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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Edouard CLAPAREDE, MORALE ET POLITIQUE ou Les vacances de la probité (1940)
Extrait


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Edouard CLAPAREDE (1873-1940), MORALE ET POLITIQUE ou Les vacances de la probité. Neuchatel: Éditions de la Baconnière, 1940, 202 pages. Une oeuvre réalisée conjointement par Stanislas de Sainte Agathe (bénévole, Paris) et Pierre Palpant (bénévole, Paris).

EXTRAIT

LA FORCE ET L’ESPRIT

La question de la Morale et de la Politique est d’une cruelle actualité. Il en a d’ailleurs toujours été ainsi, je veux dire qu’à toutes les époques elle était d’actualité. Et les remarques qui suivent auraient aussi bien pu être présentées en 1909 ou en 1889. Les événements auxquels nous assistons depuis quelques années nous font cependant apercevoir, comme au travers d’une loupe énorme, certaines abdications morales, doublées du reste de non moins curieuses abdications intellectuelles. Ces abdications ne laissent pas d’intéresser le psychologue, sans être rien de très nouveau pour lui. Elles méritent surtout de retenir l’attention du moraliste chrétien, comme celle du simple honnête homme.

Mon propos n’est pas, d’ailleurs, de critiquer tels ou tels événements de la vie nationale ou internationale, en les considérant en eux-mêmes, mais seulement d’examiner les réactions qu’ils produisent dans nos milieux bourgeois soi-disant pénétrés de la morale chrétienne et vitupérant, à journée faite, les « sans-Dieu ».

Il appert en effet que ces réactions, étant souvent le contraire de ce qu’elle devraient être, vont grossir le courant favorable à la Force, alors que ceux qui s’en rendent coupables souhaitent sincèrement le triomphe de l’Esprit. Invraisemblables contradictions logiques ! Il n’y aurait qu’à en sourire si elles n’entraînaient pas les conséquences les plus redoutables pour la vie publique et aussi pour la vie privée, en disloquant les notions morales les plus élémentaires.

 

LA FORCE ET L’ESPRIT

Une politique, en tant qu’elle est l’expression d’un idéal — ce qu’on appelle aujourd’hui une idéologie — ne saurait être discutée, car elle enferme un credo philosophique (social, moral, religieux, ou esthétique). Or un credo ne peut être discuté ; on ne peut le démontrer par a+b. C’est un Absolu, que chacun accepte ou rejette suivant qu’il le juge bon ou mauvais, beau ou laid.

Je pense que l’on peut répartir, en dépit de leurs infinies différences de détail, toutes les idéologies en deux groupes, celles de la Force, et celles de l’Esprit.

I. — Les idéologies de la FORCE prennent pour idéal la puissance. Pour elles, le bien est ce qui assure ou augmente celle-ci, le mal, tout ce qui est capable de l’ébranler. La religion de la Force est assurément une religion fort séduisante. C’est qu’elle répond à des tendances très profondes, ancrées depuis toujours dans tout organisme vivant. La lutte pour l’existence anime tous les êtres, du bas en haut de l’échelle, depuis les plus humbles réactions de défense d’un infusoire jusqu’à la « volonté de puissance » d’un Nietzsche. Nos dispositions agressives tendent à se déchaîner envers tout ce qui contrarie la libre expansion de notre moi. Toute l’humanité passée, toute l’animalité, dont les échos résonnent encore au-dedans de nous, dont les passions bouillonnent au tréfonds de nos êtres, nous convient à choisir l’idéologie de la Force.

La Force, je l’ai dit, s’annexe tout ce qui peut la servir, même la vérité, même la justice ! Ouvrez Mein Kampf à la page 200 de la Volksausgabe et vous y lirez :

La propagande... n’a pas à rechercher objectivement la vérité, dans la mesure où celle-ci est favorable aux autres, pour la présenter ensuite à la masse avec une sincérité doctrinaire ; elle a à servir sans relâche la cause propre qui lui est confiée. — On a commis une erreur fondamentale (grundfalsch), au cours de la discussion sur la culpabilité dans le déclenchement de la guerre, en s’efforçant seulement de montrer que l’Allemagne ne pouvait pas être rendue responsable de la catastrophe ; ce qu’il fallait faire, c’était imputer la faute exclusivement à l’adversaire, même si cela n’était pas conforme aux faits...

C’est clair et net : pour les dictatures, n’est juste et vrai que ce qui ne risque pas de porter atteinte à la Force. A leur propre Force, bien entendu. Car est juste et vrai tout ce qui porte atteinte à celle de l’adversaire.

La Force hait la liberté, et avec raison : car la liberté est l’atmosphère où s’épanouissent d’elles-mêmes la vérité et la justice, comme certaines fleurs sortent du sol dès que celui-ci est ensoleillé.

La Force a un prestige énorme. Beaucoup de gens, pourtant pas inintelligents, sont véritablement conquis par les parades, par la violence de certains discours, où les éclats de voix tiennent lieu d’arguments.

Mais soyons juste, et reconnaissons que la doctrine de la Force a ses beautés : ne suscite-t-elle pas des actes magnifiques d’héroïsme, d’abnégation ? A tel point que, dépeinte par ses zélateurs, elle fait figure de religion. Les dictateurs ont su idéaliser la Force, alors que trop souvent nous n’avons su, nous, que matérialiser l’Esprit.

II. — En face de ces manifestations superbes, de ces panaches, de ces bruits de bottes, de ces exhibitions sonores, l’ESPRIT fait pauvre figure. Assurément, il n’est pas spectaculaire. Il ne s’appuie que sur le cœur et sur la raison, c’est-à-dire sur des tendances encore très fragiles, parce que très nouvelles, très récentes, dans l’histoire de l’humanité, des tendances qui sont encore loin aujourd’hui d’y avoir conquis — nous ne le voyons que trop — droit de cité.

Tandis que la doctrine de la Force est fondée sur l’affirmation inconditionnée du Moi, et pousse constamment à l’extension de sa puissance — puissance personnelle (égoïsme), ou puissance symbolisée dans celle de l’extension de la collectivité (égoïsme sacré, impérialisme), — la doctrine de l’Esprit, au contraire, expose constamment le Moi à une limitation de sa puissance : limitation dans l’ordre intellectuel, c’est la Vérité, limitation en faveur de la puissance des autres, c’est le Droit.

C’est ainsi que, pour les adeptes de la Force, celle-ci apparaît comme une affirmation, l’Esprit comme un renoncement. Mais peut-être bien les adeptes de l’Esprit sont-ils en droit d’envisager les choses d’une façon exactement contraire.

 

Lequel de ces deux idéaux faut-il choisir ?

Pour les chrétiens et ceux qui se réclament de la morale chrétienne, le choix ne peut faire aucun doute. La politique de l’Esprit découle de cette morale même, qui prescrit le culte de la justice et de la vérité, l’amour du prochain, la charité.

Mais il me semble que, même abstraction faite de toute idée morale, la politique de l’Esprit présente encore des aspects bien séduisants — d’ordre esthétique, si l’on veut — susceptibles d’attirer un dilettante. On regarderait alors le développement des valeurs spirituelles, l’établissement, par exemple, d’une société des nations fondée sur le respect du droit, sur la bonne foi, sur la coopération fraternelle, non plus comme une obligation morale, mais comme la poursuite d’un magnifique jeu...

Or ce jeu, consistant à faire triompher l’Esprit, me semble l’emporter de beaucoup en intérêt sur le jeu de la Force, d’abord parce qu’il est infiniment plus difficile. (Tout sportif, n’est-il pas vrai, met son point d’honneur à « jouer la difficulté », et la difficulté à vaincre augmente la gloire du triomphe). Et l’expérience montre que le jeu de la Force est tout au contraire un jeu de facilité : il est aisé d’entraîner les foules sur la pente de la Force. A-t-on jamais vu un philosophe ou un prêtre, un penseur ou un chef d’Eglise rassembler autour de lui des multitudes comparables à celles qui accourent à l’appel de nos dictateurs contemporains ? — Les faits nous montrent donc, à l’évidence, qu’il est plus aisé de galvaniser les hommes en leur prêchant l’évangile de la Force que celui de l’Esprit.

La pensée a, en tout cas, une supériorité sur la force : la pensée peut penser la force, la force ne peut jamais forcer la pensée. (Tout ce qu’elle peut faire, et c’est ce dont elle ne s’est pas privée au cours des siècles, c’est d’empêcher le penseur d’exprimer sa pensée, en l’emprisonnant, en le martyrisant, en l’assassinant.)

Voici encore une autre preuve de cette « facilité » du jeu de la Force, par opposition à celui de l’Esprit. La vie pose aux êtres vivants une foule de problèmes, car la vie même les met en perpétuel conflit. Or, les solutions par la Force sont les seules que l’on voit mises en pratique par les animaux et par les peuples primitifs ou barbares. Elles sont seules à leur portée. Les solutions par l’Esprit représentent une découverte nouvelle au cours du développement de l’humanité. Découverte que certains, par l’effet d’une curieuse régression psychique, voudraient anéantir, sans doute parce qu’elle implique des conduites supérieures encore trop difficiles pour eux...

Les solutions par l’Esprit n’ont pas seulement pour caractère d’être plus difficiles ; elles sont encore beaucoup plus élégantes. Elégantes, parce qu’elles résolvent les conflits d’une façon infiniment plus économique. Un monde où le respect du droit aurait écarté tout danger de guerre économiserait une quantité énorme de forces, de temps, d’argent, de luttes, de sang, de souffrances et de vies. Le régime de la Force implique au contraire, pour se maintenir, un gaspillage fantastique : songeons seulement aux milliards enfouis dans les armements. Eh bien ! que ceux-ci soient accumulés à titre préventif, et se rouillent ou se démodent sans être utilisés, ou qu’ils soient employés réellement dans une guerre, dans l’un ou l’autre cas, que de richesses détruites (sans parler du reste) ! Le régime de la Force apparaît comme un système mal équilibré, dont les éléments tendent à leur propre destruction, qui ne présente donc pas cette harmonie intérieure caractéristique de la vraie beauté.

En résumé, la Force est « bête », au sens propre de ce mot ; elle est la solution des bêtes, solution brutale, bestiale. La Force est un peu, dans le domaine psychologique, ce qu’est la pesanteur dans le domaine physique : elle représente une chute, elle va de haut en bas, elle suit la pente des instincts naturels. L’Esprit, lui, remonte cette pente, et c’est en cela qu’il a quelque chose de surnaturel. Il se dirige vers le ciel.

Ne la trouvez-vous pas émouvante, cette ascension de l’Esprit, — de l’Esprit, encore inexistant chez l’animal, dont la première lueur marque l’aurore de l’humanité, et qui, bientôt traqué, pourchassé, attaqué de toutes parts par les suppôts de la Force, mais confiant dans sa destinée, poursuit inlassablement sa route faite d’espoirs et de déceptions, surmonte patiemment tous les obstacles, allant toujours bravement dans le sens de la plus grande résistance, — puis de nouveau brimé, persécuté, anéanti, renaît constamment de ses cendres, comme si la mort de ses martyrs lui insufflait la vie...

Pour triompher des forces coalisées contre lui, l’Esprit a besoin de la collaboration de toutes les bonnes volontés. Qui ne se sent tenté de lui apporter la sienne ?



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 13 janvier 2008 12:00
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 



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