René Guénon, LE SYMBOLISME DE LA CROIX


 

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Collection « Les auteur(e)s classiques »

René Guénon, LE SYMBOLISME DE LA CROIX. (1957)
Préface


Une édition numérique réalisée à partir du livre de René Guénon, LE SYMBOLISME DE LA CROIX. Paris: 10/18. Les Éditions Vega, 1957, 315 pp. Une édition numérique réalisée avec le concours de Daniel Boulagnon, bénévole, professeur de philosophie au lycée Alfred Kastler de Denain (France).

[7]

Le symbolisme de la croix

Préface

1. Symbolisme, ésotérisme, tradition [8]
2. Bases d’une métaphysique [20]
3. Fin et moyens de l’initiation [26]
4. Peut-on démonter René Guénon ? [39]

Qui ouvre ce livre ne l’a jamais lu, fût-ce dans l’une des trois éditions antérieures [1]. J’accommode l’hypothèse : le lecteur tombant sur une préface nouvelle et mienne, ignore tout, ou à peu près tout de René Guénon. En dépit du lieu commun, pourquoi le supposer bienveillant envers l’ouvrage ou vis-à-vis de l’auteur ?

Or, une première lecture, voire un aperçu du Symbolisme de la croix va l’étonner. Le plus souvent, il ne passera pas outre. Faute de comprendre, il enragera. Dérouté, il se hâtera de ravaler son guide afin de l’abandonner sans remords et de rentrer dans ses foyers intellectuels.

[8]

Ce serait trop injuste et trop bête. À lire Guénon, l’adhésion est incertaine, mais le bénéfice sûr. Comment y aider ?

Je ne veux convaincre personne, ni ne le pourrais d’ailleurs. Mais je préviendrai, à défaut de sa surprise, l’agacement du lecteur surpris, en sollicitant son intelligence. Je lui signalerai le seuil, la ligne et le terme de cette voie où René Guénon déroute, en effet, les modernes qui, dociles à son regard et à son doigt pointé, mettent le cap sur l’étoile polaire et flamboyante. Une fois reconnu, le chemin deviendra mieux praticable, à toutes fins utiles, à quelques fins que ce soit : de renseignement, d’initiation ou de critique.

1. SYMBOLISME, ESOTÉRISME,
TRADITION


Sur la croix comme symbole, les études ne manquent pas. Très différentes entre elles, aucune, pourtant, ne ressemble à celle-ci. Car, en Occident chrétien, la croix réfère d’abord, dans la pensée, dans l’imagination et dans la sensibilité, au christianisme. Historiquement, [9] la croix fut l’instrument du supplice de Jésus. De ce fait où l’historicisme contemporain prescrirait de se cantonner, dépendent toutes ses valeurs, sans excepter ses valeurs symboliques. Elles en dépendent par déduction ou par opposition, par enchaînement ou par distinction.

Pour les écrivains chrétiens, ce qui fut devait être et perdure. Le mysterium crucis, axé sur le Golgotha à un moment donné, exerce son attrait et diffuse sa vérité provocatrice, dans tous les azimuts du temps et de l’espace. Le gibet du Calvaire est le parangon de toutes les croix du monde.

Cette vue dogmatique répugne aux incroyants. Mais le poids de la tradition chrétienne — fait historique elle-même — tantôt les détermine et tantôt les surdétermine à privilégier, en quelque manière, la croix des chrétiens. Vers celle-ci, se dirigent la plupart de leurs recherches et de leurs critiques.

Quand ils quittent la chrétienté, pour explorer d’autres cultures en quête d’autres staurologies, ils ne cessent guère de parler en Occidentaux et à des Occidentaux. D’où ces pauvres croix païennes mises en parallèles, traitées de survivances et situées dans la préhistoire, toujours par rapport au christianisme.

[10]

Pis encore : les Occidentaux ont perdu le sens du symbole, parce qu’ils ont perdu le sens de la métaphysique dont le symbolisme constitue le langage spécifique. Leur exégèse des doctrines orientales s’en trouve faussée au point que, dans leurs discours, ils les occidentalisent.

Avec René Guénon, qui veut pénétrer, lui aussi, le Symbolisme de la croix, tout change : la perspective, la méthode, les sources d’information et oserai-je dire jusqu’au sujet ?

Un kabbaliste converti et devenu kabbaliste chrétien (triste kabbale, triste christianisme) ne s’y est pas trompé : « Je tiens, écrivait Albert Frank-Duquesne, à René Guénon, que votre Symbolisme de la croix par tout ce qu’il passe sous silence, sauf par une allusion furtive et dédaigneuse dans l’introduction [2] est un livre révoltant et porteur d’une certaine griffe [3]. » En bon néophyte, Frank-Duquesne voit clair et condamne aveuglément. Notre livre n’est pas chrétien, du moins selon les opinions reçues que Guénon rapporterait à l’exotérisme. Subjectivement, il n’est pas davantage anti-chrétien. Mais n’étant avec le Christ, décide le censeur, il [11] est objectivement contre lui. N’en rappelons pas encore à l’ésotérisme. Des chrétiens mêmes, de stricte et de fidéiste observance, sourcilleront devant cet argument. Ainsi, Madame Noële Maurice-Denis-Boulet, disciple de saint Thomas d’Aquin, il est vrai, et non pas de Guillaume Postel, confirme le fait, mais l’interprète à sa façon : « Certains d’entre nous, observe-t-elle, sont particulièrement choqués dans leur foi par cet ouvrage. Il n’est pourtant pas anti-chrétien : c’est un livre nettement musulman et voilà tout [4]. »

Dans ce livre d’abord nettement musulman et, par conséquent, non-chrétien, nulle complaisance et nulle mauvaise conscience ne se manifestent [5] à l’endroit du christianisme. À l’enseigne du symbolisme de la croix, n’est pas logé ce que le lecteur occidental, de tradition chrétienne bon gré, mal gré, aurait pu croire et sans doute croyait. Le voici muni d’un premier avertissement : Le Symbolisme de la croix ne relève en aucune manière de son christianisme, ni ne l’allègue.

Voici un second avertissement. Dans ce livre nettement musulman, l’Occidental cherchera [12] en vain son islam. Qu’il se console : maint Oriental y perdra son arabe.

Le Symbolisme de la croix, livre nettement musulman, avons-nous répété en effet après Mme Maurice-Denis-Boulet. René Guénon eût approuvé. Mais qui en conviendrait parmi les fidèles et les docteurs de l’islam ?

Le Symbolisme de la croix est un livre musulman, autant et aussi nettement qu’on voudra, mais il l’est comme René Guénon était musulman ; c’est-à-dire conformément à l’idée que Guénon possédait, et qu’il a défendue, de l’islam. Idée vraie ? Idée fausse ? Pas question de trancher ni même de délibérer. Mais je constate et j’avise : idée peu banale. Si la religion de l’auteur musulman du Symbolisme de la croix trouble autant ses coreligionnaires que les orientalistes, la tâche urgente semble d’élucider l’islam de René Guénon.

Nous ne le ferons pas, sauf par ricochet. Car, en y prétendant, nous trahirions Guénon et son islam. L’islam de René Guénon, s’il faut croire celui-ci, n’est propre ni à Guénon ni à l’islam.

Guénon prétendait détester qu’on s’occupât de lui. J’explique des textes et m’interdit la psychanalyse que, du reste, Guénon vilipendait. Donc, pour René Guénon, la personne [13] de René Guénon, son « individualité » ne devait pas importer, ni en elle-même, ni dans son rapport, qu’il affirmait tout impersonnel, avec la doctrine exposée sous sa signature.

L’islam de René Guénon, c’est, suivant René Guénon, l’islam ; sa doctrine est la doctrine.

« Je n’ai pas d’autre mérite, écrivait-il à Frithjof Schuon, que d’avoir exprimé de mon mieux quelques idées traditionnelles [6]. »

La conception guénonienne de l’islam se donne, de même que toutes les spéculations de l’auteur, pour traditionnelle. Or, cette conception traditionnelle implique que l’islam, selon René Guénon, soit au fond, la Doctrine.

Que signifie en effet « traditionnel » pour Guénon ? Une tradition, c’est l’action par laquelle on transmet quelque chose ; et, par extension, ce qui est transmis. La Tradition, selon Guénon, c’est ce qui est transmis à partir d’une origine humaine et qui touche donc au surnaturel. La Tradition, pour que soit sûrement véhiculé et efficacement distribué son dépôt, s’embranche en plusieurs traditions. Ce sont voies convergentes, qui [14] traversent des paysages très variés, mais toutes ont deux niveaux. En surface, l’exotérisme, route du ciel, à grande circulation. En profondeur, l’ésotérisme, chemin pour quelques-uns, qui mène au-delà du ciel, mais au prix de quel péage !

Les exotérismes expriment par des symboles dogmatiques, qui paraissent s’exclure, une même vérité ésotérique.

L’islam exotérique est la religion musulmane, une religion entre d’autres ; et des innombrables religions, Guénon déclare l’unité transcendante. Au fond de l’islam, se révèle un ésotérisme identique aux ésotérismes grec, juif, chrétien, chinois, aztèque ; version musulmane de l’ésotérisme universel [7].

Ainsi, Guénon, dans des livres qui paraissent ressortir à une religion, ici l’islam, là l’hindouisme ou le taoïsme, réclame le témoignage d’autres traditions particulières. Car, en réalité, l’ésotérisme seul fait son sujet, dont il déchiffre partout, et notamment dans les religions, les traces qui ont nom symboles.

Voilà pourquoi si René Guénon avait embrassé [15] la religion musulmane et adhéré à une confrérie shadilite [8], et si la couleur islamique caractérise le Symbolisme de la croix, cette couleur n’est pas agressive et l’islam de Guénon sort de l’ordinaire. Voilà du même [16] coup, pourquoi je vais rapprocher le lecteur d’un livre musulman signé par René Guénon sans plus me préoccuper de l’auteur ni de ce qu’on est convenu d’appeler l’islam. Ce livre ne serait-il, au fond, ni guénonien ni musulman ? Au fond, dis-je encore. Fond est notre mot-clé ; il renvoie, au premier degré, à « Tradition » et au second à « ésotérisme ». Il renverra tantôt à « métaphysique », fond de la Tradition, et contenu de son ésotérisme.

Seul le fond nous retiendra, la Doctrine préservée dans l’ésotérisme où Guénon s’installe : doctrine traditionnelle, philosophia perennis [9] ; voire, sous réserves, philosophie [10] ; métaphysique.

[17]

Métaphysique : Guénon préfère ce dernier vocable à ses synonymes.

Deux définitions s’ensuivent. La première est banale. La seconde qui paraît découler de la première ne l’est pas.

« Ce qui concerne la métaphysique, c’est ce qui est au-delà de la nature [11]. » « Ce dont il s’agit pour [le métaphysicien], c’est de connaître ce qui est, et de le connaître de telle façon qu’on est soi-même, réellement et effectivement, tout ce que l’on connaît [12]. » Car, en métaphysique, vero sensu, stricto sensu, théorie implique réalisation.

Cette métaphysique-là, dont nous lorgnerons tout à l’heure la nature, est, pour Guénon, la métaphysique ; elle est sa doctrine qui coïnciderait avec la Doctrine, identique au fond, ou en l’ésotérisme, de chaque tradition. Par exemple, de la tradition islamique, où l’exotérisme reçoit sa part avec la religion musulmane. Ou d’une autre tradition, mais [18] l’Orient part favori. Non point de droit, car l’histoire secrète enseigne que la Tradition, descendue sur l’Hyperborée, s’est épandue partout ; mais à cause de la conjoncture.

« Dans les conditions intellectuelles où se trouve actuellement le monde occidental, la métaphysique y est chose oubliée, ignorée en général, perdue à peu près entièrement, tandis que, en Orient, elle est toujours l’objet d’une connaissance effective. Si l’on veut savoir ce qu’est la métaphysique, c’est donc à l’Orient qu’il faut s’adresser ; et, même si l’on veut retrouver quelque chose des anciennes traditions métaphysiques qui ont pu exister en Occident, dans un Occident qui, à bien des égards, était alors singulièrement plus proche de l’Orient qu’il ne l’est aujourd’hui. C’est surtout à l’aide des doctrines orientales et par comparaison avec celles-ci que l’on pourra y parvenir, parce que ces doctrines sont les seules qui, dans ce domaine métaphysique, puissent encore être étudiées directement. Seulement pour cela, il est bien évident qu’il faut les étudier comme le font les Orientaux eux-mêmes, et non point en se livrant à des interprétations plus ou moins hypothétiques et parfois tout à fait fantaisistes ; on oublie trop souvent que les civilisations orientales existent toujours et qu’elles ont encore des [19] représentants qualifiés, auprès desquels il suffirait de s’informer pour savoir véritablement de quoi il s’agit [13]. »

Peut-on suivre encore le conseil de Guénon ? Son Orient n’a t-il pas sombré dans le modernisme, comme celui de Kipling de T. E. Lawrence et des concessions internationales, qui en était d’ailleurs au premier stade de la décadence ? Il n’importe, il n’importe plus aux yeux du guénonien, du traditionnaliste qui, précisément, fut l’élève de Guénon. Il n’importe plus, puisque les questions de cours ont été traitées à la française.

René Guénon illustre en effet son propos et donne un exemple magistral qui épargne aux apprentis de se placer ailleurs, quand il scrute les traditions orientales, et puise son secours à des sources discrètes [14], afin de pratiquer la métaphysique, puis d’en tracer charitablement le panorama [15].

[20]

« [...] Bien que cela nous oblige à parler de nous, ce qui est peu dans nos habitudes, nous devons déclarer formellement ceci : il n’y a, à notre connaissance, personne qui ait exposé en Occident des idées orientales authentiques, sauf nous-même » [16].

Ainsi René Guénon s’autorise à certifier son œuvre impersonnelle et vérace. Aussi nous frappe-t-elle par son originalité relative, et nous apprend-elle, au cas particulier, à découvrir une métaphysique inattendue par le truchement non moins inattendu du symbolisme de la croix. De cette métaphysique, donc, sondons les bases.

2. BASES D'UNE MÉTAPHYSIQUE

Le Soi. Il ne faudrait pas dire qu’il est ou qu’il n’est pas. Il faudrait dire : le Soi, et les laisser à leurs jeux vains. Prenons cependant le [21] goût et l’art de ce dire. En balbutiant sur le Soi.

Le Soi : l’Absolu, le Parfait.

Absolu, ses attributs peuvent s’énoncer par une transposition analogique, dans l’universel, des diverses qualités ou propriétés des êtres dont il est le principe. Et de quel être, ne l’est-il pas ? Car on ne saurait rien lui nier, sauf toute négation. C’est pourquoi la terminologie négative trahit moins sa nature : il est absolument inconditionné et indéterminé. Il est illimité. Il n’est pas un, il n’est pas multiple. Il est Non-Dualité. Hors de lui, rien.

Dans sa perfection, notre entendement distingue un mode actif, l’Infini, et un mode passif, la Possibilité universelle, qui n’est ainsi qu’une face de l’Infini. Or, le réel et le possible sont métaphysiquement identiques.

Absolu et Parfait, le Soi comprend le Non-Être et l’Être. Le Non-Être ou Non-Dualité est au-dessus, ou compréhensif lui-même, de l’Être ou Unité.

Le Soi ne crée ni n’émane. « Il développe seulement les possibilités indéfinies qu’il comporte en soi-même, par le passage relatif de la puissance à l’acte, à travers une infinité de degrés, et cela sans que sa permanence essentielle en soit altérée. Ce passage, soulignons-le, n’est que relatif parce que ce développement [22] n’en est un à vrai dire qu’autant qu’on l’envisage du côté de la manifestation » [17].

Le côté de la manifestation, nous y sommes, auteur, lecteur et préfacier. C’est même la raison pour laquelle notre entendement distingue encore, mais sous un autre rapport, et dans le Soi absolu et parfait, le Non-Manifesté et le Manifesté (ou la Non-Manifestation et la Manifestation). Car la Possibilité, identique à la Réalité universelle, ne serait pas universelle elle-même, si elle n’incluait les possibilités de non-manifestation comme les possibilités de manifestation [18].

Toute possibilité qui est une possibilité de manifestation doit nécessairement se manifester par là-même. « Inversement, toute possibilité qui ne doit pas se manifester est une possibilité de non-manifestation. Si l’on demandait cependant pourquoi toute possibilité ne doit pas se manifester, c’est-à-dire pourquoi il y a à la fois des possibilités de manifestation et des possibilités de non-manifestation, il suffirait de répondre que, le domaine de la manifestation étant limité par là-même qu’il est un ensemble de mondes  [23] ou d’états conditionnés (d’ailleurs en multitude indéfinie), ne saurait épuiser la Possibilité universelle dans sa totalité ; il laisse en dehors de lui tout l’inconditionné, c’est-à-dire précisément ce qui, métaphysiquement, importe le plus ».

Cet inconditionné appartient au domaine de la Non-Manifestation. Celle-ci se situe par-delà l’Être, qui est déjà une détermination, dans le Non-Être qu’il ne faut pas confondre avec le néant, mais qui est au contraire un principe et, au contraire de l’Être, le plus universel des principes [19].

Dans le Non-Manifesté sont comprises toutes les possibilités de Non-Manifestation, mais aussi toutes les possibilités de manifestation en tant qu’elles sont à l’état non manifesté. L’Être lui-même appartient au Non-Manifesté, [24] ou au Non-Être, puisqu’il est le principe de toute manifestation.

Cet Être, s’il relève en lui-même du Non-Manifesté, comprend toutes les possibilités de manifestation, en tant qu’elles se manifestent. Ces possibilités de manifestation manifestées constituent le domaine de la Manifestation intégrale. L’Être enveloppe donc l’Existence universelle, et celle-ci embrasse la multiplicité indéfinie des modes de la manifestation [20].

La Manifestation intégrale, ou l’Existence universelle, ou, en bref, le Manifesté, est, prise dans son ensemble, une modification [21] transitoire et contingente du Soi. Elle est donc réelle dans un sens, et illusoire dans un autre [22].

Reprenons acte que nous y sommes...

Le Soi seul, dans l’absoluité et la perfection de sa Non-Manifestation, est absolument et parfaitement réel. « Tout le reste, sans doute, [25] est réel aussi mais seulement d’une façon relative, en raison de sa dépendance à l’égard du principe et en tant qu’il en reflète quelque chose, comme l’image réfléchie d’un miroir tire toute sa réalité de l’objet sans lequel elle n’aurait aucune existence ; mais cette moindre réalité, qui n’est que participée, est illusoire par rapport à la réalité suprême, comme la même image est aussi illusoire par rapport à l’objet ; et si l’on prétendait l’isoler du principe cette illusion deviendrait irréalité pure et simple » [23].

Le Manifesté procède d’une polarisation de l’Être, ou Unité principielle, en une Essence déterminante (la Purusha des Hindous), et une Substance indifférenciée (Prakriti). Entre ces deux pôles jaillissent les manifestations de tous modes.

Trois mondes se les répartissent : le monde de la manifestation corporelle, le monde de la manifestation subtile, le monde de la manifestation spirituelle. Au monde corporel, ou matériel, correspond le mode physique et la faculté de l’intuition sensible. Au monde subtil, au monde de l’âme, correspond le mode psychique et la faculté de l’imagination dont la raison est inséparable.

[26]

Enfin, l’intellect pur, ou l’intuition transcendante, assimile le mode métaphysique de la manifestation, et celui-ci se manifeste dans le monde spirituel, ou encore informel.

Les trois états dont l’homme est susceptible, en tant qu’individualité, symbolisent les trois mondes, et en ouvrent l’accès. La veille et le rêve lui donnent respectivement conscience de la manifestation grossière et de la manifestation subtile. Le sommeil profond et ses analogues, l’extase et la mort, débouchent sur l’état causal et informel.

L’informalité caractérise en effet le monde et le mode, supérieur de la manifestation. Les êtres qui le hantent ne forment pas autant d’individus, mais s’ordonnent en hiérarchies spirituelles. Chaque être du monde intermédiaire et du monde inférieur possède, en revanche, une individualité qui est sa prison. Ou, au moins, son enceinte. Mais toute enceinte est, du point de vue de l’absolu, une prison. Et elle l’est subjectivement, je veux dire du point de vue de l’individualité, aussitôt que celle-ci prend, ne serait-ce que théoriquement d’abord, le point de vue de l’absolu.

Car le soi, dans l’être, sa vraie personnalité, se reconnaît alors prisonnier.

Tout être manifesté tient ainsi d’un état soit formel, soit informel. Tout être du Manifesté [27] est contigu, dans son aspect manifesté, au Non-Manifesté qui le sous-tend ou l’enveloppe (selon le point de vue de l’un ou de l’autre). Hors du Soi, rien. La corollaire éclate : en tout, le Soi, ou tout dans le Soi. Qu’importe sinon de connaître et de réaliser cette vérité ?

3. FIN ET MOYENS DE L’INITIATION

L’homme, quant à son individualité, relève du Manifesté, tient de l’état formel et au monde d’en-bas. Il occupe sans doute en ce monde un poste central, mais l’inconfort du lieu, qui va croissant au rythme de l’involution, le voue à ne point s’en satisfaire. Améliorer son état, ou bien en changer (comment sera-ce possible ?), tels sont, dans un choix offert à son désir, les deux buts, à courte et à longue portée, aptes à le combler, également aptes selon le cas. Car chaque individu éteint son désir et accomplit sa vocation quand il touche le but choisi. Or, à chacun sa visée : soit le salut qui réserve au [28] mort, dans l’union à Dieu, la béatitude [24] ; soit la Délivrance, où l’individualité disparaît — et avec elle toute sujétion — par la conscience qu’elle réalise de son caractère illusoire, et du seul Réel.

Les croyants en masse espèrent le salut. La religion le leur facilite, pourvu qu’ils suivent les règles du jeu de la piété. Et ils s’en contenteront, comme les plus impatients parmi eux se contentent dès ici-bas de l’expérience unitive.

Mais d’autres hommes, petit troupeau, ressentiraient le Paradis et ses arrhes mystiques, comme une prison. L’inconfort de notre condition revêt pour eux son authentique visage d’aliénation essentielle : Je n’est pas seulement mal à l’aise ; Je est un autre. Aussi, refusant l’opium du peuple, ils tendent à dépasser la manifestation en s’affranchissant entièrement, par la réalisation métaphysique, de l’existence individuelle.

À leur cas, nous nous bornerons.

[29]

Car le cas des croyants ressortit aux religions et, plus généralement, à l’exotérisme. René Guénon n’empiète pas sur sa juridiction. Mais l’ésotérisme, qui d’ailleurs indique la mesure de l’exotérisme, fait son sujet. Il avance donc la théorie de l’initiation comme un chapitre très morcelle, très dispersé de son cours de métaphysique [25]. Car l’initiation, c’est l’ouverture, et le chemin et la marche vers la Délivrance.

Le Soi est le principe permanent dont l’être manifesté, l’être humain par exemple, n’est qu’une modification transitoire et contingente. Il habite donc tous les états et tous les êtres, quelles que soient les modalités de sa manifestation. Il habite notamment l’homme. Pourquoi notamment ? Par deux raisons : d’abord l’homme est, dans son état, en majesté, ombre d’Adam au milieu du jardin. Je n’insiste pas et cours au plus pressé, au plus pressant : c’est nous qui sommes embarqués et le problème de l’homme nous requiert au premier chef.

Dans le cœur de l’homme, ainsi qu’au centre vital de chaque être, le Soi repose comme soi : graine, germe, semence. Il est en moi ma personnalité : [30] fine pointe de l’âme, Urgrund, abîme, étincelle, feu, lumière incréée, essence divine.

Or, pour devenir ce que je suis, la connaissance de soi s’impose, car c’est connaître le Soi et connaître le Soi c’est être le Soi. La connaissance en effet entraîne la réalisation et l’être ne peut se réaliser que par la connaissance. Car toute connaissance véritable est immédiate et effective : on devient ce qu’on connaît, absolument. Une pareille connaissance, l’entendement, ou la raison, en est incapable. Car l’entendement reflète simplement, dans l’ordre individuel et en correspondance avec le cerveau, la faculté supra-individuelle de l’intuition intellectuelle, ou transcendante, laquelle correspond au cœur dans l’ordre du Soi. Participant de l’intuition universelle, coextensive non seulement à l’Être mais à la Possibilité universelle, qui est un aspect du Principe, elle est capable des principes éternels et immuables et révèle, au niveau métaphysique, le Principe même, le Soi.

Plus intime que moi au fond de moi, ma personnalité, mon soi est la présence du Soi. Telle est donc la découverte qu’opère l’intuition transcendante. Or, la connaissance et l’être sont deux faces d’une unique réalité. Prendre conscience de l’Identité suprême du [31] soi et du Soi, c’est réaliser le Soi. La réalisation se complète en même temps que la conscience grandit, sur l’échelle des états multiples de l’être.

Dans une première phase, que les anciens rapportaient aux « petits mystères », l’individualité s’étend indéfiniment. Ses possibilités propres s’actualisent et constituent comme des prolongements multiples et la prolongent en divers sens au-delà du domaine corporel. Ces pseudopodes établiront ensuite la communication avec d’autres états. Cet état-ci est encore formel, et même individuel. Mais l’individu y acquiert, dans la perfection de son état, le sens de l’éternité.

Les états de la deuxième phase, objet des « grands mystères », sont, au contraire, supra-individuels. Leurs conditions contrastent avec les conditions de l’état humain. Cette phase comprend plusieurs étapes depuis l’obtention d’états informels qui appartiennent encore à l’existence manifestée jusqu’au degré d’universalité qui est celui de l’être pur. Par hiérarchies spirituelles, on désigne précisément « l’ensemble des états de l’être qui sont supérieurs à l’individualité humaine, et plus spécialement des états informels ou supra-individuels, états que nous devons d’ailleurs regarder comme réalisables par l’être à partir de l’état [32] humain et cela même au cours de son existence corporelle et terrestre » [26].

L’état de la troisième phase est à peu près inexprimable, sauf en termes négatifs, comme il advient pour le Principe dont tous les voiles sont maintenant tombés. C’est un état absolument inconditionné, affranchi de toute limitation. Un homme l’atteint très rarement dès ce monde. On le nomme tantôt Délivrance, tantôt Union : il ne s’agit jamais que de la reconnaissance de l’Identité suprême [27].

En posant l’Identité suprême, nous justifions métaphysiquement l’existence de deux points de vue offerts à l’homme : celui de l’universel et celui de l’individuel. Nous affirmons que le premier seul, offert à l’homme certes, mais non-humain, perçoit la réalité absolue. Et l’Identité suprême, perceptible du seul point de vue de l’universel, oblige à reconsidérer de ce même point de vue — qui, sans elle, échapperait à l’homme — le sens de la fin et des moyens de l’initiation.

[33]

D’abord, réduisons une difficulté théorique. Comment l’homme, a-t-on pu être tenté d’interroger, deviendrait-il un autre être que l’homme ? Est-il vraiment un homme, ou bien ne l’est-il pas ? L’absurdité guetterait... Réponse sans ambages : « C’est en tant qu’il est autre chose que l’être qui est un individu humain dans un de ses états n’est plus soumis aux conditions de l’existence humaine. [...] La personnalité est le principe transcendant d’un individu humain [...] dans un certain état, et autre chose dans les autres états. »

Ensuite l’homme, en tant qu’individu, n’est pas premier au regard de l’absolu ; et même pas absolument réel. Le Soi est premier. Quand nous situons le Soi dans le moi, c’est manière de parler, selon notre point de vue ; inévitable en pratique. Mais ne lui attribuons pas d’autre mérite que celui de la commodité. Au vrai, le Soi n’est pas dans le soi qui serait dans le moi. Le moi est dans le soi qui est le Soi. Au plus vrai encore, le moi n’est pas, et le Soi est le soi. Le Soi est. Le Soi. La conscience de soi est la conscience du Soi ; c’est aussi la conscience de la rétroversion à quoi nous nous essayons dans la manipulation suggestive des mots. Et cette conscience n’est pas celle que [34] le moi prend du Soi ; non plus que le moi ne détruit le moi ou ne recherche le Soi. Un principe supérieur se lève dans le moi qu’il contient, chasse les spectres, dont le moi, et se connaît comme Principe : soi en moi consciemment Soi, au sacrifice puis à l’annihilation du moi ; Soi reconnaissant le soi. Le Soi absolument réel, est seul à chercher, à connaître et à réaliser, à être. Que chercherait-il, que connaîtrait-il et réaliserait-il, que serait-il sinon la seule Réalité absolue le Soi même ?

Enfin, s’il est réaliste d’admettre en théorie provisoire le fait que l’état humain impose à l’initié sa plate-forme de départ, gare encore au lexique opératif qui sert à décrire, de notre point de vue, le processus initiatique. Il nous sert, mais il dessert la réalité métaphysique, autant dire la réalité. Du point de vue métaphysique, en effet, ou du point de vue de la réalité, il ne s’agit ni d’inventer ni de produire une nouveauté. Rien à fondre, rien à unir. L’Identité suprême est éternellement réelle. Identité, et non pas union ou unité. Identité ou Non-Dualité. Pour moi, qui vis, en tant que moi, dans le temps, elle existe virtuelle. Elle se réalisera par la conscience que l’âme personnelle de l’homme est en contact indissoluble avec le Principe absolu et parfait ; le soi avec le Soi.

[35]

Mais le miroir de l’individualité renverse les images, et, puisque je n’ai pas traversé la glace, retour m’incombe au point de vue de l’homme et au lexique opératif.

Je dois donc rechercher le Soi. Mon individualité doit s’ébranler en quête du soi, où il touchera le Soi. En cette recherche, en cette quête réside la seule méthode de libération. Elle se particularise à un premier degré en l’Adoration du Parfait et la connaissance de l’Absolu. Les rites favorisent cette adoration et cette connaissance : rites exotériques d’une piété à laquelle l’initié confère une vertu singulière ; rites ésotériques dont les rythmes émeuvent par résonance tous les plans de l’être. Mais au commencement est l’attention ; au fond est l’attention. L’attention est nécessaire et suffisante : tout conspire, sur le chemin de l’initié, à la fortifier, jusqu’à l’obsession du souci et du souvenir de Dieu. Toute autre obsession passera donc à l’écart. L’initié fuira le divertissement et vendra son bien pour acheter la perle merveilleuse. Tant pis pour les amateurs de techniques d’extase, les curieux de recettes et les amoralistes, voire les immoralistes d’un pseudo-ésotérisme. Toute vie spirituelle, fût-elle initiatique, surtout initiatique, commande l’exercice des vertus, la soumission des volontés, et [36] le silence des désirs au profit du Désir [28].

L’initié, à qui l’on suppose évidemment des qualifications qui lui donnent une chance, travaille donc en son for intérieur. Pour qu’il adore et connaisse mieux, la méthode se particularise encore : en rites, disions-nous, suivis dans l’exotérisme ; en techniques proprement ésotériques aussi. Mais l’initié ignorait peut-être la lettre de ces techniques ; il en ignorait sans doute le bon usage, c’est-à-dire l’usage efficace, et l’art d’exploiter les rites exotériques ; il ne serait pas vraiment un initié, s’il n’avait reçu l’influence spirituelle qui, d’initié en initié, et depuis une source non-humaine, [37] est transmise au sein des sociétés initiatiques dont aucune tradition ne manque.

Ainsi, l’initiation, en un premier sens, est « essentiellement la transmission, par des rites appropriés, d’une influence spirituelle destinée à permettre à l’être qui est aujourd’hui un homme d’atteindre l’état spirituel que les traditions désignent comme l’« état édénique », puis de s’élever aux états supérieurs de l’être et enfin d’obtenir ce qu’on peut appeler indifféremment la « Délivrance » ou l’état d’« Identité suprême » [29].

En ce sens, l’initiation est l’entrée sur le chemin ; mais le mot signifie aussi ce chemin lui-même et le voyage.

*
*   *

Entre toutes les traditions, René Guénon avait choisi. Il avait choisi parce que le syncrétisme lui était odieux et insensé. Il avait choisi, à titre individuel, la tradition islamique. Le Symbolisme de la croix porte, davantage qu’aucun livre de son auteur, la marque de cette tradition particulière. Un mot n’en sera donc pas inutile au lecteur qui aborde [38] Guénon avec le présent ouvrage, et nous résumerons en même temps à l’extrême le chapitre de l’initiation.

La tradition islamique est une branche, de la Tradition universelle. Elle présente donc un exotérisme et un ésotérisme.

L’exotérisme, en Islam, a nom shariyah, qui signifie « grande route ». L’ésotérisme a nom haqiqah, qui signifie « vérité », vérité intérieure s’entend. La shariyah est l’écorce, la haqiqah le noyau. La shariyah est la circonférence, la haqiqah le point central.

Pour aller de l’écorce au noyau et passer de la fidélité à la gnose, le musulman empruntera l’un des innombrables rayons du cercle. Chaque rayon, équivalent aux autres, offre un chemin, tariqa, de la sharyiah vers la haqiqah. Tariqa et sharyiah, le moyen et la fin constituent ensemble le taçawwuf. Taçawwuf, ce mot qu’on francise communément et assez bizarrement en « soufisme », Guénon, le traduit, selon l’esprit, par « initiation ».

Pour viatique, l’initié reçoit l’influence, la bénédiction, la baraka du cheikh, dont l’ascendance ésotérique, la salsilah, remonte au Prophète et qui, désormais, guidera ses pas.

Cet initié était prédestiné. Il suivra les préceptes de la religion musulmane, et sa démarche opérera un travail intérieur.

[39]

« C’est par ce travail intérieur seul que l’être s’élèvera de degré en degré, s’il en est capable, jusqu’au sommet de la hiérarchinitiatique, jusqu’à l’« Identité suprême », état absolument permanent et inconditionné, au-delà des limitations de toute existence contingente et transitoire, qui est l’état du véritable çûfî [30]. »

4. PEUT-ON DÉMONTER
RENÉ GUÉNON ?


La croix passe à raison pour un symbole majeur. René Guénon va montrer que la raison est plus générale, et donc meilleure que celle des chrétiens ; la plus générale même et que, par conséquent, la marque formée par deux traits croisés est le symbole des symboles.

Or, la métaphysique ignore une méthode plus pertinente que le symbolisme. Car le symbole, réfléchi par l’imagination et par la [40] raison sur l’intellect transcendant, désigne les réalités inconcevables et ineffables du royaume des cieux. En analysant et en contemplant le symbolisme de la croix. En contemplant la croix et en analysant son symbolisme, Guénon interpellera la métaphysique, et la métaphysique s’expliquera au plus haut degré de son langage.

Les fruits d’une pareille contemplation et d’une pareille analyse, appliquées, selon les règles traditionnelles, aux symboles que la croix embrasse — et quel être échapperait à la correspondance universelle ? — Guénon, initié charitable, les a colligés dans son œuvre entière.

Peut-être notre lecteur, mis en goût, s’en ira les récolter ensuite. Ni son loisir ni son effort n’y seront gâchés, et je m’en réjouirai pour lui. Avisons-le seulement que, pour connaître Guénon, il faut lire Guénon, et de même pour le comprendre. Guénon se connaît et se comprend par Guénon [31].

[41]

Ainsi, dans le cadre esquissé au cours des pages précédentes, viendront se ranger les masses et les détails de l’ésotérisme, produits par un « exposé des doctrines traditionnelles [42] à l’égard desquelles les individualités et la nôtre aussi bien que toute autre » — assure son auteur — « ne comptent absolument pour rien » [32].

Bel et bien, oui. Mais vrai ? Guénon ne prend-t-il pas, et prendrions-nous avec lui, la croix du sud, pour l’étoile polaire ?


[1] Paris, les Éditions Véga, 1931 ; 1950 ; 1957. Une première version de plusieurs chapitres a été publiée dans la revue La Gnose (fondée par Guénon) en 1910-1911. Elle ne contredit sur aucun point l’ouvrage achevé.

[2] Cf., dans la présente édition. (R.A.).

[3] Cité par René Guénon, Études traditionnelles, 1949. p. 193.

[4] « L’ésotériste René Guénon. Souvenirs et jugements », La Pensée catholique, 1962, p. 139, n. 2.

[5] Le contenu latent du psychisme de Guénon ne nous intéresse pas ici.

[6] Citée par Frithjof Schuon, « L’Œuvre », Etudes traditionnelles, N° spécial consacré à René Guénon, juillet-novembre 1951, p. 261.

[7] Une présentation des principales formes historiques, occidentales et orientales, de la Tradition, à la lumière de la Tradition même, occupe la seconde partie du petit livre, précieux et guénonien, de Luc Benoist, L’Esotérisme, Paris, P.U.F., 1963 (Coll. « Que sais-je »).

[8] Sur l’entrée de René Guénon en Islam, cf. Paul Chacornac, La Vie simple de René Guénon, Paris, Les Editions traditionnelles, 1957, pp. 43-50. Je résume sans garantir.

Fin 1910, Guénon rencontre le Suédois J. G. Aguéli (Ivan Aguéli de son nom d’artiste). Celui-ci était entré dans l’islam et dans le soufisme en Egypte, avant 1907, sous la conduite du cheikh Elish Abder Rahman El-Kebir ; il avait adopté le nom Abdul Hâdi. En 1912, de son propre aveu, René Guénon devenait musulman et recevait, par l’intermédiaire de Abdul Hâdi, la baraka du cheikh Elish dont ce dernier était le délégué.

Guénon s’établit au Caire en mars 1930 et l’an suivant paraissait le Symbolisme de la croix dans sa version définitive (l’ébauche étant de 1910-1911). On saisit pourquoi ce livre est dédié : « À la mémoire vénérée de Es-Sheikh Abder Rahman Elish El-Kébir, à qui est due la première idée de ce livre. Meçr El.Qahirah 1329-1349 H. [sc. Le Caire 1911, 1912-1930, 1931]. »

J’ajoute que, selon d’autres témoignages, inédits, René Guénon, lors de son séjour en Algérie (Sétif, 1917-1918 ; Hammam Rirha en été 1918), aurait reçu la baraka du célèbre cheikh El-Alaoui, de Mostaganem. Je garantis encore moins. (Sur la terminologie de l’ésotérisme islamique, cf. infra).

Auparavant René Guénon avait eu un ou plusieurs maîtres hindous, en France, au début de 1909 au plus tard selon Chacornac (op. cit., p. 42), et probablement en 1904-1905 selon Jean Reyor (« En marge de la Vie simple de René Guénon », Etudes traditionnelles, janvier-février 1958, p. 7).

[9] Sur la locution et la notion de philosophia perennis avant Guénon (Steuchus, Leibniz) et chez Guénon, cf. Georges Vallin, La Perspective métaphysique, Paris, pp. 32-33. (Cette thèse de doctorat ès lettres est, croyons-nous, la première d’inspiration guénonienne). Après Guénon, Aldous Huxley a popularisé The Perennial Philosophy (Londres, Chatto and Windus, 1946. Trad. fr. La Philosophie éternelle, Paris, Plon, 1951) des idées traditionnelles que la promiscuité des auteurs cités semble avoir parfois rendues un peu folles...

[10] « Ayant écrit A Brief Introduction to Hindus Philosophy, destinée à mes étudiants, je lui en communiquai [sc. à R. G.] le texte avant même d’avoir envoyé le manuscrit à l’éditeur. »

Quand on se rappelle sa condamnation sans appel de la « philosophie » moderne, on sera peut-être surpris d’apprendre que, après quelques réserves initiales, il avait fini par admettre sans aucune difficulté qu’en anglais ce terme « philosophy » pouvait être accepté pour rendre ce qu’en ses propres ouvrages, il avait constamment essayé de suggérer par le terme « métaphysique ». F. Vreede, « In : memoriam René Guénon », Etudes traditionnelles, N° spécial consacré à René Guénon, juillet-novembre 1951, p. 342.

[11] La Métaphysique orientale, Paris, Chacornac, 1939, p. 7.

[12] Id., p. 14.

[13] Id., pp. 5-6.

[14] « Nous n’avons point à informer le public de nos véritables sources... Celles-ci ne comportent point de références. » R. Guénon, Le Voile d’Isis, novembre 1932, p. 734, cité par p. Chacornac, La Vie simple de René Guénon, op. cit., p. 97.

[15] Voir la liste des ouvrages spécifiquement métaphysiques de Guénon. Le Symbolisme de la croix y figure, mais ce livre fournit, en prime, de nombreux exemples d’application et une leçon de méthodologie. Aussi l’a-t-on choisi pour le présent volume.

[16] La Crise du monde moderne, Paris, Les Éditions traditionnelles, 1957, p. 119.

[17] Les États multiples de l’Être, op. cit.

[18] Ne pas confondre la Possibilité avec les potentialités. Celles-ci ne s’appliquent qu’à l’égard du devenir, ou de la Manifestation.

[19] Expliquons : « En dehors de l’Être, il y a donc tout le reste, c’est-à-dire toutes les possibilités de non-manifestation, avec les possibilités de manifestations elles-mêmes en tant qu’elles sont à l’état non-manifesté et l’Être lui-même s’y trouve inclus, car, ne pouvant appartenir à la manifestation, puisqu’il en est le principe, il est lui-même non-manifesté. Pour désigner ce qui est ainsi en dehors et au-delà de l’Être, nous sommes obligés, à défaut de tout autre terme, de l’appeler le Non-Être ; et cette expression négative, pour nous, n’est à aucun degré synonyme de néant. » (Les États multiples de l’Être, op. cit., p. 31).

[20] Remarquons : Si l’Être est le Principe de la Manifestation, l’Existence se définit comme la manifestation intégrale de l’ensemble des possibilités que comporte l’Être et qui sont d’ailleurs toutes les possibilités de manifestation.

[21] Aussi, les mots « création » et « émanation » sont-ils inadéquats.

[22] En particulier, le Mal n’existe pas du point de vue universel, parce que le Parfait ne saurait se manifester sous sa forme.

[23] Les États multiples de l’Être.

[24] Le mysticisme offre à qui y réussit des prémices de la béatitude posthume. Il est, selon Guénon, affaire de sentiments et transporte l’Être en des états où l’individualité n’est point abolie. Dans l’union mystique, il y a Dieu, conçu et éprouvé en mode personnel, et il y a l’homme individuel ; unis certes mais jamais la Non-Dualité absolue ne triomphe.

[25] Deux livres sont cependant exclusivement et expressément consacrés aux problèmes de l’initiation.

[26] Les États multiples de l’Être, op. cit., p. 100.

[27] Le sort posthume de l’initié est en continuité avec l’état que son individu alité a atteint dans les conditions de l’existence corporelle. La mort, en l’occurrence n’accomplit pas de miracles, et il n’y a qu’une vie. Le degré de sa connaissance fixe la condition de l’Être désincarné.

[28] « Toute voie de réalisation spirituelle, qu’on la qualifie de « mystique », d’« initiatique » ou de « métaphysique », commence par la vie purgative, par une ascèse, et cela dans quelque lignée traditionnelle que ce soit.

Un catéchisme d’Apprenti au Rite Ecossais Ancien et Accepté le dit explicitement :

D. Que venez-vous faire en Loge ?

R. Vaincre mes passions, soumettre ma volonté et faire des progrès en Maçonnerie.

Cela : l’exercice des vertus et l’abandon de la volonté propre, c’est de tous les temps et sous toutes les latitudes la condition préliminaire d’une vie spirituelle.

Aussi n’y insisterons-nous pas, encore qu’il nous ait paru indispensable de le rappeler, car Guénon n’en parle pas, pour la simple raison qu’il lui semblait que cela allait sans dire. Cela ira encore mieux en le disant. » Jean Reyor, « En réponse à quelques lecteurs », Le Symbolisme, octobre-décembre 1966, pp. 76-77.

[29] Jean Reyor, avant-propos à R. Guénon, Initiation et réalisation spirituelle, op. cit., p. 6.

[30] René Guénon, « L’Esotérisme islamique », L’Islam et l’Occident, 2e éd., Marseille, Les Cahiers du Sud, 1947, p. 159. En sept pages (pp. 153-159), l’auteur a résumé très précisément sa vue du sujet, que le titre délimite.

[31] Au lecteur, introduit par le présent volume — son texte et sa préface — je ne conseillerai donc pas de poursuivre par la lecture d’un ouvrage critique.

À la rigueur, pourrait-il survoler l’œuvre au ressort intellectuel de laquelle notre volume l’accoutume, en lisant la Vie simple de René Guénon, par Paul Chacornac, dont je répète la référence : Paris, les Editions traditionnelles, 1958, ouvrage autorisé. Mais l’important et le plus efficace sera de méditer, au cours de lectures et de relectures, cette œuvre qui se suffit à elle-même. Pour allécher et orienter le lecteur, j’en propose l’inventaire suivant :

Cours de métaphysique : Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues (1921). L’homme et son devenir selon le Vêdânta (1925). Le Symbolisme de la Croix (1931). Les États multiples de l’être (1932). La Métaphysique orientale (1939). La Grande Triade (1946).

Par exception, j’ajoute mention d’un article, mais c’est parce qu’il ébauchait un livre que Guénon ne terminera pas et que son importance didactique est elle-même exceptionnelle : « Les conditions de l’existence corporelle », Etudes traditionnelles, janvier, février, mars 1932.

Symbolisme :

Symboles fondamentaux de la science sacrée (1962).

Initiation :

Aperçus sur l’initiation (1946).

Initiation et réalisation spirituelle (1952).

Critique du Monde moderne : Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion (1921). L’Erreur spirite (1923). Orient et Occident (1924). La Crise du monde moderne (1927). Le Règne de la quantité et les signes des temps (1945).

Études particulières : L’Esotérisme de Dante (1926). Le Roi du monde (1927). Saint-Bernard (1929). Autorité spirituelle et pouvoir temporel (1929). Les Principes du calcul infinitésimal (1946). Aperçus sur l’ésotérisme chrétien (1954). Études sur la franc-maçonnerie et le compagnonnage (1964). Etudes sur l’hindouisme (1966). Pour celui que Guénon aura converti à la vie initiatique, d’autres lectures s’imposeront, à commencer par celle des livres sacrés de sa tradition. Mais cette dernière lecture, et celle des maîtres spirituels, seront compris dans l’engagement qu’il aura noué, au plan ésotérique ; renoué (ou noué s’il change de religion) au plan exotérique avec une tradition.

[32] Initiation et réalisation spirituelle, Paris, Les Éditions traditionnelles, 1952, p. 108.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 12 juillet 2019 9:03
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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