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[v]
Histoire du peuple anglais au XIXe siècle.
Tome II. Du lendemain de Waterloo à l’avènement de Sir Robert Peel
(1815-1841) La crise du Reform Bill.

Avant-propos
Dans le premier volume, paru il y a dix ans maintenant, de notre Histoire du Peuple Anglais au XIXe siècle, nous tracions, en raccourci, l'histoire politique, économique, morale et religieuse du pays au cours de ce quart de siècle, si agité, qui le conduisit des échecs de la Guerre de l'Indépendance américaine à Trafalgar et à Waterloo. Il s'agissait moins, à vrai dire, d'une histoire que d'un tableau.
Nous faisions voir une Angleterre très pareille, en fin de compte, sous William Pitt et ses successeurs immédiats à ce qu'elle avait été sous le tribunat de lord Chatham : un pays sans bureaux, sans police, où le pouvoir exécutif était plus faible que dans aucun autre pays d'Europe, où les Juges de Paix aristocratiques, maîtres de l'administration locale, ne pouvaient compter, pour le maintien de l'ordre, que sur la docilité spontanée des populations. Cette docilité, les circonstances sociales nouvelles étaient-elles de nature à la renforcer ou à l'affaiblir ? On était tenté de dire, à première vue, qu'elles étaient de nature à l'affaiblir. Car un fait révolutionnaire venait de se produire : la naissance de la grande industrie, qui se fonde sur l'emploi de la machine automatique, et dont la productivité, en quelque sorte effrénée, provoque l'apparition d'une masse flottante d'ouvriers, vivant au jour le jour, arrachés une année au travail stable des petits ateliers et des champs pour être rejetés, l'année suivante, sans travail, sur le pavé des grandes villes. Armée toute prête pour [vi] une forme de guerre civile dont l'Angleterre ne pouvait même concevoir l'idée, au temps où elle fit ses révolutions du XVIIe siècle.
Restait à étudier la constitution morale ou, pour parler plus exactement, religieuse de la nation. Et d'abord il semblait que les institutions religieuses nous offrissent le même spectacle de désordre et de confusion que la constitution politique et l'organisation économique de la nation. L'Église d'État, si elle jouissait de bien des privilèges dont l'idée nous est intolérable aujourd'hui, était cependant au XVIIIe siècle la moins despotique, comme elle était la moins exaltée, des Églises d'État de l'Europe entière : c'est elle qui s'accommodait alors, en elle-même et à côté d'elle, de ce qu'on pourrait appeler le maximum d'anarchie religieuse. Seulement il nous apparaissait que, par l'effet d'une sorte de paradoxe historique, cette anarchie s'était trouvée être, indirectement, la cause véritable de la stabilité des institutions anglaises. Car, dans la place laissée libre par une Église d'État très apathique, s'était donné carrière le zèle, parfois fanatique, des sectes protestantes. Ces sectes, loin de s'affaiblir au cours de ce XVIIIe siècle où un continental serait porté à voir le siècle de l'incrédulité par excellence, s'étaient renforcées par l'apparition et le rapide accroissement de la grande secte méthodiste. Elles offraient un dérivatif au désespoir des masses ouvrières en temps de famine et de misère, faisaient obstacle à la propagation de l'idéologie révolutionnaire, et suppléaient au despotisme des lois par le despotisme des mœurs. C'est ici que l'Angleterre nous apparaissait comme étant véritablement le pays du self government, le pays qui, au sens profond moral et religieux de ce mot, « se gouverne lui-même » au lieu d'être gouverné par en haut.
Bref, si l'on veut comprendre la différence qui existe entre l'histoire de l'Angleterre moderne et l'histoire contemporaine des autres nations d'Europe nous songeons plus particulièrement, en notre qualité de Français, à la France, il faut toujours, si notre analyse est exacte, s'attacher à déterminer l'action silencieusement exercée sur la nation par ces églises autonomes de petite bourgeoisie : [vii] observation rendue plus délicate par le fait que ces églises sont multiples et diverses. En raison de l'existence de ces églises libres, les deux grands mots de révolution et de réaction perdent toute signification. Ni l'idée grands mots de révolution et de réaction perdent toute signification. Ni l’idée d'Église ne se confond avec celle d'une Église unique, à laquelle l'État est considéré comme devant apporter l'appui de sa force ; ni le peuple, quand il proteste contre les abus gouvernementaux, ne se révolte en même temps contre toute discipline spirituelle. Nous avons essayé, dans notre premier volume, de comprendre, à la lumière de cette hypothèse, comment l'Angleterre avait réussi à traverser, sans troubles profonds, l'épreuve d'une guerre longue et terrible. Il nous faut raconter maintenant comment l'Angleterre, constituée ainsi que nous avons dit, a subi l'épreuve, à bien des égards difficile elle aussi, du retour aux conditions normales du temps de paix. Raconter, et non pas décrire : car les événements se pressent en trop grand nombre pour nous laisser le loisir de nous attarder sur la route. Plus tard seulement, quand l'opinion démocratique et révolutionnaire semblera mise en échec par le triomphe du libre-échangisme bourgeois et pacifique, quand l'Angleterre, ayant atteint un état tout au moins provisoire d'équilibre, cessera pendant un quart de siècle d'avoir, au sens propre du mot, une histoire, nous pourrons cesser un instant de raconter pour recommencer à décrire.
Cette histoire, nous en reprenons la publication après dix ans d'intervalle. Dans cet intervalle, nous avons connu une nouvelle guerre générale, semblable sous bien des rapports à celle dont l'Angleterre et l'Europe émergèrent dans l'été de 1815. Plus courte assurément, mais aussi plus intense ; ayant détruit plus de vies humaines et consommé improductivement plus de richesses, appelée peut-être à entraîner, dans l'histoire du genre humain, des conséquences également révolutionnaires. Il en résulte que le présent volume peut être considéré à beaucoup d'égards comme paraissant plus à son heure que s'il avait paru avec moins de retard. Sans doute, entre alors et aujourd'hui les différences sautent aux yeux. [viii] L'Angleterre d'alors n'avait accompli aucune des réformes démocratiques qui l'ont, depuis un siècle, politiquement transformée ; et ce sont des problèmes tout nouveaux qui se posent maintenant devant elle. Aujourd'hui un parti ouvrier puissamment organisé se dresse comme un État dans l'État : alors c'est à peine si la doctrine socialiste commençait à naître. Aujourd'hui l'Angleterre met autant de résignation, et presque de satisfaction morale à payer l'impôt, qu'elle mettait alors d'enthousiasme à n'en point vouloir payer. D'ailleurs, si l'Angleterre se trouve aujourd'hui dans une situation financière beaucoup meilleure en face d'une Europe beaucoup plus effondrée, il faut ajouter qu'en revanche elle a perdu la prodigieuse avance industrielle prise alors par elle sur toutes les nations, et que les États-Unis d'Amérique sont peut-être en voie de devenir, par-dessus l'Angleterre elle-même, le véritable arbitre de l'équilibre des Puissances. Mais, d'une part, ces différences peuvent servir de thème à des méditations fécondes ; et d'autre part les analogies restent malgré tout frappantes. Nous observons aujourd'hui, non pas seulement en Angleterre mais ailleurs, les mêmes difficultés financières, les mêmes désordres de la circulation, les mêmes soucis de découvrir des débouchés commerciaux dans un monde économiquement disloqué, les mêmes sentiments de déception après la victoire. Nous nous souvenons avec quelle résignation ennuyée, dans les premiers mois de 1914, nous résumions, parce que c'était notre devoir d'historien, ces théories inflationnistes de l'école de Birmingham qui avaient fait tant de bruit pendant les quinze années qui suivirent Waterloo, et dont nous parvenions difficilement à comprendre l'intérêt. Or, voici, que, relisant nos manuscrits et nos épreuves, nous nous apercevons que les utopies d'il y a un siècle sont de nouveau actuelles : les temps de Thomas Attwood sont revenus.
À d'autres égards cependant, ce retard de dix années n'est pas sans nous inspirer des scrupules dont nous croyons nécessaire de faire part au lecteur avant qu'il aborde notre livre.
[ix]
Le gouvernement britannique, il semble que ce soit, depuis deux siècles, traditionnellement, le « gouvernement des partis ». Deux partis, nous dit-on, parti whig et parti tory, parti libéral et parti conservateur, s'affrontent et en même temps se respectent l'un l'autre, savent qu'ils sont l'un et l'autre nécessaires au bien de l'État, celui-là représentant l'idée de progrès, celui-ci l'idée d'ordre, celui-là l'esprit de liberté, celui-ci le principe d'autorité. Or nous ne prétendons pas disconvenir que la réalité historique corresponde, dans une certaine mesure, à cette vue conventionnelle des choses. Oui, l'Angleterre, pour les raisons que nous avons essayé de démêler, est par essence le pays du compromis et de la tolérance. Mais, cela une fois accordé, combien la définition courante du gouvernement des partis n'est-elle pas superficielle et grossière ! Quel large élément ne renferme-t-elle pas de fiction et d'illusion ! Il y a bien eu un moment, vers la fin du XIXe siècle, où deux grands hommes, de popularité disputée, chefs de partis en même temps que tribuns nationaux, donnaient une importance égale aux deux factions qu'ils commandaient respectivement, et qui se succédaient au pouvoir selon une loi d'alternance régulière. Seulement, les choses avaient-elles présenté le même aspect pendant toute la première moitié du siècle ? Il ne le semble pas.
Considérons les individus. Canning, grand homme d'état, n'est certainement pas un whig : est-il donc un tory ? Il n'aime en réalité ni l'un ni l'autre des partis traditionnels ; il les a, quand il meurt, l'un et l'autre réduits en poussière. Et Robert Peel, autre grand homme d'État, deux fois traître au parti qui le considérait comme son chef, supporte avec la même impatience ces règles où l'on voudrait nous faire voir les lois immuables du parlementarisme britannique. Considérons maintenant, après les individus, les programmes. Nous assistons, pendant toute la première moitié du siècle, à l'ascension lente d'un certain programme de gouvernement que l'on peut définir comme étant celui du libre-échangisme intégral. Or ce programme, bien qu'il ait fini par devenir le monopole du parti libéral, on ne peut dire qu'il l'ait toujours été. [x] Adam Smith, s'il était un whig, était le plus sceptique des whigs ; et Fox, le grand whig de la fin du XVIIIe siècle, était un adversaire de ses doctrines. Lord Liverpool, lorsqu'il se rapprocha des économistes politiques, était le chef d'un cabinet tory, et prit cette décision en opposition aux grandes familles qui étaient alors l'état-major du parti whig. Les whigs enfin, quand ils furent parvenus au pouvoir, ne se rallièrent au programme libre-échangiste que d'une manière timide et gauche. Lorsque le ralliement fut total, il apparut comme trop tardif : à la veille d'élections générales, il prit les allures d'une manœuvre. Et c'est à Robert Peel, chef du parti conservateur, qu'allait échoir l'honneur d'être le grand réalisateur de l'idéal libre-échangiste. Tout cela ne semble guère réfutable ; si cependant nous avions écrit notre livre dix ans plus tôt, n'aurions-nous pas appuyé davantage sur d'autres aspects de la vérité qui nous frappent moins aujourd'hui ? Alors en effet, malgré bien des causes de destruction qui autorisaient de sombres pronostics, la structure des deux partis apparaissait encore, à la surface tout au moins, comme intacte. Nous avons vu depuis lors un brillant homme d'État, adaptant aux besoins d'un âge démocratique la tradition de Canning et de Peel, briser les cadres des anciens partis, vouloir être l'homme non d'un parti mais de la nation, demander au pays de déclarer avec lui que les formules du gouvernement des partis sont périmées. Nous nous posons donc à nous-mêmes la question, et nous la posons au lecteur : le spectacle du temps présent a-t-il été de nature à altérer notre vision du temps passé ? ou au contraire, comme nous croyons, à nous permettre d'en voir mieux la vraie nature ?
Sur un autre point encore, il est possible que nous n'ayons pas su nous soustraire, autant qu'il fallait, aux préoccupations de l'heure présente : et c'est quand nous avons eu à traiter des relations de la Grande-Bretagne avec les nations étrangères. Nous nous sommes bien vite trouvé en face de Canning, grand ministre des affaires étrangères ; et nous avons rendu, croyons-nous, pleine justice [xi] à son génie d'orateur et de manieur d'hommes. Mais nous n'avons pas vu en lui la grande figure morale, le héros de la liberté que bien des Anglais vénéraient il y a cinquante ans. Avons-nous eu tort ? Nous ne croyons pas avoir avancé une seule assertion sans apporter un fait ou un texte à l'appui. Nous nous rendons compte cependant de l'influence que peuvent avoir exercée sur notre esprit les événements de l'histoire contemporaine la plus proche. Nous voudrions nous expliquer sur ce point, pour finir.
Si nous avions vécu au temps de Canning, il est probable que, sans nous inquiéter des motifs qui inspiraient sa politique, nous nous serions réjoui de le voir avec un tel succès diviser, bousculer, bafouer des gouvernements rétrogrades, médiocres et méchants, objets de mépris et de haine pour tous les cœurs généreux. Si même nous avions seulement écrit il y a dix ans, peut-être aurions-nous pardonné à Canning bien des démarches aventureuses, qui sans cesse le conduisaient sur le bord de la guerre : toute une phraséologie était à notre disposition, très plausible, pour expliquer comment, dans bien des cas, la guerre, c'est le progrès, le mouvement et la vie. Mais nous avons, dans l'intervalle, appris à connaître la guerre. Nous éprouvons un sentiment d'instinctive défiance à l'égard de l'homme d'État qui se fait des difficultés diplomatiques une carrière, et dont la carrière est d'autant plus brillante que les affaires du monde sont plus troublées. Nous préférons à un Canning, plus libéral peut-être tout au moins en discours mais certainement plus guerrier, un Robert Peel, qui aime à se dire conservateur, mais qui est un ami beaucoup plus résolu de la paix. Même aux plus timorés parmi les tories nous sommes disposé à pardonner leurs craintes, si seulement elles aboutissent à ce résultat d'empêcher qu'une guerre éclate ; et nous ne résistons pas au plaisir de citer, quand nous les rencontrons sur notre route, les paroles du plus réactionnaire et du plus impopulaire parmi les tories ennemis de Canning : « Les hommes se font illusion quand ils croient qu'une guerre consiste tout entière dans une déclaration, une bataille, une victoire, un triomphe. Les survivants ne pensent pas aux veuves et [xii] aux orphelins dont les maris et les parents sont restés sur le champ de bataille. »
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Nous aurions voulu joindre au volume qui paraît aujourd'hui, au volume dont la publication suivra bientôt, une bibliographie pareille à celle qui terminait notre premier volume. C'est ce qui nous a été impossible. Car nous nous sommes bien vite rendu compte qu'il nous fallait soit incorporer à cette deuxième bibliographie toute la première ou peu s'en faut (ce qui eût beaucoup alourdi notre publication) soit nous contenter de simples compléments à la première (ce qui eût été imposer au lecteur, par de perpétuelles références à un autre volume, un travail fastidieux). Nous avons pris un autre parti. Nous avons d'une part renforcé nos notes, qui constituent, telles que nous les avons conçues, une sorte de bibliographie dispersée. Nous nous occupons, d'autre part, de fondre en un seul tout la bibliographie de notre premier volume, les notes recueillies pour la bibliographie du deuxième et du troisième volume, celles enfin que nous sommes en train de recueillir pour les volumes ultérieurs. Nous espérons être ainsi en état d'offrir au public une Bibliographie générale de l'Histoire du Peuple anglais au XIXe siècle, soit après, soit même avant l’achèvement de notre ouvrage. Cela dit, et après avoir exprimé l'espoir que nos lecteurs nous pardonneront une lacune dont nous sentons nous-mêmes la gravité, adressons nos remerciements aux amis qui nous ont assisté de leurs conseils. M. Graham Wallas, professeur de Science Politique à l'Université de Londres, a bien voulu lire en manuscrit les chapitres qui, dans notre troisième volume, traitent des commencements de la Réforme Administrative après le vote du Reform Bill. M. Georges Dumas, professeur à l'Université de Paris, a donné une allure plus scientifique à notre diagnostic de la maladie mentale qui conduisit lord Castlereagh au suicide. Nous avons enfin contracté une dette spéciale de gratitude envers M. Paul Vaucher, agrégé de l'Université, professeur à l'Université de Londres, qui a fait pour nous au British Museum, pendant que notre ouvrage s'imprimait, le travail de vérifier, rectifier ou compléter les assertions douteuses et les références incertaines.
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