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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Philippe Ariès, “Le régionalisme. Perspective historique.” In revue CRITÈRE, No 24, “Le pouvoir local et régional.”, pp. 41-50. Montréal: La Société de publications Critère Inc., Jacques Dufresne, Directeur, Hiver 1979, 205 pp. Une édition numérique réalisée avec le concours de Mme Réjeanne Toussaint, bénévole, Chomedey, Laval, Québec. [M. Jacques Dufresne nous a autorisé le 27 décembre 2022 la diffusion en libre accès à tous et en texte intégral, dans Les Classiques des sciences sociales, de tous les numéros de la revue CRITÈRE, dont il est le fondateur.] [Autorisation accordée par l'auteur le 27 décembre 2022.]

[41]

Revue CRITÈRE, No 24,
Le pouvoir local et régional.

Le régionalisme.
Perspective historique.”

Philippe ARIÈS *

Comment parler du pouvoir régional ? À une analyse de droit public sur les conceptions d’un pouvoir régional décentralisateur, opposé au pouvoir centralisateur de l’État et lui faisant équilibre, ou encore à une revue de l’histoire des mouvements réels récents, des revendications actuelles contre l’État centralisateur et acculturant telles que nous pouvons les déceler dans le monde occidental des vingt dernières années, j’ai préféré un autre mode d'approche plus empirique, qui correspond davantage à la nature des phénomènes que nous étudions. Il s’agit, premièrement, de phénomènes de mentalités collectives et, deuxièmement, de phénomènes qui montent d’en bas au lieu de descendre de haut en bas.

Dans un premier temps, nous verrons un exemple très concret d’un fait culturel spontané de la France méridionale du milieu du XIXe siècle. Dans un deuxième temps, nous tâcherons de caractériser l’évolution qui s’est faite depuis ce milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours et nous nous efforcerons d’établir une corrélation entre cette renaissance du régionalisme, du sentiment régional, et un grand mouvement de fond de notre civilisation occidentale.

Dans cette première moitié du XIXe siècle où nous allons nous placer d’abord, le patriotisme régional, le sentiment d’enracinement, l’attachement à un petit pays et à toutes ses coutumes et modes de vie, tout cela est de nature essentiellement culturelle et non pas politique. Nous allons voir comment se combinent ces éléments culturels  [42] en face d’un État politique déjà puissant et nous allons le voir dans le Marseille du XIXe siècle grâce à une personnalité très peu connue et très pittoresque qui s’appelle Victor Gélu.

Il ne faut pas oublier qu’au moment où vos ancêtres quittaient la France pour venir s’établir au Nouveau Monde, le français n'était parlé que par la moitié des Français. Toute la moitié méridionale parlait une autre langue ; au XVIIe siècle, on peut dire qu’elle comprenait en majorité très mal le français. Nous avons donc toute une partie de la France méridionale qui était ou bien une France de langue d’oc, ou bien une France bilingue. Les femmes vivaient dans un unilinguisme qui était le langue doc et les hommes, surtout les hommes d’une certaine culture qui avaient fréquenté le collège latin, avaient deux langues : une langue maternelle qui était la langue d’oc et une langue de culture savante qui était le français.

C’est dans ce contexte que se situe notre écrivain provençal marseillais, Victor Gélu. Il est né à Marseille en 1806 et il est mort en 1885 ; il avait 79 ans. Je l’ai choisi parmi tous les auteurs languedociens de cette époque parce qu’il avait une caractéristique : c’était un homme de gauche et même d'extrême-gauche. Il admirait beaucoup la Commune. En 1870, il avait été très favorable aux événements de 1848, alors que l’image que nous avons du provençal, du félibre, c’est une image de droite, d’une droite même très réactionnaire, d’une droite royaliste. Et ce n'est pas faux. Mais il existait une culture languedocienne d’homme de gauche. Victor Gélu était un fils de boulanger tout à fait typique de ces petits bourgeois artisans qui constituaient l’énorme classe moyenne de la fin de l’Ancien Régime et du début du XIXe siècle. C’étaient eux en somme les sans-culottes qui ont fait la Révolution française.

La première caractéristique de cet homme, c’est qu’il est né dans un milieu essentiellement bilingue et que le bilinguisme a été son milieu de culture. Car ce fils de boulanger est allé tout petit à une régence latine.

Me voici donc chez M. Chabert fort embesogné à épeler les rudiments de la langue de Cicéron et je note bien que ce mot de rudiment était tout à fait incompréhensible pour moi. Cependant, je déclinai bientôt assez proprement rosa, dominus, templum. Je commençais déjà à me familiariser avec cette [43] foule d’appellations nouvelles qui m’avaient semblé si baroques. J’allais être promu au thème lorsque je fus brusquement interrompu[1]

Il est tombé malade. Peu de temps après, il quitte la petite école latine pour entrer dans un petit séminaire de Marseille.

On m'examina sur les auteurs que j’indiquai, je soutins brillamment l’examen, je fus incorporé comme élève solide dans la classe de 3e où je devais constamment tenir le 1er rang à partir de ce jour.

Évidemment, ces classes étaient des classes en français et non pas en provençal. D’ailleurs, il ajoute :

Dès ce début, mes examinateurs constatèrent chez moi un accent caractéristique de la grossièreté quand je parlais français, sentant le « terradou », le terroir, d’une façon déplorable et, de plus, une humeur désespérante de sauvage.

Après sa sortie du petit séminaire, le fils du boulanger du quartier de la Porte d’Aix avait la possibilité de s’aiguiller dans deux directions différentes : vers la petite bourgeoisie de langue française ou vers une condition plus populaire où le provençal serait la langue dominante. Il n’a pas choisi la première voie pour des raisons probablement plus sociales que linguistiques. Voici comment il caricature le jeune de son milieu qui s'orientait vers des conditions plus relevées :

Dès l’âge de 18 ans, il portait des lunettes, par ton, par distinction autant que par besoin. Il était gourmé, faux, prétentieux et sucré... Il épluchait avec délices les pataquès trop nombreux de ses compatriotes (c’est-à-dire de langue d’oc) qui s’aventuraient à jargonner la langue des franciaux (mot qui désigne les français dans la langue provençale). Il avait la poitrine étroite, le dos voûté, et dans la maison (voilà qui est très grave), il ne s’exprimait qu’en français, qu’il estimait lui plus que parfait. Il se croyait et il se disait un monsieur très distingué.

Malgré cette caricature, il n’y a pas d’hostilité entre les deux cultures. Mais, cependant, Gélu a choisi la culture populaire et, en marge de son travail, il va vivre dans la chaude intimité des milieux populaires, des milieux [44] ouvriers, heureux de s'associer à leur sociabilité. Et ça se passe soit au café, mais soit plus encore — c’est assez piquant — dans la boutique du barbier.

Quoique primitive dans ses agencements et dans sa décoration, la boutique de l’ex-aide-chirurgien, le barbier, était fort achalandée. Des centaines d’ouvriers et d’artisans, presque tous enfants de notre quartier ou des environs immédiats, venaient régulièrement 2 fois la semaine apporter leur rétribution périodique de quinze centimes sur le comptoir en bois blanc peint, repeint, déteint, vermoulu du vieux figaro bourguignon.

Si bien que le magasin du barbier de la Porte d’Aix était depuis de longues années un lieu de prédilection pour tous les ouvriers, chapeliers, maçons, tonneliers, emballeurs, portefaix, tanneurs de la bourgade de cette espèce de faubourg. Et on y chantait. C’est là qu’il a eu sa vocation de chansonnier. La boutique du barbier était devenue comme une succursale de la Muse des portefaix.

Par les fortes pluies, et par les froids intenses, tous les hommes de bar et tous les hommes de truelle de la région se faisaient une fête d’aller savourer chez leur barbier toutes les douceurs du farniente. Peu à peu je devins l’un des hôtes les plus assidus de ce lieu d’amusement. C’était une espèce d’académie de tous les jeux de société.

Et ça été un des points de départ du théâtre de variétés dont Gélu fut un des auteurs. Le caractère passionné et profond de Gélu, tel qu’il apparaît dans son œuvre, c’est aussi l’amour de sa ville. Un amour immense, une vocation passionnée. Quand il rentre de Gênes — car on allait très facilement en Italie — il trouve que cette ville a de très beaux monuments, mais quelle ne vaut pas Marseille.

Si Marseille avait quelques-uns des beaux monuments que je vois à Gênes, c’est pour le coup que nous croirions avoir toute raison de trouver et de proclamer Marseille radicalement incomparable. Mais pourtant nous avons mieux que tous ces monuments fastueux, que ces campagnes si riches en fleurs. Nous avons du pain excellent, nous avons du vin généreux, du mouton exquis, du poisson délicieux. Nous avons des caves avec un luxe et une élégance du meilleur goût, nous avons de belles rues bien percées, bien nettoyées, nous avons le territoire le plus accidenté, le plus pittoresque, une ville accidentée (l’idée de la belle ville, c'est une ville qui a des accidents ; c’est vrai d’ailleurs de toutes les villes importantes [45] de l’Europe). Nous avons des ports aussi sûrs qu’immenses, nous avons cent fois moins de prêtres et de couvents, de mendiants et de moines que les villes d’Italie et, pourtant, nous avons cent fois moins de corruption...

Nous avons surtout cet air de la France plus vivifiant, plus pur, plus léger, plus respirable que celui des plus beaux pays du monde. Marseille, ville immense aux innombrables bicoques ! L’étranger qui t’a habitée quelque temps ne peut plus se résigner à vivre loin de toi. Tout bien pesé, ô mon doux nid paternel, malgré ta simplicité roturière, tu ne perds rien à être comparée aux autres grandes villes, tes rivales.

Et, pourtant, Marseille est menacée ; menacée par la civilisation contemporaine tout simplement.

Notre ville a pris une extension aussi rapide que démesurée (c’est le second Empire de Napoléon III, c’est la grande poussée de l’industrialisation) ... c’est le progrès, dit-on. La frénésie du lucre, oui, mais le progrès, non. La vue de ces montagnes naguère si riantes aujourd’hui éventrées sans nécessité par les vandales du brocantage immobilier pour faire place le plus souvent à des fondrières méphitiques, à des fabriques malsaines, à des sordides ruelles, à des misérables cabanons de voyous, cela m’a toujours serré le cœur. À l’âge de douze ans, je pensais déjà là-dessus comme j’y pense à cinquante ans.

Et ce démocrate révolutionnaire, ce sans-culotte de 1830-40, finalement n’aime pas beaucoup le Siècle des Lumières.

... les mœurs austères, le gaz, les railroads, la vapeur, l’infinitésimale dose (peut-être les débuts de l’homéopathie), la charte-constitution, ô jour de Dieu, la belle chose que la civilisation !

Et bien, cette civilisation industrielle qu’il n’aime pas, qu’il brocarde, elle va durer. Elle ne va pas complètement anéantir Marseille, mais il est intéressant de reconnaître dans ces idées tous les thèmes écologistes des années 60 en Europe et en Amérique.

Il existait donc en France un modèle culturel d’origine populaire très vivant au milieu du XIXe siècle. J’insiste sur ce caractère de vitalité en plein XIXe siècle parce que, généralement, on a tendance à situer le début de sa décadence vers le XVIIIe siècle. Je pense que c’est exactement le contraire, que c'est le milieu du XIXe siècle qui a été le sommet de cette forme de culture. C’est à cette époque d’ailleurs que se sont développés les arts régionaux, en France du moins. Au XVIIe siècle, [46] les paysans même relativement riches de nos campagnes n’avaient pas de quoi avoir un art régional. Ils avaient un coffre dans lequel on mettait les vêtements et c’est tout. Tandis que, à partir de la fin du XVIIIe et au cours du XIXe siècle, il y a un remodelage, si je puis dire, des modèles artistiques et des mobiliers des gens de la ville qui va donner naissance à la fois au meuble régional et au costume populaire.

Cet essor correspond à un essor économique. C’est le moment où nos campagnes ont été déchargées d’un niveau de population trop élevé par un exode rural encore très convenable et, ensuite, enrichies par la possibilité d'utiliser des engrais, par un certain nombre de transformations technologiques, la technologie n'ayant pas encore eu à cette époque le rôle éradicateur et destructeur qu'elle a eu par la suite. Ce qui est intéressant, c’est que cette culture ne se sentait pas brimée quoiqu'elle était essentiellement orale et n’était pas transmise par l’école, l’école étant ou latine ou française au XIXe siècle. Il y avait bien une attitude suspecte de l’Église à l'égard d’un certain nombre de manifestations et de coutumes de cette culture, parce quelle les trouvait immorales. En revanche, l’Église avait maintenu l’usage des langues orales, le breton, l’alsacien, le basque, dans ses sermons. Cette culture ne s’opposait pas au modèle de la culture dominante. En somme, c’était encore une époque où il existait un équilibre entre une culture orale et une culture écrite.

En face de ce modèle culturel d’en bas, il y avait un modèle culturel d’en haut, qui faisait à l'époque encore assez bon ménage avec le premier. C'était celui d’une culture écrite, d’une culture savante qui se transmettait essentiellement par l’école ou par le début des media, par le journalisme, par le livre. Il existait déjà une sorte d’écrémage des couches supérieures de la culture populaire par cette culture savante, par cette culture de l’écriture. On a pu s’en rendre compte dans le petit dessin que Gélu a fait du « franciau » du petit séminaire de Marseille, qui avait mal tourné. Mais il n’était pas encore majoritaire et, dans une certaine mesure, lorsque Ton tend vers la fin du XIXe siècle et vers le début du XXe, où ces deux cultures vivaient encore en équilibre, on aperçoit, d’une part, — nous allons y revenir — une tendance de la culture dominante à s’imposer, d’autre part, une tendance de la culture [47] dominée à se défendre et à devenir agressive ; ce qui n'était pas du tout le cas dans les textes de Gélu, qui sont écrits avec beaucoup de bonne humeur.

En France, nous avons un témoignage excellent de cette tension qui s’observait entre les deux cultures au moment où la situation devint critique. C’est un texte assez récent de Claude Duneton, dans un petit bouquin très injuste et très faux mais épatant tout de même qui s’intitule Parler croquant.

Je suis allé à l’école pour la 1ère fois un matin de printemps à la rentrée de Pâques et c’était en avril 41. Au moment de se mettre en rangs sous la cloche, un des nouveaux s’est fait remarquer. Il était tout petit, vif, rieur, pas intimidé du tout pour sa première visite à l’école. L’institutrice l’a tout de suite appelé « Trois Pommes ». Nous étions tous rassemblés devant la classe et il faisait encore le clown en dehors de la file. Il n’avait pas saisi le sens du cérémonial de l’entrée en classe. La demoiselle lui expliquait gentiment qu’il devait se mettre sur les rangs comme les autres mais il se rebiffait. « Que me val », répétait-il, qu’est-ce qu’elle me veut ? C’était le fou rire général sur le rang parce que, voilà, Trois Pommes ne connaissait pas un mot de français. Trois Pommes me paraissait bizarre de ne pas même comprendre la langue comme il faut. Ce que je ne savais pas, c’est que la chose était naturelle à l’époque, qu’il était fréquent qu’un enfant arrive à l’école sans connaître autre chose que le patois ; puis de génération en génération, ils apprenaient un peu le langage entre 5 et 6 ans, surtout après la guerre de 14-18. En fait, Trois Pommes et moi nous représentions symboliquement et sans nous en douter le tournant du siècle. En ce matin d’avril 41, j’étais là devant la classe, le premier enfant de la commune à se présenter dont le français était la langue maternelle et il était, lui, le dernier qui arrivait à l’école sans en connaître un seul mot. Trois Pommes, c’était un peu en quelque sorte le dernier des Mohicans.

La grande civilisation rurale du XIXe siècle, une civilisation qu’on va analyser de plus en plus aujourd’hui, cette grande civilisation, elle agonise, croit-on en 1941, à l’époque où Trois Pommes se présente à l’école. Et tous les esprits éclairés de l’époque, des années 40 et 50, sont persuadés que c'est fini, quelle va mourir, que son agonie est dans le sens de l’histoire. Les cultures orales doivent disparaître au profit des cultures supérieures de l’écriture véhiculées par les nouveaux media. Et cette poussée vers la culture écrite est encore accentuée par les extraordinaires progrès de la technologie. Je m’explique. Il n’y  [48] a pas eu de si grands progrès de la science, mais il y a eu l’extraordinaire progrès de la diffusion de la technologie dans les 20 ou 30 dernières années. Mais attention, cette technologie, elle a été inventée par les générations qui m’ont précédé, qui auraient aujourd’hui entre 80 et 100 ans, qui sont nées au temps des fiacres et qui, avant de mourir, ont vu les humains débarquer sur la lune avec une science qu’ils ont faite eux. Mais les progrès de cette technologie, surtout de l’organisation technologique de la société, et la volonté de la société et des États d’appliquer un ordre très rigoureux qui bouchait tous les trous qui pouvaient encore exister autour des individus, tout cela a eu pour tendance de privilégier un type de société et de culture venu d’en haut. C’est pourtant à cette époque que le phénomène culturel que j’ai analysé tout à l’heure est devenu un phénomène politique. Les choses deviennent politiques au moment où elles vont mal.

C’est à la fin du XIXe siècle, dans le groupe d’auteurs provençaux de droite — ceux que Gélu détestait — c’est dans ce petit groupe qu’est née une conception d’un régionalisme politique auquel sont rattachés les noms de Maurras, qui était un félibre provençal, et d’un autre félibre, Amoretti. Les historiens actuels comprennent mieux cette rencontre de la politique d’aujourd’hui et d’une conception régionaliste qui impliquait une intervention forte mais rare, presque exceptionnelle, du pouvoir central et une concentration de la plupart des pouvoirs dans des institutions régionales ; régionales parce qu’il en était ainsi dans ces pays au XVIIe et XVIIIe siècles.

Les citoyens étaient sujets du roi de France et le roi de France était représenté par un intendant qui intervenait, mais la véritable souveraineté dans toutes les affaires de la vie quotidienne était détenue par un parlement local et par des États ; les États de la province étaient alors très puissants, c’étaient surtout eux qui répartissaient les impôts. C'est le souvenir très vif de cet état de choses aboli par les républiques et les États du XIXe siècle qui a inspiré les régionalistes de l’extrême-droite à la fin du XIXe siècle. Toujours est-il que, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, le régionalisme était l'un des éléments des revendications anti-révolutionnaires et antidémocratiques du programme de l’extrême-droite. Et par opposition, la gauche était centralisatrice, jacobine. Pour [49] elle, la région et les revendications régionales, c'était le masque des curés. Le cléricalisme s’appuyait sur le régionalisme pour restaurer le pouvoir de l’Église et il fallait énormément se défendre de tout ce qui était particularismes régionaux.

Là-dessus est arrivée la guerre, la grande poussée technologique des années 50. Au début des années 60, on peut dire que pour les observateurs superficiels que nous étions tous, les régionalismes étaient une chose absolument morte. Même les partis de droite, successeurs de ceux de la fin du XIXe siècle, les avaient à leur tour abandonnés. Ils avaient jeté ce lest et s'étaient ralliés à un nationalisme jacobin. C’est tout à fait caractéristique des partis gaullistes de la 4e et de la 5ième Républiques.

Il ne semblait pas que le régionalisme ait été encore récupéré par la gauche. Alors, il y a eu mai 68, événement relativement important ; mais ce n’est pas tellement l’importance politique de mai 68 que je voudrais signaler, c’est que ça été pour moi le moment où j’ai découvert un extraordinaire transfert d’opinions. Pendant les jours de mai 68, comme je n’habitais pas Paris mais une petite ville à 15 km de là, nous étions absolument coupés de tout. Nous n’avions pas de journal, pas de transport — ni trains, ni essence — alors on restait chez soi et on s'est mis, plus qu’on ne le faisait autrefois, à écouter la radio. Et la radio a été extraordinaire, surtout ce qu’on appelle les radios périphériques, les radios privées ; nous avions l’impression d’être sur les barricades, aux endroits les plus chauds.

Qu’est-ce que nous avons découvert ? Je suis obligé de jeter le masque, mais peut-être que vous vous en êtes aperçus : j’appartenais à une famille de droite, même d’extrême-droite et, par conséquent, j'avais vécu mon enfance au milieu de tous ces thèmes régionalistes que j'avais vus disparaître peu à peu. Mais les journalistes de Radio-Luxembourg lisant les graffiti ou rapportant les thèmes des innombrables discours qui se prononçaient, je découvrais chez ces ultra-révolutionnaires, chez ces extra-gauchistes les thèmes de mon enfance réactionnaire.


Nous parvenons ici au seuil de choses qui sont bien connues, mais ces phénomènes que j'ai remarqués dans le Paris où je vis, je les ai retrouvés partout en France. À la faculté d’Aix-en-Provence où on ne parle jamais provençal, [50] les murs étaient couverts de graffiti en provençal. Et ce n’était que le début. Mais ce qui m’a frappé ensuite, c’est que ce phénomène était tout à fait général en Occident et que si nous en retrouvions des formes, j’allais dire indigènes, très particulières ici et là, le fond était commun.

Il m’a semblé le remarquer même dans le pays du melting-pot, dans le pays où le pouvoir de concentration du modèle savant de la culture écrite me paraissait le plus fort, où l’acculturation était la plus marquée. Il m’a semblé que le melting-pot n était plus un modèle aussi docilement accepté. Pour vous donner un exemple, l'année dernière à Los Angeles, j’ai rencontré une jeune femme juive américaine qui m’a dit : « Ma grand-mère est arrivée ici en Amérique, elle connaissait le yiddish et elle ne savait pas l’anglais. Ma mère s’est empressée d’oublier le yiddish pour parler parfaitement l’anglais. Moi, je ne connais pas le yiddish, mais je l’apprends. »

Nous devons, en guise de conclusion, nous interroger sur le phénomène extraordinaire que voici : au moment où une culture écrite dominante, uniforme, nivelant risquait de transformer le monde en une Tour de Babel, ou plutôt en une anti-Babel, où tout le monde parlerait la même langue, il y eut une contestation brutale dans les années soixante, puis plus diffuse mais plus significative par la suite, cette contestation coïncidant avec l’arrivée d’une nouvelle cohorte, d'une nouvelle génération.

Je pense que nous sommes devant un des phénomènes les plus importants du tournant de civilisation que nous vivons en ce moment et qu’il doit être interprété comme une des réactions viscérales d’intolérance qu’à un certain seuil de saturation les sociétés occidentales ont opposées à l'uniformité imposée par la technologie récente et les capacités organisatrices du monde industriel.

C’est à la fin des Lumières que nous assistons. Nous avons vécu depuis la fin du XVIIIe siècle dans un monde qui avait déplacé l’Age d’or. Pendant des millénaires, on pensait que l’Age d’or était derrière. Depuis l’Age des lumières, on dit : il est en avant et on va vers l’Age d’or. Aujourd’hui, on ne sait plus où il est, s’il est en avant ou s’il est en arrière, et cette incertitude a provoqué dans les sociétés humaines qui ont pris le vertige un besoin de se raccrocher à ce qui restait des vieux petits mondes de jadis.


* Historien.

[1] Ce récit a été écrit en provençal.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 8 septembre 2025 7:25
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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