chiffre des naissances hors mariage. Ces indices s'accompagnent de phénomènes comme l'allongement de l'espérance de vie - aujourd'hui, s'ils ne divorcent pas, un homme et une femme peuvent rester mariés plus d'un demi-siècle - ; le règne de l'État-providence entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et la fin des années 80, qui a notamment eu pour effet de socialiser nombre de fonctions familiales, en particulier en matière de santé et d'éducation, a entraîné, par exemple, un allongement notable de la période de scolarisation, ainsi que la salarisation des femmes, le maintien des mères de jeunes enfants sur le marché de l'emploi et le double revenu familial en vue de l'obtention d'un niveau de vie satisfaisant.

Un autre facteur a également contribué à transformer la famille telle que l'avait décrite Parsons dans les années 50 : la reconnaissance du droit des femmes à contrôler elles-mêmes leur fécondité. Cette reconnaissance est apparue dans les années 1975-1980. Elle a entraîné des transformations majeures dans les règles qui présidaient alors au fonctionnement de la famille. Désormais le divorce apparaît comme le moyen de dissoudre un mariage qui n'est plus heureux. Il indique que les conjoints (ou l'un des deux) ont jugé que la vie conjugale ne leur apportait plus de satisfactions et qu'ils voulaient y mettre fin pour, éventuellement, tenter une autre expérience. Il est aujourd'hui dépourvu de toute référence à la « faute », et il n'y a plus de conjoint « coupable ». L'adultère n'est donc plus un motif qui est allégué, du moins explicitement, dans une procédure de divorce. Quelle serait encore sa raison d'être puisque le principe « le père est le mari de la femme » n'est plus maintenu ? Désormais, [3] pourrait-on dire, le père est l'homme que la mère désigne comme tel, et la distinction entre enfants « légitimes » et enfants « naturels » a disparu. Aussi, les naissances « hors mariage » se multiplient-elles.

La reconnaissance du droit des femmes à contrôler elles-mêmes leur fécondité a, semble-t-il, des conséquences paradoxales à plusieurs égards. On pourrait s'attendre à ce qu'elle consacre le caractère symbolique de la maternité. Dorénavant, il est formellement possible qu'une femme ne « tombe » plus enceinte. Elle est en principe placée en condition de ne devenir mère que si elle dit « je le veux » ; actualisant la revendication portée par le féminisme des années 70 : « Un enfant, si je veux, quand je veux [1] ». Le caractère biologique de la maternité devient encore plus secondaire. Il l'a toujours plus ou moins été, même s'il a été mis en exergue par les discours médicaux du XIXe siècle destinés à justifier la tenue à distance des femmes de l'espace public et de l'espace politique malgré la proclamation de la liberté et de l'égalité des êtres humains lancée par les révolutions démocratiques.

Ce qui a changé avec l'accès à une contraception féminine sûre et à la liberté de l'avortement, c'est que le caractère biologique de la maternité ne peut plus être instrumentalisé pour justifier la minorisation des femmes. Non seulement la certitude attachée à la maternité se maintient dans la plupart des cas, mais en outre elle est encore renforcée par le rôle joué par la volonté de la femme. Il faut toutefois faire remarquer que la « toute-puissance » liée à l'expression du « désir d'enfant » de la femme est battue en brèche par la diffusion des familles monoparentales « à chef féminin ». On sait que les familles monoparentales constituent aujourd'hui un cinquième des familles avec enfants mineurs et qu'au moins 85% de ces familles monoparentales sont dirigées par une femme, dont bon nombre d'ailleurs vivent sous le seuil de la pauvreté.

L'expression « famille monoparentale » est récente, même si le phénomène n'est pas nouveau ; dans le passé, elle résultait du sort : la mort de l'un des parents. Il y a lieu de noter que, lorsque la mort entraînait la monoparentalisation, les familles monoparentales dirigées par une femme étaient déjà nettement plus nombreuses que celles dirigées par un homme. Non pas qu'alors les hommes étaient condamnés à mourir « dans la fleur de l'âge » plus que les femmes, sinon à l'occasion des guerres ; c'était plutôt le contraire étant donné que de nombreuses femmes mourraient en couches. Mais un veuf chargé d'enfants avait beaucoup plus de chances de se remarier qu'une veuve, aussi n'était-il pas longtemps à la tête d'une famille monoparentale. Aujourd'hui, il existe toujours des familles monoparentales qui résultent de la mort de l'un des [4] parents mais il s'agit d'un phénomène résiduel, dans l'ensemble. La très grande majorité des familles monoparentales sont dues à un divorce ou à une séparation, c'est-à-dire à une cause qui procède elle aussi de la volonté de l'un ou des deux partenaires. Sans doute l'ostracisme, matérialisé dans la pauvreté, dont sont l'objet ces familles témoigne de la permanence de l'idéal que représente la famille biparentale « classique », malgré le discours « libéré ».

Autrement dit, on peut divorcer ou se séparer comme on veut, mais on en paie le prix. D'autant que ce sont les femmes qui demandent le plus souvent le divorce (les données manquent en ce qui concerne la séparation) et, qui plus est, lorsqu'elles ont des enfants, ce sont des enfants « désirés », « voulus ». On a ici une illustration - elle n'est pas la seule - du télescopage entre le discours passéiste (même s'il n'y a pas « faute », le divorce est une démarche pour laquelle « il faut payer ») et le discours moderniste, voire postmoderniste : puisque la volonté de la femme est aujourd'hui tenue pour déterminante dans la naissance d'un enfant, il lui revient de le prendre totalement ou principalement en charge. L'imposition de la pension alimentaire par Revenu Canada exprimait bien cette assignation de la mère à prendre gratuitement en charge l'enfant qu'elle a voulu : la pension alimentaire qui sert partiellement à couvrir les frais de l'enfant est considérée comme un revenu dont une part revient à l'État. Cela sans que soit pris en considération le travail accompli pour l'entretenir et la charge mentale qu'il représente. Tout se passe sous le mode : « Elle l'a voulu, elle n'a qu'à s'en occuper. » Cette perception de bon nombre de pères était ratifiée par la collectivité du fait de l'imposition de la pension alimentaire pour l'enfant sur la feuille d'impôts de la mère. Le récent abandon de cette mesure ne doit pas faire illusion : elle a été rapportée parce que l'État fédéral a fait ses calculs et s'est rendu compte qu'il y gagnait au change. Vu que les pères qui paient la pension alimentaire pour leurs enfants ne peuvent plus la déduire de leurs impôts, il en résulte pour le trésor public un gain supérieur à celui découlant de l'ancienne formule qui obligeait les mères à la déclarer comme un revenu additionnel. Chacun sait que l'imposition est progressive (jusqu'à un certain point) et que les revenus moyens des hommes restent supérieurs aux revenus des femmes (dans ce merveilleux pays qu'est le Canada, « le meilleur au monde », les revenus moyens des femmes représentent seulement 70% des revenus des hommes). Le trésor public a donc objectivement intérêt dans ce cas à « pénaliser » les pères et à « dépénaliser » les mères.

[5]

La fragmentation réside ici à dans le fait que la famille a de moins en moins partie liée avec la « communauté des citoyens », pour reprendre le titre du livre de Dominique Schnapper (1994). L'avènement de 1« enfant désiré » a dégagé la société de la responsabilité à l'égard de la reproduction. La reconnaissance sociale du « désir d'enfant » a abouti au confinement de la famille dans l'espace privé : ce qui s'y passe ne concerne pas le social. Au Canada, la première atteinte contre l'universalité des programmes sociaux a touché les allocations familiales sans que cela émeuve outre mesure l'opinion publique. Il est vrai que leur montant - à la différence des pays européens à régime social-démocrate - était à ce point devenu dérisoire que l'abandon n'a pas eu pour effet de grever le budget des ménages de la classe moyenne. Cet abandon montre que la procréation concernait dorénavant non pas la société, mais l'individu. Quel soulagement de constater que la femme reste, quoi qu'elle dise, gouvernée par ses hormones !

Car là se situe effectivement le paradoxe principal des transformations dans le domaine de la procréation depuis qu'est reconnu le rôle prédominant tenu par les femmes. Il aurait dû avoir pour effet de mettre au premier plan le symbolique du côté du père et du côté de la mère. Or, tout se passe comme si la nécessité d'admettre la fonction symbolique du côté maternel entraînait la prédominance du biologique. En particulier du côté des pères. Non seulement il est dorénavant possible de trancher entre le « vrai » et le « faux » père grâce aux tests de l'ADN, mais surtout on assiste, notamment en réponse à la douleur engendrée par le divorce, à la valorisation du caractère biologique de la paternité. Le texte de Denyse Côté fournit des éléments qui permettent de saisir le « comme si » de cette nouvelle donne. Plutôt que d'affronter la déchirure, plutôt que de corriger le déséquilibre toujours présent, après la séparation, dans la prise en charge effective de l'enfant - qui, le plus souvent, se calque sur ce qui prévalait avant -, on impose abstraitement l'égalité du père et de la mère, ce qui aboutit à l'établissement de la « garde conjointe », laquelle invisibilise à nouveaux frais tout le travail, y compris le travail « mental », que la mère divorcée ou séparée continue d'accomplir, le plus souvent avec des ressources pécuniaires moindres que celles dont elle disposait dans le couple. En particulier, lorsque l'enfant ou les enfants sont en bas âge, ce qui est de plus en plus fréquent puisque les couples se séparent de plus en plus tôt. La confusion entretenue autour de la « garde conjointe » et de la « garde partagée » - elle est « partagée » quand le père exerce son droit de visite - s'étend à la famille recomposée quand elle cesse d'être gynéparentale : le beau-père est invité à ne pas s'imposer comme « père [6] social » tandis que les ex-conjoints sont appelés à continuer de jouer le rôle de parents. Autrement dit, comme le fait remarquer Irène Théry (1993, 136), « le divorce devient l'apothéose paradoxale de la famille puisqu'elle résiste à tout, même à la séparation, même à la décohabitation ». Cette vision qui va, apparemment, à l'encontre d'une fragilisation de la famille, prétend s'appuyer sur « un donné naturel, biologique : la reproduction fait la famille, une famille aussi indissoluble que le lien biologique » (Théry, 1993, 330-331). Le texte de Willy Apollon insiste à juste titre sur l'importance de l'« autorité paternelle ». Encore faudrait-il que cette autorité puisse être exercée et que le père puisse être un auctor, « celui qui accroît, qui fonde ». De quel père s'agit-il ? À quelles conditions le père « biologique » reste-t-il le père « social » ? En dehors de la petite bourgeoisie intellectuelle - pour reprendre une expression datée - particulièrement soucieuse de préserver « le cercle de [ses] petits intérêts domestiques », comme dirait Tocqueville, la coexistence des deux pères n'est-elle pas impossible à réaliser ?

Si la collectivité avalise la perception de pères qui rationalisent leur non-implication ou leur implication très modeste dans la prise en charge de leurs enfants sur le mode : « elle l’a voulu, elle n'a qu'à s'en occuper », il faut également compter avec le groupe de pression des « nouveaux pères » - occupant le terrain médiatique de manière inversement proportionnelle à leur nombre - qui, invoquant le « droit à la tendresse », qu'ils revendiquent comme un droit de l'homme (masculin), fait un procès aux femmes qui, selon ce groupe, tendent à ne considérer les pères que comme des « guichets automatiques ». Ces règlements de comptes assez sordides - n'en appellent-ils pas à la mélodramatique compassion à l'égard des « fils manqués » forcés de reproduire l'attitude des « pères manquants » qui fait la fortune de Guy Comeau ? - s'appuient sur une « affectionalisation » qui marque le discours sur la famille, en particulier du côté des pères. Or, comme les analyses de Germain Dulac (1994) l'ont magistralement mis en évidence, « c'est au titre de personne non responsable de la garde physique (des tâches qui y sont associées) qu'ils désirent exercer des droits parentaux et avoir une influence sur les enfants ». L'affectif, qui constitue désormais le ciment de la famille - on s'unit parce qu'on s'aime, on fait un enfant parce qu'on s'aime et on se sépare parce qu'on ne s'aime plus - est alors invoqué par les « pères revendicateurs » afin de continuer à exercer une autorité sur des enfants dont l'entretien quotidien est passé sous silence, est renvoyé à l'invisible.

[7]

La mise en évidence des liens biologiques est également présente à l'autre bout de la chaîne, dans la prise en charge des « personnes dépendantes », le plus souvent de vieux parents « en perte d'autonomie ». L'étude de Chantal Maillé fait bien ressortir les effets du discours naturaliste de l'amour et des liens biologiques : il appartient à l'une des filles de les prendre en charge en cette ère de démantèlement de l'État-providence. On reconnaît dans ce cas aussi les effets pervers du mouvement d'individuation dans les sociétés occidentales. Celui-ci a été extrêmement lent à toucher les femmes. Elles n'ont été pleinement reconnues comme des individus que dans les années 1970, quand ont été gommés de la loi les éléments qui les minorisaient, quand elles furent formellement reconnues comme égales aux hommes, c'est-à-dire après que fut reconnu leur droit de contrôler elles-mêmes leur fécondité. Il n'y a pas lieu de mettre ce « progrès » en cause. On ne peut pourtant manquer de remarquer que le soin des enfants et des invalides (personnes âgées ; handicapés) - dorénavant appelés, rectitude politique oblige, « personnes en besoin de soins » - reste presque exclusivement sous la responsabilité des femmes. La transformation qu'implique la représentation des femmes comme individus sur le plan de la séparation entre le privé et le public ne produit pas les effets attendus lorsque, par suite de la « crise » de l'État-providence, la charge des « personnes dépendantes » est supportée principalement par la sphère privée. Le « virage ambulatoire » montre clairement que le travail socialement accompli par des femmes - pour lequel elles reçoivent un salaire, ce qui, par le fait même, ne le place pas sous le signe de la disponibilité permanente - tend de plus en plus à être pris en charge privément. À redevenir « invisible » puisque gratuit.

Le discours des sciences sociales joue sans doute un rôle dans ce retour en force du discours naturaliste de l'amour et des liens biologiques. Depuis vingt-cinq ans n'entretient-il pas la confusion entre le « privé » et le « domestique » ? Comme tente de l'établir le texte de Marie-Blanche Tahon, cette confusion entretenue pourrait procurer un « bénéfice imaginaire » : celui de faire l'impasse sur le bouleversement qu'induit la reconnaissance du droit des femmes de contrôler elles-mêmes leur fécondité sur la structure familiale. À force de répéter que rien n'a véritablement changé, que le « partage des tâches » n'a pas significativement progressé au sein du privé, que les femmes continuent à accomplir la quasi-totalité du travail domestique, on en arrive à ramener la famille à une entité ne comportant que des tâches. À ne plus la considérer comme une institution. Or, c'est probablement à ce niveau-là que la famille a le [8] plus changé depuis trente ans. Aussi est-ce pour souligner le phénomène que, ainsi que nous l'avons dit, le mot « famille » est ici utilisé au singulier. Ce qui n'empêche pas de reconnaître l'existence de nouveaux types de famille ou de types renouvelés ni d'écarter toute hiérarchisation. Cet emploi permet toutefois d'éviter que ne soit banalisée la diversité des formes familiales. Sans nostalgie pour le modèle « papa, maman et les enfants » - qui n'est certes pas universel mais qui était le plus courant en Occident ce dernier siècle -, ce texte vise à interroger le questionnement qui résulte de sa remise en cause.

Il est inutile d'insister sur le fait qu'un retour à ce modèle est structurellement irréaliste. Il reposait en effet sur le couple formé par le père-pourvoyeur et la mère-ménagère. La disparition de la fonction de pourvoyeur unique exercée par le père transforme la représentation de la famille et de la paternité et elle a également des conséquences plus générales. On peut en effet regarder la construction de cette fonction comme une façon de disciplinariser des hommes-travailleurs, alors, essentiellement des ouvriers. Chargé de la responsabilité de faire vivre ses enfants et sa femme, le « bon » père est « bon » travailleur ; il doit travailler le plus longtemps possible (ponctualité ; assiduité ; non-recours à la grève) pour apporter un salaire régulier à la maison. Il devient, dès lors, un père « absent », dont la fonction paternelle est largement médiatisée par la mère. Certes, le père est le chef de famille puisque c'est de lui qu'elle dépend pour sa survie. Toutefois, en particulier dans la classe ouvrière, c'est la femme qui administre le salaire du mari toujours insuffisant pour répondre à tous les besoins. Par ailleurs, son absence du foyer pendant de nombreuses heures incite la mère à gérer également les rapports affectifs, si l’on peut dire, entre le père et les enfants. L'image que les enfants ont de leur père est largement celle qu'en a leur mère. Dans les rapports entre les enfants et le père, la mère assigne souvent à ce dernier un rôle d'autorité (« je le dirai à ton père ») lorsqu'elle ne parvient pas à faire face seule aux problèmes que lui posent les enfants. Cet édifice est déstructuré pièce par pièce lorsque que le bien-être matériel de la famille commence à dépendre du travail rémunéré de la mère. Le père, dès lors, doit avoir des rapports plus directs avec les enfants. Rapports plus chaleureux sans doute, rapports plus exigeants aussi. Les exigences s'accroissent considérablement lorsque la famille « d'origine » se sépare et se recompose d'une manière ou d'une autre, le plus souvent autour de la femme, pas nécessairement la mère. Le texte d'Hélène Desrosiers, de Céline Le Bourdais et de Benoît Laplante a ceci d'intéressant, entre autres, qu'il montre que la présence d'une belle-mère (le père gardien et sa [9] nouvelle conjointe) tend à stabiliser la famille recomposée. Ce qui rejoint les résultats d'une enquête menée en France par Théry et Dhavernas (1993), qui estiment que « tout se passe comme si l'enjeu de la beau-parentalité était plus individuel pour les hommes, et plus familial, au sens large, pour les femmes ».

La place centrale accordée à l'enfant témoigne aussi de la transformation de l'institution. Elle découle, à vrai dire, de la fragmentation. Il n'est pas inutile de rappeler que, comme nous l'ont appris l'anthropologie et l'histoire, l'institution familiale repose sur l'alliance et la filiation. Selon Lévi-Strauss, les « structures élémentaires de la parenté » reposent essentiellement sur l'alliance, sur la loi de l'échange (qui est l'expression positive de l'interdit universel de l'inceste). Nous citerons une nouvelle fois cette superbe phrase de Georges Duby (1981, 23) : « C'est en effet par l'institution matrimoniale, par les règles qui président aux alliances, par la manière dont sont appliquées ces règles, que les sociétés humaines, celles mêmes qui se veulent les plus libres et qui se donnent l'illusion de l'être, gouvernent leur avenir, tentent de se perpétuer dans le maintien de leurs structures, en fonction d'un système symbolique, de l'image que ces sociétés se font de leur propre perfection. » La substitution de l'union libre au mariage et l'acceptation du divorce et de la séparation montrent que l'institution matrimoniale a vécu. Elles entraînent, épaulées par la libéralité des codes civils, des perturbations dans l'établissement de la patrilinéarité (filiation par le père). Il n'y a peut-être pas lieu de regretter celle-ci : le mariage, la difficulté à obtenir le divorce et la patrilinéarité ont pu être considérés comme des servitudes, en particulier pour les femmes. Notons cependant que ces transformations aboutissent moins, dans le quotidien, à rendre égales la « condition masculine » et la « condition féminine » qu'à faire de l'enfant le pivot de la famille, notamment quand la famille d'origine se disloque.

Dans La famille composée... autrement, le Conseil de la famille du Québec (1994, 5) propose cette définition de la « famille recomposée » : « une famille fait l'objet d'une recomposition lorsqu'un enfant vit avec un de ses parents naturels et un autre adulte ayant entre eux un lien de conjugalité. » Le fait que cette formulation ne soit pas très élégante n'est pas le moindre de ses défauts. Cette définition illustre bien que la famille tend à être perçue comme une réunion momentanée d'individus. Elle témoigne de la difficulté que nous avons, en cette fin de siècle, à articuler de manière satisfaisante le privé et le public. Tandis que, comme nous l'avons dit, la collectivité se désintéresse de la famille, tandis que la [10] famille n'est plus rattachée, ou si peu, au social, on demande à cette communauté restreinte de se comporter comme une addition d'individus. On assiste à une privatisation de la famille qui peut être comparée à celle qui est présente dans le secteur de l'économie où privatisation est synonyme de déréglementation. Il faut d'ailleurs faire remarquer qu'au cours de ces trente dernières années la famille est devenue de plus en plus dépendante du marché. Ce qui explique, par exemple, la nécessité de disposer d'un double revenu pour avoir un mode de vie comparable, toutes proportions gardées, à celui des parents ou des grands-parents. De plus, la famille à double revenu est devenue un modèle à suivre. Ceux et celles qui ne s'y conforment pas s'excluent eux-mêmes de la société : « c'est de leur faute ! »

L'enfant est-il un individu ? A-t-il des droits individuels de liberté et d'égalité ? Comment aborder ces questions ? Comment les formuler ? En particulier à une époque où l'imaginaire social est secoué par les révélations relatives à la pédophilie - que l'on pense à l'affaire Dutroux en Belgique ou à la banalisation de la pornographie enfantine sur l'Internet. On pourrait aussi évoquer le tourisme sexuel et le défoulement de la soldatesque en Somalie, la violence plus quotidienne et plus feutrée qui saccage combien d'enfances. L'« enfant-roi » est nu. Mais par-delà les exactions passibles de poursuites devant les tribunaux, comment interpréter qu'il revienne à l'enfant d'assurer le maintien d'une structure familiale disloquée ? N'est-ce pas sur ses épaules que repose le poids du maintien du couple parental quand le couple conjugal a disparu ? Il faut aussi évoquer ici les nouvelles techniques de reproduction qui viennent soutenir le « droit à l'enfant », sur mesure éventuellement. Un enfant appelé à naître n'est certes jamais consulté. On peut toutefois craindre que la différence entre l'enfant né et l'enfant fantasmé soit d'autant moins acceptée que le rêve se fonde sur toute une quincaillerie technologique comme sur le sacro-saint discours de la science. La réflexion que mène Françoise-Romaine Ouellette à propos de l'adoption constitue une piste stimulante pour admettre les dissociations identitaires. En distinguant entre adoption « nationale » et adoption « internationale », Ouellette montre que, dans le premier cas, c'est le statut parental qui circule au nom de la « compétence », tandis que, dans le second, « la famille » relève d'un but personnel d'engagement affectif. Les « dissociations identitaires » sont présentes aussi, d'une autre manière, dans les familles immigrantes, et le texte de Michèle Kérisit a le mérite de le souligner. La bonne conscience souvent de mise dans l'« accueil » ne suffit pas dans une société telle que la nôtre qui en est encore à chercher ses origines. Les rôles de « père » et [11]

de « mère » subissent un remodelage souvent profond au regard de la représentation, parfois nostalgique, de la famille d'origine.

Or, n'est-ce pas là l'intérêt de réfléchir à la famille, à l'institution familiale, par-delà ses formes de plus en plus fragmentées et fragmentaires ? Comment penser la fondation du lien social ? Comment vivre en commun ? Sur quels artifices doit reposer la fabrication de l'humain (Legendre, 1996) ? Car, comme le rappelle Bourdieu (1980) : « la sociologie de la famille, si souvent livrée aux bons sentiments, pourrait n'être qu'un cas particulier de la sociologie politique. » C'est dans cette perspective que les textes du présent recueil peuvent être lus. Celui-ci n'apporte pas de solutions, il se limite à apporter quelques éléments de réflexion.

Bibliographie

Bourdieu, P. (1980), Le sens pratique, Paris, Minuit.

Duby, G. (1981), Le chevalier, la femme, le prêtre. Le mariage dans la France féodale, Paris, Hachette.

Dulac, G. (1994), Penser le masculin. Essai sur la trajectoire des militants de la condition masculine et paternelle, Québec, IQRC.

Godard, F. (1992), La famille. Affaire de générations, Paris, PUF.

Legendre, P. (1996), La fabrication de l'homme occidental, Paris, Mille et une nuits/Arte.

Schnapper, D. (1994), La communauté des citoyens, Paris, Gallimard.

Tahon, M.-B. (1995), La famille désinstituée. Introduction à la sociologie de la famille, Ottawa, Presses de l'Université d'Ottawa.

Théry, I. (1993), Le démariage. Justice et vie privée, Paris, Éd. Odile Jacob.

[12]

Théry, I. et M.-J. Dhavernas (1993), « La parenté aux frontières de l'amitié : statut et rôle du beau-parent dans les familles recomposées », in M.-T. Meulders-Klein et I. Théry (dir.). Les recompositions familiales aujourd'hui, Paris, Nathan, pp. 159-187.



[1] Dans les rues du Québec, c'était plus souvent « nous aurons les enfants que nous voulons » qui était proclamé. Il y aurait sans doute lieu de s'interroger sur le caractère pluriel contenu dans cette énonciation. Il indique incontestablement une revendication du mouvement des femmes. Reste que la volonté est une capacité qui s'exerce individuellement. Et l'exercice de la volonté en matière de maternité est probablement ce qui rend possible la reconnaissance de l'individu dans une femme. Aussi le slogan « un enfant, si je veux, quand je veux » est-il utilisé ici en tant que référence paradigmatique à la transformation radicale qui marque la « condition » féminine ou le « statut de la femme ».



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 9 novembre 2019 6:36
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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