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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Rudiments. 4. Morale et usages (1905)
Extraits. Noces


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Léon WIEGER S.J. (1856-1933), Rudiments. Morale et usages. Imprimerie de la Mission catholique de l’orphelinat de T’ou-sé-wé, Chang-hai. Deuxième édition, 1905, 548 pages. Une édition numérique réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

Extrait

NOCES

Que, parmi les hommes sur la terre, les garçons prennent femme et les filles un mari, c’est là la grande affaire de la vie, dans toutes les familles, riches ou pauvres. Mais il faut toujours qu’il y ait un entremetteur entre les contractants, pour leur faire leur affaire. Le proverbe dit : quand il n’y a personne entre deux, une affaire ne peut se faire. Ces entremetteur sont le plus souvent des femmes ; cependant il y a aussi des hommes à faire cet office. Généralement c’est pour gagner de l’argent ; parfois c’est par amitié, sans désir de gain.

L’entremetteuse se rend d’abord dans la famille du garçon et demande : Quel âge a votre écolier ?.. Le maître de maison répond : Cette année il a quinze ans ; il est né sous le signe du bœuf... L’entremetteuse dit : Si je lui faisais des fiançailles : Dans tel village, dans telle famille, il y a une jeune fille à peu près du même âge et fort bien faite ; elle n’a pas les pieds trop grands ; en fait de couture, elle est entendue à tout, et sait aussi tailler les habits. A mon avis ce serait très convenable, très bien assorti. Le père de cette fille est un bachelier primé, qui tient une école dans tel village ; il gagne environ cent ligatures par an, cultive à peu près cent arpents, et nourrit deux grands animaux, un bœuf et un âne. Si vous avez quelque parent dans ce village, prenez-y des renseignements. Je ne suis pas comme ces entremetteuses qui, trompant une partie et dupant l’autre, ne cherchent qu’à manger aux dépens des gens. Moi je fais cela, d’abord pour rendre service, ensuite pour vivre ; si je ne faisais que tromper les gens, cela pourrait-il aller ?!.. Le père de famille dit : Nous ne cherchons pas à épouser une fortune. Pourvu que la petite soit obéissante, n’ait pas les pieds trop grands et ne soit pas trop laide, se tienne bien et sache se conduire, cela nous ira. Nous n’avons que faire aussi d’un beau trousseau. Propose l’affaire ! S’ils consentent, reviens et nous écrirons le billet, pour que le devin puisse faire son compte. S’il n’y a pas incompatibilité d’animaux, et si le calcul est favorable, nous dresserons le contrat de fiançailles.

L’entremetteuse dit : Alors j’y vais de ce pas !.. et se levant, elle fait mine de partir. Le chef de maison l’arrête vite, et dit : Hai ! Ne pars pas ; il est près de midi ; après le dîner tu pourras partir !

L’entremetteuse feignant de ne pas vouloir accepter, dit avec force simagrées : Après-demain, quand je reviendrai, nous mangerons ensemble. Comment accepterais-je avant d’avoir vu les pā-tzeull ?! Attendons que l’affaire soit arrangée ; quand on échangera les contrats, il sera temps encore de dîner !

Le chef de famille dit : Que dites-vous là ?! Sans cette affaire, si vous étiez venue juste à l’heure de manger, il vous faudrait aussi accepter ! A plus forte raison puisque vous êtes venue pour nous ! Et puis c’est l’heure de manger ! Si nous vous laissions partir, ce ne serait pas beau à voir !.. D’ailleurs nous ne vous servirons rien d’extra ; on mangera ce qu’il y aura, c’est-à-dire l’ordinaire de la famille.

L’entremetteuse répondant à tout, dit : Est-ce que les villageois font des extra ?! Le proverbe ne dit-il pas... quand ils mangent, c’est de l’ordinaire ; pour se vêtir, c’est de la grosse toile.

L’hôte dit : Bien sûr ! Quand on demeure dans un village, on n’a pas l’occasion d’acheter ; quand on a envie de se régaler, il faut aller faire des emplettes en ville. Quoique la ville ne soit pas éloignée de plus de deux li, et qu’on pourrait être vite de retour, cependant, comme vous êtes une connaissance, nous ne ferons pas tant d’embarras. Reposez-vous un peu sur le k’áng, en un instant ce sera prêt. On va faire des kiào-zè, cela fait un repas complet ; tout le monde s’y mettant, en un tour de main ce sera cuit.

L’entremetteuse faisant toujours des embarras, répond : Ne vous donnez pas trop de peine ! Quoi que ce soit, cela suffira !

Après le repas, l’entremetteuse dit : Alors c’est comme cela ! Je vais leur proposer l’affaire ! L’hôte répond : Bien ! Nous attendrons votre réponse ! Nous n’irons pas nous-mêmes aux informations. S’ils consentent, l’affaire sera faite ! Alors l’entremetteuse, s’étant rendue à la famille de la fille, demande : Quel âge a votre jeune fille ?

Le maître de maison répond : Cette année elle a quatorze ans, elle est de l’année du rat.

L’entremetteuse reprend : Je viens lui proposer un mari ! Dans tel village, telle famille, il y a un écolier de quinze ans ; il étudie depuis trois ans ; il est fort bien fait, a le teint clair et le visage largement ouvert, des paupières plissées, une forte queue, tous les agréments enfin ; il est bien doué pour l’étude ; puisque nous en parlons, vous le connaissez peut-être, voici son nom et son prénom. Son père fait le commerce à Pékin, où il est premier caissier dans un magasin de soieries et d’articles européens, ce qui lui permet de rapporter chez lui de trois à cinq cents ligatures par an ; il est tout juste en veine de bonne fortune. Actuellement ils cultivent environ deux cents arpents, et élèvent cinq grands animaux ; ils ont un grand char de commerce, leur propre moulin et trois bâtiments ; celui qu’ils habitent, au milieu de la rue, se compose d’un corps de logis carré, avec cour centrale pavée, et porte monumentale sur la rue. Il y a encore une autre cour inhabitée, où est la salle de classe, entourée aussi de trois ou quatre corps de logis ; quand il y a des hôtes, on les y héberge. Il y a encore une aire entourée de murs, avec deux maisonnettes pour les gardiens.. L’écolier a deux sœurs aînées ; l’aînée a été mariée l’an dernier, la seconde quittera la maison à la douzième lune. Ces deux filles ont bon caractère. Leur mère est aussi une bonne pâte, humaine et raisonnable, pas méchante du tout ; je garantis que votre fille n’aura pas à pâtir. D’ailleurs prenez vos informations ; je ne prétends pas que mon seul témoignage fasse foi. Les parents de l’écolier étant avancés en âge, il est à croire qu’ils n’auront plus d’enfants.

L’hôte répond : Comment une famille si aisée s’allierait-elle à nous ? Et puis, nous n’avons pas de quoi leur rendre des cadeaux de fiançailles convenables.

L’entremetteuse reprend : Cela ne fait rien ; j’y suis allée hier ; ils m’ont dit qu’ils ne voulaient pas épouser notre fortune, et ne tenaient pas à nos cadeaux ; ils cherchent une bonne jeune fille, une famille convenable, un parti assorti et voilà tout... Puis elle ajoute : Celui qui désire s’allier avec nous, est un lettré, qui sait fort bien que le père de la fille est bachelier primé ; si nous consentons, on pourra écrire le billet pour le devin ; si le compte y est, on passera le contrat de fiançailles : ainsi n’aurai-je pas couru en vain !

Le père reprend : s’il en est ainsi, pas besoin que nous allions aux informations. Quand vous aurez pris quelque chose, retournez demander le billet ! Quand ils auront écrit et donné le leur, nous donnerons et enverrons aussitôt le nôtre.

L’entremetteuse étant retournée à la famille du garçon, dit : On demande que vous écriviez le billet !

Le père répond : Tout de suite !.. Et ayant écrit les pā-tzeull, il les remet à l’entremetteuse pour les emporter. La famille de la fille ayant à son tour écrit son billet, le remet aussi à l’entremetteuse, pour le porter à la famille du garçon. Voilà une affaire qui touche à sa conclusion.

 

L’entremetteuse s’étant rendue dans une autre famille, dit : Voilà votre fille si grande, ne faudrait-il pas songer à la fiancer ? Je viens vous proposer un parti !

La mère dit : De quel village ?

L’entremetteuse répond : Pas d’un autre village. De celui-ci même, un tel, du quartier ouest, ne le connaissez-vous pas ? Cela épargnera la peine de prendre des informations !.. Le garçon est bien fait ; après le nouvel an il ira à l’école.

La mère dit : Quoique nous demeurions dans le même village, nous n’avons guère l’occasion d’avoir des rapports, et ne frayons pas avec eux ; nous ne savons donc pas combien ils possèdent de terre.

L’entremetteuse répond : Je le leur ai demandé ; j’ai aussi pris des informations auprès d’autres ; tout le monde dit qu’ils ont plus de trente arpents de bonnes terres, valant plusieurs dizaines de ligatures l’arpent, et pas de ces mauvaises terres qui ne produisent rien : ils ont voiture et bœufs à eux ; ils ont une vache et un âne ; tout récemment ils viennent d’avoir un veau. Quoique ce ne soient pas des richards, ils sont très à leur aise. Quant à l’avenir, qui le connaît ? Quand on est bien pour le présent, tout est bien ! Comment prétendrions-nous épouser un richard ?.. Vous connaissez certainement leur maison. Il y a trois kien d’habitation, façade au sud, avec revêtement en briques. En fait de dépendances, deux kien à l’ouest, en pisés. De plus, un kien de baraque pour les animaux. Il y a place pour loger. Un petit paysan ne saurait vivre dans une trop grande abondance. Quand on a de quoi manger, se chauffer, et une petite réserve, ce n’est pas mal.

La mère dit : Oui, mais il y a trop d’enfants ! Ce garçon a quatre petits frères. De plus, il a une sœur aînée et une cadette. Un des petits frères ne marche pas encore. Les parents n’ont qu’une quarantaine d’années au plus ; il se peut qu’ils aient encore un ou deux enfants. Les filles ont mauvais caractère ; on ne fait que se disputer. Notre fille n’est pas fort bien faite, il est vrai, mais elle n’a pas eu à pâtir à la maison. Si, dans sa nouvelle famille, on la traite d’une manière insupportable, ne sera-ce pas une misère ?.. Attendez que son père soit rentré, et nous en causerons !

L’entremetteuse dit : Tout cela, ce ne sont pas des raisons ! Vous le savez bien, quand on se marie, qui est-ce qui n’a pas à pâtir ? N’est-ce pas partout ainsi ? Il n’y a qu’à se soumettre à son destin ! L’adage dit... c’est le destin qui règle tout ; l’homme n’y est pour rien ! S’il fallait réfléchir à ceci et puis à cela, on n’aboutirait jamais à rien. Quand cela peut aller à peu près, on fait l’affaire, et puis fini... Pour ce qui est des deux filles, elles sont justes, raisonnables, et pas méchantes du tout. La mère a aussi bon caractère. A mon avis, elle n’est pas femme à tourmenter sa bru. Du reste c’est à vous à peser tout cela. Moi qui vous propose l’affaire, je ne prends pas sur moi ce qui adviendra plus tard. Quand le père sera revenu, délibérez, puis nous en recauserons. Le proverbe dit... il y a bien des bouches dans une famille, mais il n’y a qu’un maître.. Je vais aller à tel village où j’ai entrepris des fiançailles il y a quatre ou cinq jours ; on a déjà écrit les billets pour le devin ; je vais voir si cela peut s’accorder ; d’ici trois à cinq jours je repasserai.

La mère dit : Il se fait tard, restez pour la nuit et ne partez que demain matin ! Vous êtes chez vous ici.

L’entremetteuse passe donc la nuit. Le lendemain matin, aussitôt levée, elle fait mine de partir. L’hôtesse la retient en disant : Commencez par déjeuner avant de partir. Si vous partiez ainsi aussitôt levée, vous auriez l’air de ne vous pas plaire ici ! Et puis, comme vous êtes venue pour nous, nous aussi serions malcontents !

L’entremetteuse répond : Nous aurons le temps plus tard, quand je reviendrai, nous mangerons ensemble.

L’hôtesse la retenant comme de force, l’oblige à rester pour déjeuner. L’entremetteuse, au comble de ses voeux, et récitant toute la kyrielle des excuses rituelles, déjeune donc. Aussitôt le bol déposé, elle prend congé et part.

 

Etant revenue chez les Tchangsan, elle dit : Eh bien, où en est votre compte ?.. Le père répond : Cela peut aller ! les quatre grands animaux ne sont pas en conflit ; les pronostics sont d’accord ; il ne reste plus qu’à prendre jour pour échanger les contrats !

L’entremetteuse dit : Pour cela, c’est la première moitié de la lune qui est le meilleur temps. C’est aujourd’hui le quatre. Comment serait-ce si nous passions les contrats le six ? J’ai demandé à un devin, qui m’a dit que le six était un jour faste ; ainsi tout sera en règle et au mieux ! Je vais le dire aux autres, pour qu’ils achètent et tiennent prêt leur cahier rouge.

L’hôte dit : Ne partez pas de suite ! Maintenant que l’affaire est terminée, il faut absolument que vous dîniez !.. De fait, l’entremetteuse dîne encore, puis, s’étant rendue chez les parents de la fille, elle les avertit du jour fixé pour passer le contrat. Le matin du six étant arrivé, l’entremetteuse s’en revient chez les parents du garçon, qui ont déjà écrit leur pièce et préparé les bijoux qui doivent l’accompagner comme arrhes. L’hôte a préparé aussi un bon repas ; on hisse l’entremetteuse à la place d’honneur, et on fait bombance ; avant son départ, on lui donne encore dix ligatures en présent. L’entremetteuse s’en va fort joyeuse. Arrivée chez les parents de la fille, au dîner il y aussi du poisson, de la viande, des oeufs ; on festoie de même, et on lui donne aussi cinq ligatures. La chose est ainsi terminée.

 

L’entremetteuse étant retournée dans la famille dont nous avons parlé plus haut, demande : En avez-vous parlé à son père ? Si cela vous va, je ferai les démarches.

La mère répond : Allez faire les ouvertures ! S’ils consentent, ce sera une affaire faite. Dites-leur d’écrire le billet, avec indication exacte du jour et de l’heure de la naissance ; puis faites-le examiner par un devin.

L’entremetteuse répond : Bien sûr ! Il faut prendre toutes ses précautions dans la grande affaire de toute la vie, de peur qu’on n’ait des malheurs plus tard !.. S’il en est ainsi, j’y vais de ce pas !

L’hôtesse la retient, et ne la laisse partir qu’après dîner.

Arrivée chez les parents du garçon, l’entremetteuse dit : Quel âge a votre garçon ? N’est-il pas temps que je lui cherche une femme ?

L’hôte dit : Dans quel village ?

L’entremetteuse répond : Dans ce village-ci, au quartier est, la fille de un tel ; elle n’est ni laide ni belle, ça peut passer ; elle a la figure légèrement endommagée par la petite vérole ; elle est adroite de sa personne ; ses pieds ne sont pas précisément petits, mais pas trop grands non plus ; ils sont de dimensions moyennes. Si cela vous va, je dirai à sa mère de les lui bander un peu plus serré ; plus tard, quand elle aura l’âge, elle pourra se les arranger elle-même.

Le père répond : Ah c’est donc cela !.. Nous qui n’avons que vingt à trente mou de terre, comment songerions-nous à épouser une belle fille ? Le proverbe ne dit-il pas... quand on prend femme, peu importe qu’elle soit laide ou jolie ; pourvu qu’elle travaille avec ardeur !.. Et puis, si nous épousons une fille, c’est pour faire nos affaires, pour surveiller le rouleau et la meule ; pour manier la fourche, le râteau et le balai, la pelle et le van, sur l’aire et dans les champs ; pour qu’elle se remue enfin, et non pour le plaisir des yeux !

L’entremetteuse reprend : S’il en est ainsi, vous aurez votre affaire. Celle fille est urne maîtresse femme, pas une de ces personnes faibles et sans savoir‑faire. Elle ne fera pas comme la bru de telle famille ; hélas, celle-là c’est moi aussi qui l’ai placée. Après le mariage, il se trouva qu’elle ne savait faire aucun travail ; il fallait que d’autres lui arrangeassent même ses propres habits. Aussi ses beaux-parents en furent-ils bientôt las, son mari la prit en aversion, les sœurs de son mari profitent de chaque occasion pour lui faire la mine ; ce ne sont que disputes et rixes quotidiennes, si bien que tout le voisinage en a perdu la paix. Il y a quelques jours, j’ai appris qu’elle avait fait pour sa belle-mère un pantalon dont une jambe regardait en haut et l’autre en bas ; quand sa belle-mère vit cela, pour le coup elle se fâcha, l’appréhenda et la battit d’importance. Les deux familles maugréent coutre moi, me poursuivent et prétendent que j’ai mal fait ce mariage. Dites un peu, après avoir pourvu au présent, faut-il encore que je m’occupe du futur ? Des deux côtés on était monté au point de vouloir divorcer, mais, à force de leur donner de bonnes paroles, j’ai évité ce malheur. Cependant il est peu à croire que la paix se rétablisse, et il me faudra continuer à subir des misères de leur part ; voilà ce qui vous arrive quand on fait des mariages. Aussi le proverbe dit-il avec raison... 1 ne vous mêlez pas de faire des mariages,.. 2 ne vous portez pas caution,.. 3 n’ensemencez pas,.. 4 ne vous chargez pas de construire un k’áng !... rien de plus vrai ! on s’en tire difficilement à son honneur (le blé inégalement levé, la fumée d’un k’áng qui ne tire pas, prouvent péremptoirement la maladresse du semeur et du maçon ; rien à dire pour s’excuser). Pour en revenir à notre affaire, la fille que je vous propose ne ressemble pas à celle-là. Elle a été fort bien élevée ; de plus, elle est très posée de sa personne ; elle ne quitte pas le chaudron ni l’âtre ; elle lave les bassins et les bols dans la perfection ; c’est elle qui fait la cuisine ; cependant on ne voit pas une goutte d’eau sur sa personne, tant elle est propre ; elle sait faire tous les gros travaux d’aiguille ; personne qui ne loue ses manières ; c’est qu’elle est vraiment bien. Si vous l’épousez, vous aurez vraiment de la chance !

L’hôte dit alors : Nous ne faisons que causer ; il est midi passé ! ; je vais vous préparer à dîner.

L’entremetteuse feignant la gêne, s’excuse : Aujourd’hui je ne dînerai pas chez vous ; j’ai encore un autre mariage en train, duquel il me faut aller vite m’occuper.

Après le dîner, dit l’hôte. Voyez donc, quelle heure est-ce là ? Et vous voulez encore partir ?!

Cédant aux instances de l’hôte, l’entremetteuse s’assied donc sur le bord du k’áng. Après le dîner, elle dit : Allez demander à un siēn-cheng de vous écrire le billet ; je l’emporterai.

L’hôte se fait donc rédiger le billet, et le remet à l’entremetteuse. Celle-ci ayant remercié, s’en va directement à la famille de la fille, et dit : Voyez, n’est-ce pas un billet que j’apporte ?! Vous aussi écrivez le vôtre, pour que je le leur porte. S’il n’y a pas d’obstacle, on pourra procéder à l’échange des contrats.

Sur ces entrefaites, le jour ayant baissé, l’entremetteuse passe la nuit dans la famille de la fille ; le lendemain elle apporte à la famille du garçon le billet que lui a remis la famille de la fille. Voilà encore une affaire près d’être conclue.

 

Comme elle passait par un village où habitait un célibataire, l’entremetteuse profita de l’occasion pour aller le trouver et lui dire : Ne serait-il pas mieux que tu te maries ?.. Tu as pas mal d’affaires ; tu as de quoi manger et boire ; si tu épousais une femme pour garder ton logis, cela t’épargnerait bien des soucis. Pour t’habiller ce n’est pas non plus commode de devoir recourir à d’autres ; et puis, quand on a besoin d’autrui, il faut faire des frais et des salamalecs ; et si on a quelque distraction, on ne vous la passe pas... Et puis encore, avec ton petit commerce, quand tu as été dehors tout le jour, il y aurait quelqu’un qui aurait fait la soupe et qui t’attendrait ; tu n’aurais pas besoin, après être rentré et avoir déposé ton fardeau, de t’éreinter encore à t’occuper de tout. Quand tu as envie de causer, tu n’as personne pour te répondre. Quand tu as fermé la porte et es sorti, la maison t’est une cause de soucis ; si tu avais une femme, tu pourrais t’en aller tranquille, quel repos d’esprit ce serait ! Et puis, quand tu auras des enfants, ce sera une famille. L’adage dit avec raison... un homme seul n’est pas un homme. Quand il est occupé à ceci, il ne peut être à cela... J’ai ouï dire que, dans tel village, la veuve d’un certain Tchangsan songe à se remarier. Elle a un petit garçon. On lui a déjà offert plusieurs partis, mais elle les trouve tous trop vieux. Je pense que ton âge conviendrait. Tu es aussi plus cossu que les autres ; il se pourrait bien qu’elle consente. Si cela te va, je m’occuperai de votre affaire ; ne serait-ce pas bien ? On se marie, primo pour avoir sur qui compter à la maison ; secundo pour n’être pas seul à parler et ne devoir pas renfermer ses sentiments ; c’est bien mieux d’avoir avec qui causer. Et puis, quand on est malade et qu’on voudrait manger, on a qui vous l’apprête, qui vous chauffe du thé et de l’eau, qui vous soigne et vous arrange ; ainsi ne seras-tu pas comme un abandonné... Ne parlons pas d’un célibataire ; même par un fils ou une fille, on n’est pas soigné aussi bien que par sa femme. Le proverbe dit fort bien : .. plein la maison d’enfants ne vaut pas la femme qui a partagé la moitié de la vie !.. Et encore : .. il n’est pas de fils pieux qui persévère cent jours durant au chevet d’un lit... N’avoir personne, c’est comme si on n’avait pas de bras. Si je te fais cette proposition, c’est que je vois que tu te passeras difficilement d’une femme ; c’est par bonté de coeur, et non pour que tu me récompenses. Ne va pas non plus te faire des imaginations, et penser que, si tu te maries, cela entraînera un budget auquel tu ne pourras suffire. Il faut s’occuper du présent ; en son temps on parlera du futur ; à chaque jour suffit sa peine ; pourvu que Laot’ienye protège, on s’en tire. Et puis, crois-tu qu’elle ne fera que manger et rester oisive ? Crois-tu qu’elle ne travaillera pas pour toi ? Rien que par sa couture, tu rentreras dans tes frais.

Notre homme dit : Bien sûr ; Ne dit-on pas... les veuves et les veufs mangent ensemble quand il y a de quoi, et se séparent quand il n’y a rien... N’en est-il pas toujours ainsi ? Quand on se marie, il ne faut pas se préoccuper de ces éventualités. Qu’elle vienne et demeure avec moi de bon accord, c’est tout ce que je demande. Si elle ne vole pas, si elle n’est ni gourmande ni joueuse, si elle ne maudit ni ne bat les voisins et ne m’attire pas d’affaires, le reste m’est indifférent.

L’entremetteuse dit : Alors sois tranquille. Je te garantis qu’elle n’a aucun de ces défauts. Je sais qu’elle se conduit très bien, et n’est pas d’une humeur provocante ; personne n’en dit de mal. Pas besoin de parler des jours ordinaires ; même à la nouvelle année elle ne touche pas aux cartes. On ne l’a jamais vue jouer pour de l’argent. Elle est encore moins gourmande. Elle est de plus très économe. Songe un peu, si je t’avais offert n’importe qui, comment après cela aurais-je le front de me présenter devant toi ? Je ne fais pas un si détestable métier. Décide-toi, qu’en dis-tu ?.. Pareille affaire se décide vite ; pas besoin des pā-tzeull, ni de contrat de fiançailles ; on choisira un jour faste, on prendra une voiture, on l’amènera, et ce sera fait. Si elle n’a pas d’habits à mettre, je pense que dépenser une ou deux ligatures pour lui acheter un pantalon et une robe, sera une petite affaire pour toi ; juste ce qu’il faut pour qu’elle soit présentable.

Notre homme répond : Eh bien c’est cela ! Ne pars pas encore ! Mangeons ensemble ! Tu partiras après !

L’entremetteuse ne voulant pas manger chez un célibataire, lui dit : Pas besoin que tu te donnes la peine de me préparer à manger. Plus tard, quand tu auras une femme, quand je repasserai chez toi, j’accepterai à dîner ! Pour aujourd’hui prête-moi seulement deux cents sapèques. Si l’affaire se conclut, je ne te les rendrai pas. Sinon, au premier jour je te les rapporterai.

L’hôte dit : Cela n’est pas une affaire !.. Et comme il avait de l’argent sous la main à cause de son petit commerce, il donna aussitôt deux cents sapèques à l’entremetteuse, qui s’en alla.

 

Etant revenue à la famille où elle avait fait ses offres quelques jours auparavant, elle demande : Et vos calculs ?

L’hôte dit : Cela peut aller.

Si cela peut aller, il n’y a plus qu’à prendre jour et passer le contrat. C’est aujourd’hui le treize, après-demain le quinze ce sera encore dans la première quinzaine du mois, on pourrait passer les contrats. Je vais le dire aux autres pour qu’ils préparent leur cahier rouge. Quand la chose se fait dans le même village, cela épargne bien des embarras.

Donc le quinze, l’entremetteuse ayant dîné dans la famille du garçon, et ayant mis dans l’enveloppe du contrat les boucles d’oreilles servant d’arrhes, échange les contrats des deux parties, et voilà encore un mariage de fait. Des deux côtés l’entremetteuse touche des honoraires.

 

Or notre célibataire se morfondait d’attendre ; plus il attendait, moins il voyait venir. Il se passa bien deux mois sans réponse, et sans une apparition de l’entremetteuse ; il avait dépensé en vain deux cents sapèques. Ayant pris secrètement des informations, il se trouva que nulle part il n’y avait chose pareille. Il comprit alors qu’il avait été la dupe de l’entremetteuse. Plein de colère, il se mit à sa recherche. Mais une entremetteuse court toute la journée, sans avoir pour une sapèque de plans arrêtés ; qui peut savoir où elle est allée. Il la chercha deux ou trois jours de suite sans trouver sa trace. Après quatre ou cinq jours, comme il faisait son commerce dans la rue, il la vit passer ; aussitôt il s’avança, l’empoigna, et lui administra une volée de coups de pied et de poing, avant qu’on pût les séparer. Il lui fit aussi publiquement son chapitre. Pour ce qui est des deux cents sapèques, à la sollicitation des assistants, il ne les réclama pas. L’entremetteuse s’étant relevée, s’en alla.

Quand elle arriva à son domicile, elle trouva à sa porte deux hommes et une femme qui l’attendaient. Les hommes dirent : Nous sommes de tel village de tel hién. Comme l’année a été mauvaise chez nous, nous vous amenons notre cousine que voici, dont le mari est mort il y a trois ans, sans laisser ni héritage ni enfants ; comme elle n’a pas de proches parents, elle ne saurait garder la viduité chez nous. C’est pourquoi nous l’avons amenée, afin qu’elle se marie. S’il se trouve un parti convenable, nous vous prions de prendre la peine de nous faire notre affaire.

L’entremetteuse répond : Cela est facile. Au midi d’ici il y a tel village, dans lequel habite tel individu avec sa vieille mère âgée de plus de soixante ans ; il a trente et quelques mou de terre, assez pour manger et se chauffer ; il a ramassé un magot de cent à deux cents ligatures, et songe à prendre femme. J’allais tout juste m’occuper de lui en chercher une ailleurs ; cela se trouve à point ; je vais lui faire des ouvertures. Comme vous l’avez amenée, il faudra qu’il vous paie les cadeaux de noce, cela va sans dire, je comprends cela. Mais sur combien d’argent comptez-vous ? Convenons des conditions, afin qu’arrivée là-bas je puisse parler clairement.

Les deux hommes dirent : Nous ne serons pas exigeants. Mais vous, belle-soeur, devrez aussi avoir votre profit ! Faites comme vous jugerez à propos. Pas besoin de dire clairement combien il reviendra à chacun. Quand la viande est grasse, la soupe l’est aussi. Sans doute, plus ce sera, mieux cela vaudra. Nous ne craignons pas que vous demandiez trop peu. Nous attendrons votre réponse. Nous vous prions aussi de nous chercher un endroit, où nous puissions rester en attendant.

L’entremetteuse dit : Restez ici chez moi. Quand je serai sortie, il n’y aura personne. Il y a un fourneau où vous pourrez cuisiner à votre aise ; brûlez de mon combustible, nous compterons après.

Les deux hommes dirent : Comme cela ce sera parfait ; nous n’aurons pas besoin d’aller ailleurs ; faites vite et tout sera au mieux.

L’entremetteuse dit : J’y vais de ce pas... Elle dit, sort, et s’en va directement au dit village. Arrivée à la maison en question, tout juste l’homme y était et lui dit : Belle-soeur, pour quelle affaire venez-vous me voir ?

L’entremetteuse le lui ayant narré tout au long, il reprend : Belle-soeur, osez-vous prendre sur vous cette affaire ?

L’entremetteuse dit : Ces deux hommes paraissent sincères. Ils ont donné exactement toutes les références, le lieu de leur habitation, leur nom, etc. Je pense qu’il ne peut y avoir de méprise.

Si pour trente ou quarante ligatures tu peux avoir une femme pareille, ce sera une bonne affaire ; quand on l’aura amenée, on verra et on fera ce qu’il faudra.

L’autre, en vrai mouton, répond aussitôt : Alors, belle-soeur, prenez la peine de me traiter cette affaire. Cela peut se faire expéditivement, comme les mariages de veufs et veuves. On attellera, on l’amènera, et puis fini. Pas besoin de faire des invitations ni de traiter personne ; ce sera facile à arranger !

L’entremetteuse répond : Bien sûr ! S’il en est ainsi, je m’en retourne.

L’autre l’ayant retenue à dîner, elle s’en revient et dit aux deux hommes : J’ai arrangé notre affaire. Il donne quarante ligatures. Pour ce qui est de mes honoraires, donnez-moi ce que vous jugerez à propos ; je ne fais pas de prix. Ce que l’autre me donnera, ne vous regarde pas.

Les deux hommes demandèrent : Quand épousera-t-il ?

L’entremetteuse répond : Au premier jour : Pourquoi attendre ? Si cela vous va, on pourrait le faire atteler et venir la prendre dès ce soir.

Les deux dirent : Plus tôt ce sera, mieux cela vaudra. Dites-lui de faire l’affaire ce soir ! L’entremetteuse s’en retourne donc, et avertit le futur de venir chercher sa femme ce jour-là même. Quand l’heure est venue, on échange l’argent et la personne, et les deux hommes s’en vont. Une dizaine de jours plus tard, le marié vient trouver l’entremetteuse, pour lui dire que sa femme s’est sauvée on ne sait quand, volant deux pantalons simples, une robe, la robe préparée pour ensevelir la vieille mère, les boucles d’oreilles de noce, et huit cents sapèques déposées sous la natte du k’áng. Cela me fait plus de cinquante ligatures de perte. Que faire à cela ? Voilà tout juste ce que j’appréhendais et ce que je vous avais dit.

L’entremetteuse répond : Ne jette pas toute la faute sur moi seule ! Nous avons été sots tous les deux. Attends que je prenne le chemin qu’ils m’ont indiqué et que j’aille aux informations. Ne t’impatiente pas ; demain matin je partirai.

Le lendemain, l’entremetteuse se mit en route ; au bout de trois ou quatre jours, elle arriva au dit village. Après s’être informée, il n’y avait personne de ce nom, personne n’en savait rien. L’entremetteuse comprit alors qu’elle avait été dupe de fauconniers. Elle revint et dit à l’homme : Nous avons été dupés. C’étaient des fauconniers.

Notre homme eut beau faire la grimace, cela ne lui servit de rien. Il dut digérer sa mésaventure.

Quand, dans une affaire de noce, il arrive pareille chose, on dit qu’un tel a été pris par un faucon. C’est une chose des plus ordinaires, pas rare du tout.

*

Un garçon de seize à dix-sept ans étant mort dans une famille, l’entremetteuse y va et demande : Est-il vrai que votre garçon est mort ?

Le père répond : Il est mort. Ce ne devait pas être notre fils ; il n’aurait pas vécu. L’adage dit... si ç’avait été mon fils, il ne serait pas mort ; si c’avait été mon argent, je ne l’aurais pas perdu.

L’entremetteuse dit : Quel âge avait-il ?

Le père répond : Cette année-ci, 17 ans ; il était du dragon. L’entremetteuse reprend : Dans tel village, la fille de un tel avait aussi 17 à 18 ans ; elle est morte il y a deux mois. Je vais faire des ouvertures pour vous ; mariez ces enfants morts ! Ainsi votre garçon ne sera pas seul au cimetière, et leur fille aura un mari ; vos deux familles seront unies... Telle et telle famille ont fait ainsi ; actuellement les deux familles sont dans les meilleurs termes. Quand les enfants de la famille du garçon vont voir celle de la fille, ils appellent les femmes laolao ou kinntze. Quand les enfants de la famille de la fille vont voir la famille du garçon, ils donnent à tous des titres de parenté. Au nouvel an on se visite. Quand il y a une comédie ou quelque autre fête, une noce ou un enterrement dans le village, on va demeurer les uns chez les autres, aussi familièrement et plus que les familles unies par des époux vivants. Si vous faites cela, vous aurez une famille apparentée de plus, ce qui est toujours un bien.

Le père dit : Si c’est comme cela, faites des ouvertures pour nous.

Après dîner, l’entremetteuse s’en étant allée à la famille de la fille défunte, demande : Combien y a-t-il de jours que votre fille est morte ?

Le père répond : Il y a un peu plus de deux mois.

L’entremetteuse reprend : Je viens lui proposer un mari. Dans tel village, dans telle famille, un garçon vient de mourir. Ne serait-il pas bon que vous mariiez ces enfants morts ? Le garçon ne sera plus seul, la fille aura un mari. Quand on aura mêlé leurs os, ils n’auront pas eu un corps humain en vain.

Le père dit : Nous avons entendu dire que pareille chose se pratique, mais nous ne savons comment il faut s’y prendre.

L’entremetteuse dit : On exhume la fille et on l’enterre avec le garçon. Pendant qu’on transporte son cercueil, un petit drapeau en papier rouge, que l’on fait porter par un enfant, marche en tête, pour montrer le chemin à son âme ; arrivé au cimetière, on l’enterre et c’est fait.

Le père demande : Les autres veulent-ils ?

L’entremetteuse répond : je me suis entendue avec eux. Si vous consentez, la chose est faite. Pas besoin de billet ni de contrat de fiançailles ; c’est l’affaire d’un oui.

Le père reprend : A quand l’affaire ?

Je vais les prévenir que c’est chose conclue, répond l’entremetteuse ; au premier jour ; pourquoi différer ?

Après avoir pris un repas dans la famille de la fille, l’entremetteuse retourne à celle du garçon, et l’on fait les préparatifs pour les enterrer ensemble ; chacune des deux parties donne deux ligatures à l’entremetteuse, et les deux familles sont apparentées.

*

Un jour une femme vint trouver l’entremetteuse, et la pria de lui trouver un mari. L’entremetteuse sachant que le mari de cette femme, étant allé chercher fortune depuis bien des années, n’avait plus donné de ses nouvelles, si bien qu’on ne savait ni où il était, ni s’il vivait encore, demanda à la femme : Et si ton mari revient, qu’en sera-t-il ?

Quand il sera revenu nous en recauserons ! Il faut d’abord pourvoir au présent. Sans fortune et sans appui, que mangerai-je en l’attendant ? S’il revient, il trouvera à qui parler. Dût-il s’ensuivre un procès, tu n’y seras pour rien. Si tu me trouves quelqu’un, fais-lui d’abord te payer quelques ligatures d’honoraires.

Notre entremetteuse aimait l’argent, aussi promit-elle aussitôt. La femme la pria instamment de faire vite. Aussi, en moins de quatre ou cinq jours, l’entremetteuse eut-elle trouvé amateur. C’était un vieux garçon, ouvrier à l’année, qui avait économisé quelque argent, et songeait précisément à se marier. Aussi en une seule course l’entremetteuse termina-t-elle l’affaire, et on épousa séance tenante... Quelques jours après, le mari de la femme revint sans rapporter grand’chose ; quand il trouva sa femme envolée, il voulut faire un procès. Mais on l’exhorta si bien, que, pour une petite indemnité, il se désista.

C’est ce qu’on appelle épouser la femme d’un homme vivant ; cela arrive continuellement.


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Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 



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