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LEÇONS DE PHILOSOPHIE
(Roanne 1933-1934)
Introduction

Anne REYNAUD
Mai 1951.
Au moment où Simone Weil, désormais célèbre, présentée par les uns comme « la plus grande mystique du siècle », par les autres comme « une anarchiste révolutionnaire », suscite les débats les plus passionnés, j'ai pensé qu'il pouvait être intéressant de la faire connaître, tout simplement, comme professeur de philosophie.
Elle fut mon professeur en 1933-1934 au lycée de jeunes filles de Roanne. Notre classe, fort peu nombreuse, avait un caractère tout familial : à l'écart des grands bâtiments du lycée, dans un petit pavillon presque perdu au fond du parc, nous nous initiâmes aux grandes idées dans une atmosphère de parfaite indépendance. À la belle saison les cours avaient lieu sous le beau cèdre qui ombrageait notre classe. Ils se transformaient parfois en recherche d'un problème de géométrie, ou en propos amicaux.
Je pourrais m'amuser à évoquer ici, plus ou moins longuement, des scènes pittoresques : l'arrivée [8] de la directrice en quête des notes et places que Simone Weil se refusait en général à assigner, l'ordre que nous reçûmes d'effacer l'inscription platonicienne que nous avions tracée à l'entrée de notre classe : (« Nul n'entre ici s'il n'est géomètre. »)...
J'y éprouve la même répugnance que M. Gustave Thibon ; comme lui, « je l'ai trop aimée pour cela. »
Si « un frère ne peut pas parler d'une soeur comme un écrivain d'un confrère », une élève ne peut pas non plus parler ainsi d'un professeur qu'elle a tant admiré, et qui l'a si profondément marquée.
Il y a mieux à faire. Bien avant qu'elle ne fût célèbre, j'avais soigneusement gardé tous ses cours. Simone Weil était trop simple, trop vraie, pour « préparer au bachot » d'une part, et réserver sa pensée par ailleurs. Ces notes de cours, qui la révèlent, il me semble, telle qu'elle était alors, sont publiées ici, à peine rédigées, à peu près comme elles ont été prises par une adolescente de dix-sept ans. On voudra bien m'excuser des négligences et des imperfections qu'on ne manquera pas d'y trouver ; que le lecteur les considère plutôt comme des marques d'authenticité. Quiconque a pris des notes de cours sur les bancs du lycée ou de la faculté sait bien tout ce qui manque nécessairement à de telles notes ; dans un cours parlé, un mot, une inflexion de voix, un sourire corrigent bien souvent ce qu'une formule peut présenter de trop catégorique ; toutes ces nuances se perdent dans une transcription forcément hâtive. Surtout, il importe de souligner que Simone Weil ne dictait jamais, et que mes notes ne sont pas une sténographie ; [9] les cahiers ici Publiés ne constituent donc pas un texte de Simone Weil, et on risquerait de faire erreur en lui attribuant quelque formule tirée de son contexte. C'est du moins, je l'espère, une image vraie de sa pensée que donnera ce cours pris dans son ensemble. Je préfère ne pas l'alourdir de commentaires.
Pourtant, j'ai tenu à regrouper les pensées les plus caractéristiques de la « Simone Weil mystique » et à les confronter avec le cours de la « Simone Weil anarchiste ». Je pense que ces textes parleront d'eux-mêmes et qu'on saura lire, à travers eux, à quel point « l'anarchiste » n'était que discipline intérieure et recherche de la vérité.
J'ai passé, de nouveau, une année avec Simone Weil. Au moment de livrer au public un visage peut-être inattendu de la jeune philosophe désormais entrée dans l’Éternité, je crois pouvoir affirmer qu'il n'y a pas « deux Simone Weil », comme on commence à l'écrire. Et c'est pourquoi, après avoir eu peur de scandaliser (les hommes n'aiment pas qu'on leur présente, tout d'un coup, d'un artiste, d'un écrivain, d'un héros ou d'un saint, une figure peu conforme à celle qui s'était dessinée jusqu'alors en leur esprit), j'ai fait taire tous mes scrupules. Ils sont vains. La chrétienne (d'âme sinon de baptême) qui, en 1943, mourait dans un hôpital de Londres pour n'avoir pas voulu « plus que sa ration » était bien celle que j'avais connue partageant son traitement de 1933 avec les ouvriers des usines de Roanne.
La même encore, la mystique faisant le « vide » devant le « réel » (ce fameux « vide » appel à la grâce) et la physicienne qui, nous parlant de la [10] « constatation » s'effaçait avec piété devant les faits du monde.
Bien plus : l'humble ouvrière anonyme de chez Renault (ou la fille de ferme de la campagne provençale) n'était pas une autre personne que la philosophe si pleine, disait-on, de l'orgueil intellectuel d'une disciple d'Alain ; elle savait déjà alors, cette philosophe, qu'« il y a un usage de l’orgueil pour l'humilité ». (La Connaissance surnaturelle, p. 192.)
Orgueilleuse de nature, elle lutta certainement toute sa vie contre cette tendance. Dans tout son « cours » comme dans toutes ses « pensées », revient sans cesse l'idée qu'il y a « des vérités qu'il ne faut pas trop savoir », qu'on ne doit pas, qu'on ne peut pas avoir conscience du bien qu'on fait, que toute valeur, toute vertu, sont essentiellement insaisissables comme telles : l'intelligence le lui enseigna.
C'était bien la même aussi qui, à Londres (comme le rapporte le Révérend Père Perrin dans sa préface à l'Attente de Dieu), oubliait ses travaux et ses méditations pour raconter des histoires à l'enfant arriéré de sa logeuse - et qui, au cours de philosophie, à propos du « sacrifice », nous mettait en garde contre tout renoncement, tout amoindrissement. C'est qu'elle avait trop peur des « efforts qui ont l'effet contraire du but recherché (exemple : certains dévouements) » (La Pesanteur et la Grâce, p. 154).
L'étude attentive des « deux Simone Weil » mettra ainsi en relief, tantôt simplement une évolution, une transposition, tantôt des contrastes apparents dont on arrivera rapidement à ne pas s'étonner ; une unité profonde domine tout cela.
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S'il est vrai que « celui qui fait la vérité vient à la lumière », elle obtint certainement la lumière, elle dont toute la vie fut une illustration de cette parole de Gœthe qu'elle aimait à nous citer et qui nous fournit un jour la conclusion de je ne sais plus quel devoir. « Agir est aisé, penser est malaisé, conformer l'action à la pensée est la chose la plus difficile. » Elle n'avait pas peur des choses difficiles, et elle ne savait pas qu'elle les accomplissait.
Anne REYNAUD
Mai 1951.
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