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Névroses et idées fixes.
Tome I.
Préface de la 2e édition, 1904.
Cet ouvrage, qui forme la première série des travaux du laboratoire de psychologie de la clinique à la Salpêtrière, a été publié pour la première fois en 1898. Je le reproduis ici sans grandes modifications. Les autres études qui compléteraient ces premières recherches, les réponses aux discussions qu'elles ont soulevées formeraient une addition considérable et d'ailleurs se trouvent, pour la plus grande partie, contenues dans les autres séries des travaux du laboratoire. La collection d'études réunies sous ce nom se propose surtout de mettre à la disposition des philosophes et des psychologues un grand nombre des observations cliniques si remarquables qui sont aujourd'hui indispensables pour leurs études et, d'autre part, de signaler aux médecins les recherches psychologiques qui peuvent aider à l'interprétation et au traitement des maladies. S'il nous est possible de réaliser notre projet, nous voudrions que plusieurs séries successives de ces travaux puissent ainsi réunir les études psychologiques relatives à la plupart des névroses et des maladies mentales. Ce premier volume n'étant donc qu'un début, il nous suffit de signaler ici les points sur lesquels il apporte quelques documents utiles soit pour les études psychologiques, soit pour les études médicales.
Si nous nous plaçons au point de vue particulièrement psychologique, nous pouvons énumérer de la manière suivante les points les plus intéressants qui se trouvent disséminés dans plusieurs chapitres, mais que l'on peut retrouver facilement grâce à la table analytique placée à la fin du volume. Parmi les fonctions des organes des sens, une seule est étudiée ici avec [vi] quelques détails c'est la vision, à propos de laquelle on trouvera surtout des recherches sur le champ visuel. Les faits signalés sont surtout les modifications du champ visuel sous l'influence de l'attention, le rétrécissement que celle-ci détermine surtout chez les malades affaiblis, les modifications du champ visuel sous l'influence des idées, l'influence que la suggestion peut avoir sur cette propriété importante de la vision, les différents aspects que peut prendre le champ visuel suivant qu'on le considère dans une vision instantanée ou dans une série de visions successives, les yeux restant immobiles, enfin les caractères du champ visuel binoculaire comparé avec le champ visuel monoculaire. À propos des sensations tactiles, nous avons surtout étudié ici leur localisation et particulièrement leur localisation latérale sur un des côtés du corps. Ces recherches nous ont amené à l'examen du problème intéressant de la distinction des deux côtés du corps, du côté droit et du côté gauche, des procédés par lesquels elle peut se faire et des illusions qui surgissent à ce propos. Les mouvements élémentaires sont étudiés à propos des temps de réaction qui ont une durée différente suivant qu'ils sont accompagnés d'une conscience plus ou moins claire ou qu'ils s'accomplissent dans un état de subconscience. Ce problème a surtout été envisagé à propos de l'attention : une longue étude a été consacrée à la recherche des meilleures méthodes pour mesurer la puissance d'attention d'un sujet. Nous avons montré l'avantage que présentent à ce point de vue l'examen du travail mental, l'examen des modifications du champ visuel
Nous avons surtout étudié la méthode qui se propose de mesurer l'attention par l'examen de la durée des temps de réaction, et nous avons déterminé à ce propos par diverses méthodes de longues courbes des temps de réaction successifs obtenus dans diverses conditions.
Ce n'est que dans un petit nombre de cas que cette mesure paraît correcte ; bien souvent la courbe des temps de réaction est modifiée par d'autres influences, en particulier sa hauteur est fortement diminuée par l'action automatique, par l'absence complète d'attention, ce qui ne permet pas de tirer de ce procédé une mesure bien rigoureuse de l'attention elle-même.
On trouvera dans divers chapitres des études sur la mémoire nous insistons sur les méthodes qui sont proposées pour représenter [vii] les lacunes du souvenir, sur ce qu'on peut appeler les graphiques de l'amnésie. Ces troubles de la mémoire sont surtout étudiés à propos de l'amnésie continue : altération singulière qui semble porter surtout sur l'acquisition des souvenirs plutôt que sur leur reproduction.
À côté de ces diminutions de la mémoire, on peut étudier des restaurations des souvenirs sous l'influence de diverses excitations, en particulier sous l'influence que détermine la direction de l'esprit donnée pendant le somnambulisme. En un mot, cet ouvrage réunit beaucoup d'exemples des modifications de la mémoire en plus ou en moins, parallèlement aux oscillations dit niveau mental.
Les résultats du travail mental sont examinés à propos de la constitution des idées, plusieurs cas pathologiques ont permis d'analyser les éléments dont se compose une idée, d'étudier leur dissociation, leurs modifications qui transforment l'idée elle-même. Ces idées éveillent en nous des sentiments particuliers de conviction, de croyance, de doute, de contraste à propos desquels les malades nous ont présenté plusieurs faits intéressants.
Plusieurs chapitres sont consacrés, comme dans notre précédent travail sur l'automatisme psychologique, à l'étude de la volonté et par opposition à l'étude des mouvements involontaires automatiques et subconscients. Nous croyons que plusieurs de ces observations sont importantes pour mettre en lumière le rôle de diverses circonstances, en particulier l'importance de la nouveauté des actes, le rôle de la répétition et de l'habitude. À propos de l'émotion, nous signalons les modifications qu'elle détermine dans l'attention, dans la volonté, dans la mémoire, dans la sensibilité même et le mouvement. Nous étudions à plusieurs reprises cette puissance dissociante que l'émotion semble avoir, cette destruction qu'elle paraît opérer des synthèses mentales déjà organisées. Cette étude tout à fait incomplète signale surtout le problème dont on verra la discussion plus approfondie dans nos ouvrages postérieurs, en particulier dans les « obsessions et la psychasthénie ». Une étude sur l'insomnie et sur les modifications mentales qui l'accompagnent, plusieurs études sur le rêve et la rêverie montrent dans d'autres états les oscillations du niveau mental analogues à celles que détermine l'émotion et qui doivent en être rapprochées.
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Toutes ces recherches convergent autour des études sur la personnalité et la conscience personnelle. On retrouvera quelques travaux sur l'écriture automatique et nous signalons surtout l'importance de la perception personnelle dans la mémoire, tandis que dans notre précédent ouvrage, nous l'avions signalée dans les sensations. Ces diminutions de la volonté et de la personnalité donnent naissance à des sentiments particuliers : quelques observations de ce livre montrent déjà des sentiments de rêve et de doute que nous avons étudiés plus tard. Elles portent surtout sur le sentiment de l'isolement, du besoin de direction, du besoin de sympathie, nous croyons que ces faits sont très importants à examiner pour comprendre l'influence des hommes les uns sur les autres et les lois de la hiérarchie sociale. Un grand nombre d'études sur l'éducation de la volonté et de l'attention s'y rattachent. Enfin nous avons abordé l'étude de la suggestion, surtout l'étude de la suggestion posthypnotique et de la durée, l'étude du mécanisme de la suggestibilité, des troubles de l'attention et de la volonté qui accompagnent son développement, des caractères qui se développent chez les sujets qui ont besoin d'être souvent suggestionnés et qui constituent les différentes phases de l'influence et de la passion somnambulique. Quelques études historiques montrent l'analogie entre les procédés employés autrefois dans les exorcismes et les méthodes de suggestion actuelles, elles portent également sur les méthodes de divination par les miroirs et sur les hallucinations d'origine subconsciente qui se développent à ce propos.
Si nous nous plaçons au point de vue médical, les observations contenues dans ce premier volume portent surtout sur l'hystérie, la plupart des accidents qui sont ici examinés sont des phénomènes hystériques. Sur ce point, ce volume est en opposition avec les volumes suivants qui porteront principalement sur les psychasthéniques et les épileptiques. L'anesthésie hystérique est étudiée à plusieurs points de vue : nous examinons surtout sa variabilité, ses oscillations, les influences sous lesquelles elle se modifie et les résultats que ces modifications apportent dans le fonctionnement de tout l'esprit.
Ces études sur les phénomènes d'aesthésiogénie sont la suite de celles que nous avions commencées avec la même méthode dans « l'automatisme psychologique » et dans « l'état mental des [ix] hystériques ». Un détail particulier de l'anesthésie tactile, un trouble dans la localisation des sensations sur les côtés du corps à droite et à gauche est spécialement étudié sous le nom d'allochirie. Ces troubles de sensibilité sont ensuite examinés d'une manière particulière à propos de la vision et nous espérons avoir apporté une contribution intéressante à l'étude de l'œil hystérique en étudiant un phénomène fort rare, l'hémianopsie hystérique et les différents troubles quelquefois fort bizarres qui se rattachent à l'asthénopie, les oscillations de la vision, les spasmes de la convergence, les diplopies monoculaires et même l'hémidiplopie monoculaire, l'hémimacropsie et l'hémieropsie.
Nos études précédentes sur l'amnésie hystérique localisée sont complétées par l'examen d'une forme nouvelle : l'amnésie continue. Un cas en particulier, celui de Mme D.... est très remarquable et l'observation est donnée tout entière. Les paralysies et les contractures ne sont particulièrement étudiées dans ce volume que lorsqu'elles siègent sur les muscles du tronc. Un cas de paralysie totale des muscles du tronc et même du diaphragme est surtout remarquable ; les contractures des membres ne sont examinées que lorsqu'elles prennent des formes systématiques en rapport avec quelque suggestion ou quelque délire. Ces contractures et ces paralysies des muscles du tronc déterminent des troubles des fonctions viscérales, en particulier des fonctions respiratoires. Il faut signaler une observation de respiration en bascule dans un cas de paralysie hystérique des muscles du tronc et du diaphragme.
Les sommeils hystériques sont rapprochés dans leur pathogénie et dans leurs symptômes des attaques, des somnambulismes et même, ce qui est bizarre, de certaines formes d'insomnie par idée fixe qu'il est possible d'étudier dans un cas fort précis. Ces phénomènes se rapprochent également de certains extatiques qui sont seulement signalés dans cet ouvrage et dont nous espérons reprendre l'étude plus tard. Quelques études portent également sur les hallucinations hystériques et en particulier sur les hallucinations du langage, tantôt sous forme auditive, tantôt sous forme kinesthésique. Les attaques hystériques ne sont représentées ici que par des attaques surtout mentales, qui consistent en périodes de ruminations et d'idées fixes. Quoique certaines observations qui servent de terme de comparaison soient empruntées aux obsessions des psychasthéniques, il s'agit surtout ici des idées [x] fixes qui se développent chez les hystériques pendant des sortes de somnambulisme. Nous étudions, à ce propos, divers accidents déterminés par ces idées fixes que l'on peut appeler subconscientes, des hallucinations, des délires, des actes impulsifs, des dipsomanies hystériques, des vertiges hystériques, certains cas d'incontinence nocturne d'urine qui se rattachent à cette même névrose. L'évolution de ces idées, les formes qu'elles affectent suivant qu'elles sont primitives, secondaires, dérivées, stratifiées, accidentelles, leur influence sur les différentes fonctions, l'émotion, la mémoire, peuvent être examinées à propos d'un grand nombre de faits. On note en même temps chez les malades des phénomènes d'aboulie, une inertie considérable des fonctions cérébrales qui peut aller jusqu'à la confusion mentale et nous avons discuté à ce propos un problème de pathogénie : faut-il considérer ces états d'aboulie comme consécutifs aux idées fixes, ou bien, comme nous l'avons soutenu, faut-il regarder l'abaissement des fonctions mentales comme le phénomène primitif sur lequel se greffent des délires par divers mécanismes ? Un de ces délires mérite une étude spéciale, c'est le délire de possession dont un cas remarquable a pu être analysé.
Ajoutons ici les recherches sur les modifications de la nutrition dans les névroses, les recherches sur l'hérédité (un tableau généalogique curieux d'une famille dégénérée a pu être établi d'une manière assez complète) et des études sur le développement des enfants névropathiques.
Beaucoup de recherches de thérapeutique ont été faites dans différentes directions et cet ouvrage indique exactement leur résultat.
L'hypnotisme et la suggestion ont permis de modifier nombre de délires, mais en déterminant des besoins de direction qu'il faut connaître pour en éviter les dangers. Dans l'éducation de ces malades, on note des symptômes d'amélioration qui se présentent sous forme d'instants clairs avec augmentation passagère de la volonté et de l'attention. Il s'agit surtout d'une éducation, d'une gymnastique qui porte sur la sensibilité, sur la mémoire, sur l'attention. Beaucoup de traitements en apparence différents, comme le massage des contractures, se rapprochent plus qu'on ne le croit de ces éducations, qui ont pour but de relever le niveau mental abaissé des malades névropathes.
Telles sont les principales études psychologiques et cliniques [xi] sur lesquelles ce volume apporte des documents utiles. Il n'est pas nécessaire, dans les sciences qui commencent, de présenter toujours de grands systèmes entièrement terminés ; il est quelquefois utile de réunir des matériaux encore passablement disparates qui seront utilisés par les théoriciens de l'avenir.
Paris, 1er Mars 1904.
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