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La valeur inductive de la relativité.
Introduction
La nouveauté
des doctrines relativistes
I
Un des caractères extérieurs les plus évidents des doctrines relativistes, c’est leur nouveauté. Elle étonne le philosophe lui-même, devenu subitement, en face d’une construction aussi extraordinaire, le champion du sens commun et de la simplicité. Cette nouveauté est ainsi une objection, elle est un problème.
N’est-ce pas d’abord une preuve que le système n’est pas contenu tout entier dans ses postulats, prêt à l’explication, apte à la déduction, mais qu’au contraire la pensée qui l’anime se place résolument devant une tâche constructive où elle cherche les compléments, les adjonctions, toute [6] la diversité que fait naitre le souci de la précision ? Autrement dit, la nouveauté relativiste n’est pas d’essence statique ; ce ne sont pas les choses qui viennent nous surprendre, mais c’est l’esprit qui construit sa propre surprise et se prend au jeu de ses questions. La Relativité, c’est plus qu’un renouvellement définitif dans la façon de penser le phénomène physique, c’est une méthode de découverte progressive.
Historiquement parlant, l’apparition des théories relativistes est également surprenante. S’il est, en effet, une doctrine que des antécédents historiques n’expliquent pas, c’est celle de la Relativité. On peut dire que le premier doute relativiste a été apporté par Mach. Mais ce n’est alors qu’un doute sceptique ; ce n’est aucunement un doute méthodique susceptible de préparer un système. M. von Laue ne s’y est pas trompé. « La conception de Mach, dit-il [1], n’était jusqu’à fort peu de temps, qu’une objection de sceptique à la conception dominante ». En somme, la Relativité n’a de rapport avec l’histoire que sur le rythme d’une dialectique. Elle se pose en s’opposant. Elle exploite le terme jusqu’alors négligé d’une alternative initiale. On s’explique donc qu’elle rompe avec un enseignement et des habitudes particulièrement solides et qu’elle [7] apparaisse comme proprement extraordinaire.
La Relativité est-elle plus assurée et plus régulière dans sa filiation expérimentale ? Il ne le semble pas au premier abord. Elle est née, comme on le sait d’une expérience manquée. Elle pré sente par conséquent une rupture avec un corps d’expériences qui avait fourni sur sa valeur une longue série de preuves. Dans l’esprit de beau coup de ses critiques, la Relativité porte la peine de cette négation originelle et plus que toute autre doctrine elle doit convaincre de sa richesse expérimentale en apportant des phénomènes nouveaux.
Le Relativiste a d’ailleurs l’ardeur militante du novateur. Avant tout, il affirme sa foi réaliste, il se proclame physicien d’abord, il en appelle, du bon sens offusqué par les préjugés, au bon sens averti par une critique préliminaire de l’expérience commune, à l’expérience raffinée. Il nous retourne l’épithète de métaphysicien : Nous étions pressés de choisir, pressés de conclure ; nous avons pris le chemin facile et commun, la route de la plaine, nous n’avons pas vu le sentier ascendant qui mène aux larges horizons, à ces centres d’observation où la vraie figure du pays apparaît enfin dans sa totalité et dans sa nouveauté.
C’est en effet à la fois à un élargissement incessant de la pensée et à une totalisation méthodique des phénomènes intuitivement divers que tend la Relativité et l’on devra reconnaitre une [8] double source à la force inductive qui l’anime. Cette force inductive s’appuie tour à tour sur des raisons expérimentales et sur des raisons d’ordre mathématique. Mais la convergence des résultats est si nette qu’on doit pouvoir montrer, dans la Relativité mieux qu’ailleurs, d’où pro cède l’unité de la pensée mathématique et de l’expérience. C’est cette unité qui doit relever le Relativiste de l’accusation de théoricien utopique. « En général, dit Bossuet, tout novateur est artificieux ». Cette critique ne saurait porter contre le système de M. Einstein, car la force d’expansion de l’idée relativiste coule d’un même centre et on peut la suivre jusqu’à ce qu’elle affleure dans l’expérience. On peut dire qu’en examinant le phénomène sur un plan théorique tout nouveau, la Relativité invente vraiment l’expérience, qu’elle crée son expérience. En fait la sensibilité du phénomène relativiste est telle qu’on ne voit guère quel sens on donnerait aux phénomènes nouvellement découverts en dehors des conceptions relativistes. Une si grande unité dans l’invention nous a paru mériter un examen particulier.
Malheureusement, cette marche de l’invention, nous n’avons pu la revivre que du dehors et d’une manière sans doute bien fragmentaire. Il n’appartiendrait qu’à ceux qui ont fait avancer la doctrine de nous livrer le dynamisme de leur découverte et d’abord les toutes premières suggestions [9] par lesquelles l’analogie, la généralité, la dialectique, la fantaisie même ont éveillé l’invention. L’épistémologue ne dispose pas de ces confidences. Il ne peut étudier que les œuvres. Nous serions cependant payé de nos peines si nous pouvions engager les théoriciens à relier plus étroitement les preuves scientifiques et les preuves psychologiques, à nous donner enfin la préparation épistémologique complète de leurs découvertes. Ils auraient peut-être plus d’action en nous montrant leur pensée dans ses tâtonnements, dans ses défaites, dans ses erreurs, dans ses espérances que dans le brillant éclat d’une construction logique fermée sur elle-même, portant partout la marque de son achèvement. Cette construction, en effet, nous en comprenons le plan quand nous y avons enfin accédé, mais reste toujours inexpliquée la nécessité de construire. Pourquoi la pensée a-t-elle besoin de multiplier ses schémas ? Où trouve-t-elle la première impulsion épistémologique ? Où réside le principe des rectifications incessantes ? Le réel est-il vrai ment suggestif ? La pensée, par sa marche même, ne pose-t-elle pas le problème d’une véritable autosuggestion logique ? Autant de questions que le philosophe devrait sans cesse poser au physicien et au mathématicien.
Nous voudrions donc avoir réussi à fixer l’attention sur quelques-uns des instants décisifs où la pensée s’enrichit et s’éclaire. Tel fut du moins [10] notre but unique. Nous nous sommes efforcé de nous maintenir sur ce problème épistémologique particulier.
II
C’est de ce point de vue que nous avons étudié, en premier lieu, le lien des approximations newtoniennes et einsteiniennes. La précision des expériences réclamées par la théorie de M. Einstein est en effet d’un tel ordre qu’il faut d’abord rendre compte de sa nécessité. C’est en somme l’introduction indispensable qui doit répondre aux objections préalables du physicien livré au pragmatisme de la mesure. Cette introduction doit également servir d’argument pour lutter contre l’indifférence excessive de ces théoriciens qui ne voient dans un système scientifique qu’un moyen plus ou moins commode de résumer l’expérience. D’ailleurs, comme nous essaierons de le montrer, l’allure des approximations successives suit de très près les voies d’une induction.
Dans un deuxième chapitre, nous avons essayé de pénétrer au cœur même de l’induction mathématique et de montrer comment la pensée du mathématicien, en visant la généralisation systématique et maxima, entraîne finalement l’expérience hors de son domaine de premier examen. [11] La valeur objective des doctrines relativistes nous a alors paru subordonnée à la valeur inductive de la pensée qui les anime.
Dans un troisième chapitre, nous avons entre pris de suivre, sous le nom de Relativation, le progrès, dans des voies multiples, de l’idée même de la Relativité.
Nous avons réuni dans une deuxième partie une suite de chapitres qui devraient éclairer, si nous avions pu seulement leur donner plus d’extension et de profondeur, tout ce qui confère de l’unité, de la continuité, de la coordination, de la nécessité à la pensée relativiste.
Enfin, nous avons rejeté dans une troisième partie des opinions plus philosophiques et plus personnelles que le lecteur pourra par conséquent examiner avec moins d’attention. Ces opinions sont relatives à la valeur objective des doctrines relativistes. Elles tendent à présenter la réalité elle-même comme le résultat d’une espèce d’induction ; elles correspondraient donc à une réalité qu’on trouve au sommet et non à la base d’un mouvement de pensée. Si nous avions raison jusque dans ces conséquences philosophiques du problème étudié, la Réalité devrait apparaître comme une conquête de l’Esprit, la conquête décisive et dernière de la pensée discursive.
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[1] Von Laue, La théorie de la Relativité. Trad. Létang, 1924, t. I, p. 12 ; Cf. Hans Reichenbach, Philosophie der Raum-Zeit-Lehre, 1927, p. 252.
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