|
Prologue
L’Amérique ou plutôt les États-Unis d’Amérique tiennent une place majeure dans la mémoire des Juifs du Maroc, car avec le débarquement anglo-américain de fin 1942, la guerre était pratiquement finie, sauf pour le rationnement et certaines contraintes bien compréhensibles.
Dès que les troupes américaines purent occuper la base française de Port-Lyautey (nom donné à l’ancienne ville de Kenitra par le Protectorat qui retrouvera son nom d’origine lors de l’Indépendance du Maroc), un afflux d’employés juifs déferla sur cette base aéronavale, pièce importante du dispositif de ce que sera l’OTAN par la suite. Ces Juifs marocains respiraient enfin et singeaient un peu les « Yankees », mâchant force chewing-gum, arborant lunettes d’aviateur Ray-Ban, blousons de cuir d’aviateur, avalant Coca-Cola ou Pepsi-Cola, bref adoptant le mode de vie américain ou du moins en partie…
Deux membres de ma famille élargie y travaillèrent, le cousin Elie qui fit abondamment profiter les siens des magasins PX (Post Exchange) de la base et la cousine Suzanne, une femme étrange que je n’ai que peu connue et difficile à situer. Elle était belle, mais manifestement fortement perturbée, c’est du moins ce que ma mémoire a retenu des récits familiaux.
Plus tard, un de mes oncles et tous les siens décidèrent de vivre soit au Canada soit aux États-Unis, mon père et la majeure partie de la famille optant pour la France, fort peu pour Israël.
L’Amérique triomphante utilisa une propagande effrénée et efficace pour nous faire aimer sa culture, son mode de vie, par le biais de son centre culturel ouvert avenue Allal Ben Abdallah (nom d’un résistant martyr de l’Indépendance) riche, accueillant que ne parviendrait jamais à concurrencer le centre culturel français de la MUCF (Mission Universitaire et Culturelle Française) ouvert à Rabat après l’Indépendance, tant ses employés étaient arrogants et se croyaient encore en pays conquis, refusant de renoncer à leurs prérogatives antérieures.
Notre vision était certes tronquée, orientée, partiale et certainement injuste car manichéenne et ne tenait pas compte de ce qu’était réellement l’Amérique libératrice dans son fonctionnement interne… Nous apprendrons plus tard que tous les pays avaient leurs défauts et leur passé « jamais simple »…
Dans mon premier livre « Une jeunesse juive au Maroc » *, j’écrivais à ce sujet :
« Dans ce centre culturel ouvert bien avant celui de la MUCF (…), nous pouvons nous familiariser avec la grande Amérique triomphante, sa richesse, son gigantisme. On nous fournit toutes les cartes, les documents qui vantent notre glorieux protecteur... tomberons-nous d'un protectorat dans un autre ? Les États-Unis d'Amérique symbolisent à l'époque pour les naïfs que nous sommes le pays bienheureux des faibles, des opprimés, des réfugiés, la terre où tout est possible, où tout projet peut aboutir, dans lequel on fait fortune facilement, où tous les hommes vivent en paix. On ne nous parle surtout pas des Noirs, des Indiens qui dans des films manichéens sont toujours les méchants pourchassés et vaincus par les "bons blancs ambassadeurs et défenseurs des valeurs occidentales et chrétiennes" apportées à ces pauvres "sauvages qui ne pourraient se débrouiller sans nous". Ne soyons pas injustes, nous sommes bien contents de nous référer à une Amérique inconnue et riche de promesses plutôt qu'à une France politiquement décevante, et même navrante.
Tout exalte l'Amérique depuis le débarquement de 1942, le cinéma américain, la littérature américaine, la musique américaine, "l'american way of life".
En réalité, pendant ce temps, le maccarthysme se livre à une chasse aux sorcières virulente, digne des pires moments de la guerre. L'antisémitisme larvé est toujours vivant, quelques cinéastes et écrivains courageux le dénoncent, avant de sombrer dans la délation comme Elia Kazan. Mais pour le moment, vivent le cinéma américain, le coca-cola, le chewing-gum Angel, le ketchup, les hamburgers... le formica et le skaï (!!!).
Ma génération est fortement influencée par le cinéma américain des années cinquante qui produit notamment les meilleurs films noirs de l'histoire du septième art ».
Extrait d’un autre ouvrage consacré à Pierre Benoit ** :
« L’arrogance française, alors que l’Indépendance du Maroc venait d’être proclamée depuis bientôt huit ans ne cessa pas pour autant et certains anciens occupants se comportaient comme s’ils étaient encore en position de diriger le pays, je l’ai noté autant au Centre culturel français de la MUCF (…) à Rabat qu’auprès du personnel administratif du lycée Descartes de la capitale nouvellement construit pour donner aux autorités marocaines le fleuron des établissements scolaires français, le lycée Gouraud de Rabat !
L’Occident, drapé dans sa pseudo supériorité a toujours prétendu apporter santé, prospérité, éducation, bonheur à des populations « arriérées » sans jamais admettre que ces populations avaient une histoire, des traditions, des croyances, un mode de vie, des habitudes alimentaires, vestimentaires, festives, religieuses, funéraires… Le colonisateur méprisant et cynique a eu pour habitude de balayer tout cela et d’imposer SA « vérité », quitte à provoquer massacres, désastres de toutes sortes, effroi et mort. S’il est exact et salutaire que des aspects positifs peuvent être salués en matière de santé, d’éducation, d’habitat, de transports, de sécurité, toutes ces mesures n’ont pas profité au plus grand nombre, mais bien à quelques privilégiés dont mes aïeux ont eu la chance de faire partie. Il n’en demeure pas moins qu’il faut rappeler encore et toujours que des exactions ont tout de même été commises par quelques affreux colons, certains organes de presse, tous indignes représentants de la France des Lumières ! »
Si ces tristes sires étaient loin d’être majoritaires, ils étaient malheureusement en nombre suffisant pour commettre des « saloperies » et nuire à l’image de la République !
Souvenons-nous que l’Amérique exerça et pour longtemps une telle influence sur nos esprits juvéniles qu’une bonne partie d’entre nous, nés après la Seconde Guerre mondiale ont voulu s’y rendre et visiter ce grand pays. C’est donc tout naturellement que j’ai souhaité le parcourir à plusieurs reprises, compte tenu de l’immensité de ce pays et l’intérêt très vif non dépourvu de critiques et d’emballements qu’il continue de susciter en moi
C’est ce que je me propose de raconter ici.
* Hanania Alain Amar, Une jeunesse juive au Maroc, Paris, l’Harmattan, 2001.
|