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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Roger GODEL [1898-1961], UNE GRÈCE SECRÈTE... (1960)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Roger GODEL [1898-1961], UNE GRÈCE SECRÈTE... Paris: Société d’éditions «Les Belles-Lettres», 1960, 262 pp. Une édition numérique réalisée par un bénévole qui souhaite conserver l'anonymat sous le pseudonyme “Antisthène”, un ingénieur à la retraite de Villeneuve sur Cher, en France.

[xiii]

Une Grèce secrète…

Introduction

AUTOUR de la source aux reflets de violette, leurs pieds fins dessinent des figures de danse [1].

Celui qui écrivit ces lignes — Hésiode, poète et cultivateur dans le Val de l’Hélikon, — ne se livrait pas à un passe-temps littéraire. Il obéissait à un ordre reçu de la bouche même des danseuses ici évoquées : les Muses, inspiratrices de vérités et de fantaisies ; elles lui avaient ordonné d’écrire un poème, promettant leur assistance.

Il est rare qu’un poète voie surgir devant lui ses Muses dans leur forme visible. Hésiode eut ce singulier privilège ; ses inspiratrices lui apparurent en plein jour, dans la campagne ; il les entendit, discerna leurs paroles. Lui-même décrit la rencontre qu’il fit des Muses tandis qu’il menait à la pâture ses agneaux sur les pentes de la montagne de l’Hélikon. A la fin de l’entretien elles lui remirent une preuve matérielle et un gage de leur visitation : « elles m’offrirent un superbe rameau par elles détaché d’un olivier florissant ; puis elles m’inspirèrent des accents divins, pour que je glorifie ce qui sera et ce qui fut... » [2].

La plupart des lecteurs modernes voient dans le récit que fait Hésiode un banal procédé littéraire. Ils ont tort. Les Hellènes ont vécu, plus intensément que nous ne pouvons le croire, dans l’intimité de leurs dieux, de leurs héros, de leurs ancêtres ; le sentiment du sacré imprimait [xiv] sa présence dans leur vie émotionnelle avec la force d’une preuve. Une hantise du divin s’infiltrait dans les champs de leurs cinq sens. Les images et les aventures divines en germe dans leurs rêves tendaient toujours à jaillir au dehors, telles Athéna bondissant du cerveau de Zeus. À l’occasion d’un grand combat, dans l’exaltation de la joie esthétique ou sous le coup du génie créateur, les personnages divins appropriés aux circonstances se répandaient ainsi hors des cerveaux humains sur la nature ; ils se fixaient en cortèges sculptés dans le marbre des temples, en statues de culte, en idoles pour les bois sacrés, les grottes, les haut-lieux. Ainsi le monde se peuplait de figures spirituelles en affinité, en harmonie avec les états d’âme des générations de passage. De siècle en siècle la terre grecque prenait une physionomie plus humaine ; tout l’humain a été représenté sur cette face pour qui sait en bien voir les traits. Chaque hameau accueille le visiteur en lui offrant un mythe et des personnages où s’incarne une révélation exemplaire, un rêve des profondeurs.

Le tempérament des Hellènes comporte une singulière inclination à transformer en figures visibles et puissantes les expériences de la vie spirituelle. Cette aptitude à créer et projeter au dehors des images quasi concrètes dans un scénario dramatique a contribué pour une grande part à déterminer l’histoire de la Grèce comme à modeler sa culture.

Devons-nous en conclure que les peuples hellènes étaient prédisposés aux hallucinations visuelles ou auditives ? Etaient-ils, plus que nous, dépourvus de jugement ? En maintes occasions ils ont conversé avec leurs dieux, cheminé à côté d’une divinité amicale, combattu sous la conduite de héros mythiques. Durant la bataille navale dans la baie de Salamine l’on vit un gigantesque serpent mener le combat contre les Barbares. Ce même jour, de glorieux ancêtres, les Eacides amenés la veille sur un bateau spécial, à grand risque depuis Egine à travers les lignes ennemies, prirent part à la bataille. A la veille de cette mémorable journée, des hymnes retentirent dans le ciel du côté d’Eleusis ; on put croire que des myriades de mystes en processions célestes se dirigeaient vers Salamine en invoquant Demeter et Koré.

Sans aucun doute, les épiphanies — individuelles ou collectives — de dieux et de héros, ont exercé dans les moments critiques de l’histoire [xv] une influence décisive sur la conduite des communautés grecques. Il n’est pas exagéré de dire que les dieux et les héros des Hellènes ont gagné les grands combats livrés pour l’Hellénisme ; Salamine, Marathon furent leurs victoires.

Faut-il entendre par là que les Grecs furent souvent dominés par leurs rêves ou leurs visions ? Sans doute. Mais ces visions ou ces rêves ne résultaient point d’un stérile vagabondage de l’imagination. Certaines exigences profondes et inéluctables de l’âme grecque les inspiraient — exigences de sauvegarde ou de salut, exigences du sentiment et de la vie spirituelle, exigences esthétiques. Les images projetées en visions étaient chargées d’une force qui les faisaient efficaces, elles inspiraient une conduite réaliste, utilitaire. Contrairement à ce qui se manifeste chez les individus en proie à des hallucinations délirantes ces visionnaires bénéficient grandement de leurs visions ; ils en retirent un accroissement d’énergie, un regain d’assurance ; parfois ils reçoivent des directives précises, un message, des injonctions d’où résultera une orientation nouvelle de leur vie. Dans certains cas la vision contribue à délivrer le sujet qui la reçoit, de ses angoisses, de son indécision ou d’un état de détresse où il risque de sombrer.

Toutefois une remarque s’impose : la tendance visionnaire, si vigoureuse chez les peuples grecs, n’aboutit qu’exceptionnellement à la formation d’images aux apparences concrètes et perceptibles au regard. La visitation de formes divines ou daimoniques s’affirme à l’attention de l’esprit — tel un rêve dans l’état de veille ou comme une présence certaine — plutôt qu’aux yeux [3]. C’est ainsi que le chasseur Hippolyte, dévot de la déesse Artémis reconnaît la proximité de sa bien-aimée souveraine. Quoiqu’il ne l’aperçoive jamais au travers des yeux charnels il la sait à ses côtés, il dialogue avec elle. Elle le rejoint dans des clairières où nul ne s’aventure ; il tresse pour elle, pour orner sa chevelure blonde, des couronnes de fleurs. Pareil amour dans une communion de l’esprit équivaut à une apparition épiphanique : certitude de la présence divine dans une forme sensible.

Ces faits, si étranges qu’ils puissent paraître, ne relèvent nullement [xvi] de la pathologie mentale. Une longue pratique de la médecine dans les pays de l’Orient méditerranéen m’a convaincu que les témoignages des visionnaires posent au physiologiste, au philosophe, à l’historien des religions, un problème d’une extrême importance. On ne saurait attribuer a priori de tels phénomènes à des effets hallucinatoires. L’expérience clinique m’a amplement démontré que certains états de conscience fortement chargés de tonalité émotionnelle offrent un champ favorable à la projection de formes objectives.

Nombreux en Orient sont les individus qui affirment avoir vu dans quelque lieu désert un saint, un prophète, un cheikh, un mauvais génie ou la Panaghia [4]. Encore de nos jours des paysans grecs du Péloponèse, de Thessalie, de Crète, sont parfois sujets à recevoir la visitation d’épiphanies secourables auxquelles ils attribuent soit la guérison d’une maladie corporelle ou psychique, soit le dénouement favorable d’une situation qui s’annonçait désastreuse.

En fait il n’est pas rare de constater que le phénomène épiphanique précède immédiatement la guérison d’un processus morbide ou suscite quelque changement profond d’attitude psychologique. Nous avons publié deux observations de ce genre [5]. L’une concerne une paysanne bulgare qui, ayant accouché d’une fille atteinte de graves malformations congénitales, résolut de faire mourir l’enfant nouveau-né. Une vision fort impressionnante arrêta son geste. Elle crut voir un Sage devant elle sous les traits conventionnels d’un patriarche byzantin. Le bébé sauvegardé par cette épiphanie opportune reçut le nom de Varbinka (Rameau). Varbinka, à son tour connut les visitations du « Sage » dans tous les moments critiques de sa vie. Par lui elle apprit : dès son plus jeune âge et durant l’adolescence à surmonter sa terrible infirmité (atteinte d’ectomélie elle ne disposait que de membres rudimentaires, de moignons en guise d’avant-bras et de jambes). Bien qu’elle fut dépourvue de mains et de pieds elle parvint, grâce à d’extraordinaires manœuvres compensatrices, à écrire, à coudre, à s’habiller seule, à monter à cheval assise en amazone. A force de se distinguer dans son village par son ardeur au travail, elle obtint de fréquenter l’Université et fit de brillantes [xvii] études. La vivacité extrême de son intelligence n’amena ni l’extinction ni l’obscurcissement de ses épiphanies ; le vieillard continua de lui apparaître avec des caractères d’intensité et de réalité indubitables. Cette figure représente pour elle une source inépuisable de sagesse et d’influences bénéfiques.

Nous avons eu l’occasion d’examiner longuement et de traiter Varbinka à l’hôpital au cours d’un épisode évolutif d’ulcère gastrique. Le cycle de sa maladie fut bref. Chez cette jeune fille remarquablement douée, je ne relevai aucune autre singularité que cette polarisation sur ses épiphanies.

La seconde observation que nous avons publiée concerne une jeune femme crétoise ; elle eut une vision au cours d’un pèlerinage sur un haut-lieu fréquenté depuis l’antiquité, dans les montagnes de son île natale. La Panaghia lui apparut et lui dicta une ligne de conduite précise et constructive à l’égard de sa fille paralytique. La mère se conforma définitivement à ces avis. L’enfant de 5 ans regagna en quelques semaines l’usage de ses membres.

Considérons seulement ces faits dans leur contexte, sans préjuger en rien de leur nature spécifique. A ces épiphanies — simples projections anthropomorphiques surgies de l’intériorité subjective des visionnaires — s’attache ici une valeur positive dont la suite des événements expose le contenu.

Nous disions tout à l’heure que le témoignage des visionnaires pose un grand problème au physiologiste et à l’historien. C’est qu’en effet la vision épiphanique assume une fonction constructive, ouvre la voie sur des perspectives rénovatrices ; elle est inspiratrice de résolutions efficaces. En cela elle contraste d’une manière irréductible avec les hallucinations qu’accompagnent de profonds désordres du comportement du caractère ou du jugement.

Le mécanisme qui procède à l’émission des images épiphaniques nous étonne par la perfection de son réglage. C’est avec une exactitude remarquable qu’il s’adapte aux circonstances et aux choses de l’extérieur tout en exprimant les normes profondes de la vie subjective, individuelle ou collective.

Le pouvoir d’intégration qui se manifeste dans ce mécanisme [xviii] démontre que la fonction spirituelle créatrice de formes relève des hiérarchies les plus élevées de la neurophysiologie [6]. De cette fonction spirituelle dépendent les rapports vivants de l’homme avec les sources de sa propre nature et avec l’ordre cosmique. C’est là un sujet trop vaste pour qu’il soit possible de l’étudier ici, même succinctement. Il suffira de démontrer à l’œuvre ce dynamisme spirituel dans la production de quelques symboles helléniques chargés d’une signification universelle.

La fonction spirituelle se comporte ici comme un langage imagé, narratif, mais à l’opposé du discours profane elle va chercher sa vérité dans un domaine auquel l’homme n’accède point par l’usage de ses sens ni par une enquête objective. Ce dynamisme — générateur éventuel d’épiphanies — transpose en figures et en drames ce que lui révèle la prospection d’un monde de réalités subjectives.

Dissipons dès à présent tout malentendu à propos de ce dernier terme. S’il est correct de désigner sous le nom de « réalités » les données de fait dont l’évidence s’impose à notre esprit, alors sans aucun doute l’exploration de la vie subjective révèle en nous la présence de réalités intérieures irréfutables, de normes impérieuses qui commandent le cours de notre vie. Ces normes, génératrices de notre humanité, font de nous ce que nous sommes et ce que nous devenons, des mortels-immortels en incessante rénovation, des êtres finis aspirant à l’infinitude, des individus conditionnés en quête d’affranchissement. Lorsque la fonction spirituelle consulte en nous les plus intimes profondeurs, elle découvre le niveau d’énergie fondamental qui nous engendre à nous-même. Tournant son attention vers cet abîme insondable au moyen des sens, elle perd contact avec le monde empirique des formes. Elle devra [xix] pourtant exprimer ensuite en langage compréhensible l’ineffable, sans le trahir. L’homme lui impose cette exigence, cette demande paradoxale ; il veut voir l’invisible, entendre l’inaudible, toucher l’intangible. La fonction spirituelle est sollicitée de créer des formes subjectives et de les projeter avec leur scénario et leur décor dans la « réalité objective ». Ces transpositions bien qu’elles adultèrent en partie les produits du dynamisme spirituel, sauvegardent tout de même un précieux élément : elles transmettent par l’intermédiaire du symbole la puissance d’évocation des données recueillies. Or, le symbole, grâce à la richesse et à la force persuasive de son potentiel de significations possède une extraordinaire aptitude à communiquer l’ineffable.

Les modes plastiques d’expression de la spiritualité grecque remplissent admirablement leur office. Ce langage, quoique limpide et doucement humain évoque des résonances sur plusieurs registres tant exotériques qu’ésotériques. Le message s’incarne sans difficulté dans des formes humaines de dieux aux fonctions symboliques : l’amour, la beauté, la persuasion, la fécondité, la puissance destructive de la passion possèdent Aphrodite. Zeus donne forme d’homme et majesté à la norme cosmique ; Athéna exprime la splendeur virile et cependant féminine de la Sagesse indéfectible en ses desseins.

Les dieux grecs revêtent dans leurs formes et leurs attributs une valeur fonctionnelle et symbolique ; ils sont une fonction du divin. Ils apparaissent comme tels, secourables, révélateurs, dispensateurs de bénéfices divers, aux humains qui sollicitent leur épiphanie. C’est pourquoi l’homme du peuple les capte et les dessine si aisément sur un vase tandis qu’un Phidias reçoit dans la beauté une révélation sublime de leur plastique. Ainsi le sentiment religieux se renouvelle sans cesse dans le regard comme au cœur du fidèle. Chacun en reçoit, selon ses aspirations, le reflet qui lui convient. Pour Platon, les figures divines sont les enfants du Νοῦς, du pur Esprit ; ils exposent les aspects multiples d’une norme suprême.

Au cours des cérémonies éleusiniennes d’initiation, l’aptitude visionnaire de l’âme grecque devait être puissamment sollicitée. Dans la grande salle du Télestérion, quelques milliers d’Hellènes aux tempéraments très divers participaient à un drame de mort et de résurrection. [xx] Nous savons qu’on n’y donnait point un enseignement verbal ni beaucoup d’explications. Les mystes pouvaient entendre quelques brèves sentences tout au plus, des injonctions. Mais une expérience profonde, ineffable, leur était communiquée par visions et dramaturgie ; les deiknymena, les dromena. Sur la nature des « choses vues » et vécues dans l’intimité de l’âme, nous sommes réduits à des conjectures. Se peut-il que ce soient des figures de rêve éveillé ? ou des formes épiphaniques ? Il est à peu près certain que des puissances infernales, des visions de cauchemars s’imposaient, auxquelles faisait suite un aspect lumineux de la divinité. Ainsi la terreur se transmuait en joie, la reine des Enfers se révélait une médiatrice de salut pour ses fidèles.

Pour conclure, nous appelons l’attention de nouveau sur le rôle considérable que les tendances visionnaires du peuple grec ont exercé sur les cultures helléniques et sur le cours des événements en Grèce. Ces apparitions contenaient de puissantes charges affectives susceptibles de produire des effets historiques.

Le caractère épiphanique de la spiritualité grecque a sans doute contribué pour une large part au développement de l’art, de la littérature et de la pensée. Il nous semble que la valeur fonctionnelle et opératoire des divinités helléniques mérite mieux qu’une simple classification descriptive des entités mythologiques. Ces dieux et ces déesses ont vécu d’une vie intense dans l’âme de leurs fidèles, ils correspondent et renvoient à des « réalités subjectives » indestructibles que l’homme doit pouvoir redécouvrir à toute époque. C’est pourquoi les « Mystères » de l’hellénisme gardent encore de nos jours une valeur initiatrice irremplaçable.


[1] HÉSIODE, Théogonie, vers 3, 4.

[2] HÉSIODE, Théogonie, vers 30-33.

[3] Cf. par exemple Euripide, Hippolyte v. 85-86 et 1391.

[4] Vierge grecque.

[5] R. GODEL, Essai sur l’expérience Libératrice, p. 251 ; Vie et Rénovation, p. 329.

[6] Les travaux récents des neurophysiologistes ont décelé la présence, à la base du cerveau — dans les formations réticulées du diencéphale, du thalamus, du mésocéphale — d’un système d’intégration dont le domaine est étendu à l’organisme entier (voir Vie et Rénovation, p. 314). Cet intégrateur général détient également le pouvoir de régler et d’activer l’électrogenèse de l’écorce cérébrale. L’une de ses fonctions les plus importantes consiste à potentialiser les centres sensoriels : ceux qui participent à la vision, à l’audition, au toucher, à la constitution de l’image de notre corps, etc. Il est extrêmement probable que les formations réticulées des territoires profonds centrencéphaliques jouent un rôle majeur dans la genèse et la projection externe des images épiphaniques. La potentialisation des images résulterait ici — comme dans le rêve et les états hypnotiques — d’un courant excitateur venu de l’intériorité centrale tandis qu’à l’ordinaire les images naissent en réponse à un stimulus appliqué à la périphérie, de l’extérieur, sur les récepteurs des organes des sens.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 24 février 2022 19:22
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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