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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Lucien Lévy-Bruhl, L'idée de responsabilité. (1884)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Lucien Lévy-Bruhl, L'idée de responsabilité. Thèse présentée à la Faculté des lettres de Paris. Paris: librairie Hachette, 1884, 253 pp. Une édition numérique réalisée par Pierre Patenaude, bénévole, professeur à la retraite, Chambord, Lac-Saint-Jean, Québec.

[ix]

L’idée de responsabilité

Avant-propos

Le fameux « tout est dit » de La Bruyère, est surtout vrai de la philosophie. Il n’y a pas d’apparence que les modernes aient posé un seul problème, ni découvert une seule solution que les anciens n’eussent déjà pressentie, sinon clairement indiquée. Toutefois il ne serait pas juste de regarder comme de simples variantes les différentes conceptions de l’homme et du monde qui se succèdent tour à tour dans les esprits curieux des questions dernières. Les peintres et les sculpteurs peuvent reprendre indéfiniment des sujets mille fois traités avant eux : chacun y met la marque de son temps, de son pays, de son caractère, en un mot, son originalité. Les vierges de Fra Angelico ne font point de tort à celles de Raphaël, ni les vierges de Raphaël à celles de [x] Murillo. La philosophie partage jusqu’à un certain point ce privilège de l’art, car elle n’a peut-être pas moins d’affinité avec lui qu’avec la science. Les mêmes questions y reviennent constamment, et peuvent toujours être traitées comme entières. Seulement, et en ceci la philosophie cesse de se comparer à l’art, elle comporte un progrès. Non pas un progrès continu, assuré, méthodique, comme celui des sciences de la nature ou des mathématiques depuis trois siècles. Ce ne sont pas non plus ces batailles gagnées dont Descartes parle si glorieusement dans le Discours de la Méthode * : il ne s’agit pas de la victoire remportée par un esprit plus puissant que ses devanciers, et qui se rend maître d’une, difficulté insurmontable jusqu’à lui. Non, le progrès philosophique consiste bien plutôt dans la découverte d’une position nouvelle des problèmes, dans un énoncé différent, qui met en lumière et fait entrer dans la solution des éléments jusque-là négligés.

Jetez les yeux sur l’histoire de la philosophie au dix-septième siècle. C’est l’âge d’or de la métaphysique : tant de génies originaux s’y appliquent, Descartes, Leibniz, Spinoza, Malebranche, [xi] Arnauld, pour ne citer que les plus grands ! N’est-on pas frappé aujourd’hui des postulats communs sur lesquels tous s’appuyaient implicitement ? Comme nous parait aisé, à deux siècles de distance, le passage du système de Leibniz à celui de Spinoza, du système de Spinoza à celui de Malebranche ! C’est que tous voyaient les questions sous la forme donnée par Descartes. Aussi, comme ils avaient trouvé toutes les solutions possibles des problèmes ainsi posés, la métaphysique languit après eux jusqu’à Kant, qui, rejetant précisément les postulats de la métaphysique dogmatique, donna à la recherche philosophique une nouvelle et vigoureuse impulsion.

Peut-on aujourd’hui ne tenir que peu de compte de ce grand fait ? Peut-on, en passant presque sous silence l’œuvre de Hume et de Kant, se replacer, pour l’étude des grands problèmes de la philosophie, au point de vue dogmatique des Descartes et des Leibniz ? La glorieuse école spiritualiste française de notre siècle l’a pensé, et c’est peut-être là le principe de toutes ses erreurs. Certes, quand on considère l’état de la philosophie en France dans les premières années de ce siècle, et le point [xii] où elle est aujourd’hui, on ne saurait témoigner à cette école et à ses célèbres défenseurs trop d’admiration et de reconnaissance. Ses adversaires mêmes lui doivent presque tout, et quand ils prennent pour la combattre un ton d’ironie et de sarcasme, ils ressemblent à « ces enfants drus et forts qui battent leur nourrice ». Mais il n’est que trop vrai qu’elle a fourni elle-même des armes pour l’attaquer. Elle a fait renaître chez nous l’histoire de la philosophie : c’est qu’au nom de l’histoire même on lui reproche, non sans raison peut-être, de ne pas avoir accepté pleinement l’évolution contemporaine de la philosophie et des sciences. Après la critique de Kant, après les merveilleuses découvertes des savants de notre siècle, elle devait chercher, pour défendre ses anciennes et illustres doctrines, une position nouvelle, plus solide et plus sûre. On ne lui demande pas d’abandonner la tradition des grands spiritualistes ; mais il est permis d’être des leurs, sans demeurer sur le terrain où ils étaient placés. Ce n’est pas faire injure à la mémoire de Vauban que de reconstruire selon les exigences de la guerre moderne, les citadelles dont il avait [xiii] formé un rempart, autrefois inexpugnable, à la France.

« Il n’est pas douteux, dit un maître contemporain [1], qu’un courant d’idées en apparence irrésistible, n’emporte aujourd’hui les sciences morales, et avec elles un grand nombre de raisons cultivées, dans la sphère d’attraction des sciences de la nature. » C’est là une tendance funeste ; il est utile, il est nécessaire même de la combattre : sur ce point nous sommes tout à fait avec notre spiritualiste français. Mais quels moyens veut-il que l’on emploie ? Il croit possible encore, par de justes concessions à l’école expérimentale, de concilier les deux ordres de connaissances, la métaphysique et la science. Il veut s’opposer aux empiétements du déterminisme scientifique ; il essaye de délimiter l’ordre de phénomènes qui échappent à la nécessité ; il s’efforce suivant l’ancienne tradition, de prouver la réalité empirique, objective, du libre arbitre : il emploie à cette œuvre de défense morale toute la générosité de son talent, toute la force de sa dialectique.

[xiv]

Nous voudrions suivre ici une méthode différente. Nous voudrions mettre à profit les résultats de la critique kantienne, et abandonner la lutte sur le terrain dogmatique, intenable aussi bien pour la philosophie spiritualiste que pour toute autre. Forçant l’esprit à revenir sur lui-même, nous essayerions la critique de ces notions morales qui sont aujourd’hui en péril : nous nous efforcerions d’en retrouver l’origine, d’en déterminer les éléments, et d’en éprouver ainsi la valeur. Il ne s’agirait plus de réfuter le déterminisme, puisque, si l’on admet notre principe, le déterminisme ne serait que l’ombre portée de l’esprit sur tout objet de pensée ; il s’agirait seulement de raffermir par une analyse impartiale les notions les plus précieuses de notre conscience, aujourd’hui chancelante.

On ne veut donc pas ici, sous couleur d’étudier la notion de responsabilité, reprendre l’ancienne et éternelle question du libre arbitre. On ne cherche pas si la responsabilité aune réalité objective, en dehors de l’idée que nous en avons, ni si elle est compatible avec les lois nécessaires de la nature physique. Nous trouvons dans notre conscience [xv] cette idée de la responsabilité ; elle paraît indispensable, et cependant elle est attaquée de tous côtés : nous voulons la soumettre ù un examen rigoureux.

Sans doute il n’est pas à l’éloge d’un siècle, que les notions les plus essentielles à la moralité aient besoin d’y subir une pareille épreuve. Cependant tout mal porte avec lui-même son remède, si le patient a la vigueur nécessaire pour supporter et le remède, et le mal. On n’en saurait vouloir, en définitive, à l’esprit humain, si sa curiosité toujours inquiète vient porter une main hardie sur ce qu’il révérait autrefois comme sacré. La lumière de l’analyse peut paraître cruelle, elle n’est jamais malfaisante. En essayant aujourd’hui de pénétrer dans le fond le plus intime de notre conscience, elle ne peut enlever de son prix à rien de véritablement saint. La craindre, c’est manquer ou de sincérité ou de foi. Ceux qui possèdent la foi ne sauraient être troublés dans leur paix par une étude toute scientifique : que ceux qui n’ont pas la foi aient au moins la sincérité.

______________________

[xvi]


* Note des Classiques : Jean-Jacques Rousseau, Discours de la méthode, suivi d’extraits de la DIOPTRIQUE, des MÉTÉORES, de la VIE DE DESCARTES par baillet, du MONDE, de l’HOMME et de LETTRES. Paris : Garnier-Flammarion, 1966, 252 pages. Collection “Texte intégral”. URL

[1] M. Caro, Problèmes de morale sociale.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 11 avril 2025 8:16
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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