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Liminaire
Ce que nous voulons approfondir ici, c’est bel et bien le sentiment religieux, ce que les anciens nommaient le sensus divinitatis, le sens du divin. Cerner cet esprit religieux exigeait que nous remontions dans le temps jusqu’au seuil de l'hominisation et que nous cheminions dans l'espace jusqu’aux confins les plus lointains de l’Orient. C'est pourquoi nous avons fait appel, une fois de plus, à des historiens, des théologiens, des philosophes, des psychologues, des sociologues. Au départ, notre approche fut donc multidisciplinaire, car nous ne voulions rien laisser tomber d’un vécu religieux aussi riche.
Mais quelque chose d’autre caractérise ce regard que nous avons voulu jeter sur le sentiment religieux. Nous avons commencé par croire au désir religieux, qui se manifeste de manière étonnamment multiple, afin de le mieux comprendre. Nous avons voulu l’interpréter avant de le critiquer, le saisir dans son dévoilement avant de le soupçonner dans ses déformations, en recueillir le sens profond avant de démasquer ses illusions.
Il nous est vite apparu qu’une réflexion sur le vécu religieux ne pouvait se passer d’une interprétation de la pensée symbolique et mythique, elle-même enracinée dans les profondeurs d’un inconscient ouvert au divin. Ainsi, plusieurs collaborateurs se sont penchés sur le symbole, le mythe, l’archétype, la poésie comme l’expression la plus originelle du désir religieux.
Mais l’esprit religieux, au fil des âges et au gré des espaces culturels, s’est fait rites, dogmes et institutions, réalités devenues progressivement des médiations importantes entre le désir et le divin. Elles ont eu et ont encore leur grandeur. Elles ont été et sont pour beaucoup d’hommes d’authentiques lieux de communion avec le divin. D'autre part, ces diverses formes historiques s’accompagnent parfois de durcissement, de « réification ». À ce moment, la distorsion apparaît, l’institution peut perdre le sens qui la fonde, le dogme oublier le mythe qui le nourrit et le rite devenir un formalisme sans âme.
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Aujourd’hui, on refuse de plus en plus la distorsion. On la fait éclater. Si le rite ne signifie plus, on ne pratique plus. Quand le dogme se meurt, on observe sa chute libre. Et lorsque l’institution s’est refermée sur elle-même, loin de la vie, on s’en détache. Et pourtant, nombreux sont ceux qui, s’étant éloignés des institutions, des rites et des dogmes figés, se disent encore religieux. C'est à ce point précis que renaît une nouvelle quête spirituelle, en cette fin du XXe siècle, et c'est dans cette perspective que se situe le présent dossier : examiner les diverses manifestations et les courants les plus significatifs de cette quête spirituelle, essayer de percevoir comment les hommes de notre temps perçoivent leur relation avec le divin.
L’élan religieux continue, certes, d'inspirer des fidèles, des communautés, des rites, des réflexions à l’intérieur des grandes religions établies, mais il déborde aussi les institutions. Il s’exprime, entre autres et de façon parfois spectaculaire, à travers le foisonnement des sectes, les mouvements millénaristes, le Renouveau charismatique, les communautés de base, la théologie de la libération, l’appel de l’Orient et combien d’autres voies encore. Une telle recherche multiforme comporte, assurément, ses grandeurs et ses misères. Elle témoigne de la résurgence d’un désir religieux qui se veut authentique, mais qui n’a peut-être pas encore trouvé les symboles et les rites qui lui conviennent, ni les institutions communautaires appropriées.
Toutefois, dans son mouvement même, la spiritualité occidentale de cette fin du XXe siècle apparaît avant tout comme marquée du sceau de l’intériorité. Elle est, à proprement parler, un véritable « voyage intérieur » vers une divinité qui se révèle comme la profondeur de l’être, la lumière de la conscience et la source de l’amour. Paradoxalement, peut-être, c’est en se faisant ainsi plus intérieure que la quête spirituelle s'ouvre sur l’universel, récuse l’esprit sectaire et laisse se dévoiler un Dieu qui est le centre de tout être et le lieu de réconciliation de tout élan vers la Vie.
Le Comité de Direction
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